Entre nous (111)




Vendredi 15 déc. 1995  Il m'appelle : Alors, où étais-tu hier soir ? - Ça ne te regarde pas. L'après-midi, nous allons à Auchan Fontenay, non, à La Croix de Chavaux... On s'explique à propos de sa "surveillance d'après-coup"... Monoprix (acheter moules à truffes au chocolat)

Je suis fréquemment agacée par sa tendance continuelle à imposer, à placer, même, je dirais, sa propre personne en toute conversation, tout récit... Comme s'il parlait de lui à la troisième personne. Il dit souvent - plus encore maintenant, à moins que ce soit moi qui y fasse plus attention - et à tout propos : - Tu diras à Untel que SL pense que... ou veut bien que... est content... aime... n'est pas d'accord pour que... Comme si les personnes qui me sont proches n'avaient que lui en tête, ou du moins pensaient que moi, dont ils sont proches, je ne me déterminais que par rapport à lui et que cela se sait, implicitement ou non... Il veut être dans la tête de tout le monde, ou du moins il fait semblant de l'être, pour lui-même, même si au fond il sait bien qu'il ne l'est pas...

Samedi 16 déc. Rêve du "4ème enfant", où les kystes ne sont en fait que du lait... Fait la pâte à truffes. Courses puis manif à 13h de Denfert-Rochereau à la Nation (contre le plan Juppé et pour l'emploi et les salaires), avec ma fille. Recueilli un bébé pigeon. Fondue savoyarde avec les grands-parents, le soir. Baigné le pigeon. Quel samedi !

Son nom, son nom propre, qu'il est partagé entre le besoin de cacher, dissimuler tant bien que mal, et l'envoyer à la face de chacun, voulant le rappeler sans cesse aux autres, à travers moi, pour se prouver à lui-même qu'il existe, qu'il en reste quelque chose... Je comprends ce besoin, mais cette parole hystérique qu'il génère me gêne souvent, cela me fait mal pour lui de voir qu'il en est toujours là... Je n'ose plus rien lui dire car si je soulignais ce symptôme, il se précipiterait alors sur une interprétation du type : "Tu vois bien, tu ne m'aimes plus, tu es dure, enfermée dans tes certitudes... Tu crois tout savoir sur moi mais en fait tu ne sais rien. Rien du tout.". C'est pour cela sans doute que parfois je m'attache à circonscrire ce discours hystérique dans le cadre d'une observation froidement psychanalytique, au sujet de laquelle, visiblement, il n'est pas d'accord.  Ne veut pas en parler. Ni avec moi, ni avec personne d'autre. Il préfère rester dans son jus. Tant pis. Maintenant je ne veux plus être complice d'une jouissance raffinée de pervers qui consiste à dire qu'il est malheureux et d'en jouir, en laissant l'autre qui écoute sans aucun véritable point de repère. Ce qui ne trompe pas, en revanche, c'est le ton particulier qu'il emploie. Celui par lequel il jouit, l'air de rien. Le pervers, c'est quoi, dans la littérature spécialisée ? C'est celui qui ne reconnaît que la loi de sa jouissance dont il sait tous les rouages et toutes les roueries... Mais ce qu'il dénie en sachant toutes choses, cela, il ne veut même pas