Entre nous (110)
Lundi 11
déc. 1995 Appel de SH, qui est de
retour d'Istanbul. Auchan Fontenay.
Puis rue de L'Ind. durant une demi-heure. Grâce
à ma suggestion qu'il fasse une
analyse (refusée), on parle. Soir : fête des 15 ans d'existence de la librairie Millepages.
- Tu sais
quoi, j'ai réfléchi. Tu n'as qu'à me prendre, toi, en
analyse...
- Te prendre en quoi ? J'espère, tu plaisantes. Je te "prends" en tellement de
choses...
- Ah bon.
Comme quoi ?... Dis. J'ai hâte d'entendre.
- Comme
cuisinière déjà (crêpes, lasagnes, chocolats fins, petites gâteries, pâtes de fruits, etc.) puisque ta femme ne te
fait rien de tout ça... Comme dame de compagnie
ensuite, l'après-midi, pour t'inciter à marcher régulièrement... Comme animatrice d'atelier ping-pong, pour te
faire faire de l'exercice. Et même, comme assistante sexuelle, à l'occasion...
- Ah ah
oui, "assistante sexuelle à personne porteuse d'un
handicap", ça s'appelle...
- Non,
toi, ce serait plutôt... pour futur vieillard
montrant des signes d'impuissance, et qui ne l'accepte pas... Je ne vais pas en
plus te prendre en analyse... Tu rêves.
-
Pourtant ce serait pratique. Regarde. Puisque nous nous voyons tous les jours, ça ferait d'une pierre deux coups... Pas de déplacements supplémentaires.
- Et ça serait gratuit.
- Oui, en
plus.
- Enfin,
ce n'est pas comme si c'était la première fois que tu parlais de ça...
Jouer avec l'idée, l'idée seulement, d'entrer en analyse. C'est quelque chose de récurrent chez toi. Il ne faut surtout pas te prendre au sérieux ni que je me prenne moi au sérieux : un, je ne suis pas psy, et deux, toi-même, sérieux, tu ne l'es pas, et tu
serais le premier embêté si je te proposais d'aller plus loin sur ce terrain-là... Je suppose donc que ce n'est que jeu, une façon de parler...
- Si, si,
c'est sérieux, détrompe-toi, tout ce qu'il y a de sérieux, même, et je te laisse réfléchir à ma demande. Évaluer ma proposition, en
personne responsable que tu es...
- Oui, et
après, tu te gausseras de ma réponse que tu trouveras justement "trop sérieuse"... pour une question qui ne l'était pas. Je te connais, va. Tu t'en sors toujours comme ça, en faisant machine arrière.
En rétrogradant subitement :
"Il ne fallait pas l'entendre ainsi, au pied de la lettre, je suis trop
vieux de toute manière pour faire une analyse, à mon âge, tu penses... et puis ce n'est
pas cela que je veux de toi, tu sais très bien", et encore :
"tu veux m'analyser pour ne plus avoir à
m'aimer, hein, c'est ça ?", et que sais-je d'autre... que tu vas trouver à dire pour qu'on tourne en
rond autour d'un faux problème qui n'existe même pas... Bref, la sagesse serait de ne pas songer une
seule seconde au fait qu'on puisse faire ensemble un bout de chemin d'analyse...
- Enfin,
même si les choses ne
s'appellent pas comme ça, ce qu'on fait depuis cinq ans, si ce n'est pas une analyse, cela y ressemble fort, par
moments... Tu ne trouves pas ?
- Tu veux
dire qu'on pratique une analyse croisée ? Réciproque, en quelque sorte...
- C'est
cela, oui.
- Une
analyse sauvage alors, qui fonctionne dans les deux sens, à ceci près que j'ai une longueur
d'avance sur toi...
- Parce
que toi tu as pratiqué pour de vrai ?
- Six années, quand même, oui, ça compte... Et quand je dis "sauvage", c'est
d'ailleurs à peine exact car à y regarder de près, les règles instituées spontanément entre nous au fil du temps ne sont pas si éloignées de celles officielles de la psychanalyse, quand elle est
pratiquée en bonne et due forme...
Mardi 12
déc. "Ce que tu représentes pour moi ? L'homme
(dans toute sa splendeur et sa faiblesse). Du coup, à t'approcher, je deviens femme... ça te va comme ça ? - Oui, pas mal, mais je pense, tu peux encore mieux
faire..." Auchan Fontenay (livre sur la magie, pour mon fils).
- Et si
on revenait sur la question de l'analyse, dite "sauvage"?
- Ah,
encore...
- Non,
mais regarde... Le ping-pong, ce rituel entre nous, quotidien, sauf mauvais
temps...
- Et désistement de ta part pour raisons (variées) de santé... Chutes occasionnant
entorses, vertiges, etc...
- Tu exagères, ce n'est pas si souvent que je doive déclarer forfait... Ce rituel du jeu fait partie de ces règles établies dont tu parles, en ce
sens que l'échange par balle interposée, qui va de l'un à l'autre, s'il ne passe pas
entièrement par le langage n'en
est pas à cent pour cent exclu, loin de
là... Une sorte de dialogue
s'est peu à peu instauré entre nous dans lequel je renvoie la balle, enfin
j'essaie... Et toi, imperturbablement, tu mets ton adversaire en demeure de
trouver de nouveaux points d'attaque, des ressources de concentration et
d'adresse... dans l'unique but de me battre. Ainsi les scores sont
invariablement les mêmes : 10/21. C'est étonnant...
- Oui,
c'est étonnant. Et équilibré. Mais c'est le jeu. Tu es
moitié moins il faut dire à fond que moi dans ce que tu fais... Et c'est comme ça pour tout.
Enfin si
je dois un jour te "prendre" comme tu dis en analyse, sache déjà un certain nombre de
conditions auxquelles il faudra te plier.
- Ah tu
reviens tu vois sur ton refus catégorique... J'en étais sûr... Vas-y, je t'écoute.
- 1/ une
demi-heure (pas plus) de séance, le lundi, mercredi et
vendredi, en "position" analytique (divan, lit, ou banc : mais que tu
ne me voies pas)
2/ 20F la
séance. Toute séance manquée est due.
3/ les séances sous forme de matchs de ping-pong sont maintenues, y
compris les jours de "divan" (ne crois pas que tu vas échapper au sport, grâce à l'analyse...)
4/ les
jours de séances, pas de contacts
physiques, sous aucune forme.
- Ah ben
non, alors, je retire ma demande... La première
et la dernière des règles sont tout à fait inenvisageables...
- On
continue donc comme avant.
- Oui. On
continue.
Mercredi
13 déc. Je ne pense pas à lui téléphoner alors que "c'est permis", ce jour,
m'a-t-il annoncé la veille... Cours d'escrime.
Puis café de la Mairie, et Monoprix Charenton.
Discussion
autour de "mai 68 et décembre 95, est-ce que c'est la
même chose ?"... Je ne vois pas l'intérêt d'un tel débat, mais bon, il a envie de
parler de ça. Et déploie de grands arguments complexes pour me prouver que
j'ai tort de ne pas penser exactement
comme lui... - Je n'avais que 15 ans en 68, pas vu grand-chose, contrairement à toi qui entamais la quarantaine... Oui, c'est vrai, en un sens tu as raison, j'ai beaucoup encore à apprendre, mais si tu
permets, pas de toi... Uniquement de toi, je veux dire... Toi et ton point de vue bien
arrêté, en toute chose...
- Et voilà, encore des reproches de ta part ! Tu ne fais que ça en ce moment. Mais les réprimandes
valent toujours mieux que rien. Ça tient compagnie...
Retour à la maison : ici, des émotions, il y en a, ce n'est
pas la question, mais elles amollissent et gangrènent
le cœur. Peuvent paraître dangereuses. Même si douces l'espace d'un
instant, elles laissent en moi un redoutable goût
acide. Et j'évite alors d'y penser plus que
nécessaire. Comme si j'en avais
un peu honte. Avec lui, par contre, je trouve un éventail
de sentiments humains plus large que partout ailleurs, dans lequel il me suffit
d'aller puiser...
Jeudi 14
déc. Salman, dans ma boîte, a glissé les cigarettes (turques) à l'intention de Serge (une "cartouche", qu'il lui avait
demandé de lui rapporter par mon intermédiaire : maintenant, n'est-ce pas, qu'il ne vienne plus
m'embêter avec sa jalousie mal placée à son endroit, quand il apprend
que je suis avec lui...). Il en fume une à Auchan, et moi, je tire une bouffée.
Pouah, c'est fort! On achète des pâtes de fruit, pour Noël. Et moi, un ou deux cadeaux, de ceux manquant encore dans
ma liste, où je les raye jour après jour, jusqu'au 24...
J'ai
laissé (confié, comme on dit) mon manuscrit à une personne de chez Albin Michel, lors d'une soirée de remise de prix à des auteurs sélectionnés par la librairie Millepages. J'avais dû dans la journée le réimprimer entièrement (188p) car Serge ne m'a
toujours pas rendu l'exemplaire unique que j'avais fait du texte et que je lui
ai prêté il y a deux mois. Je l'ai pourtant réclamé à maintes reprises lui disant que je pouvais un jour en
avoir besoin et que, de toutes manières, il ne le lirait pas.
Qu'il savait très bien... Il veut l'avoir et ensuite l'oublier dans un
coin. Je ne sais si cette prise d'otage textuelle est une manière inconsciente de m'empêcher
d'essayer de publier ou bien si cela relève de son besoin de posséder, tout en négligeant ce qu'il possède... (mais les imprimantes, Dieu merci, ça existe...).


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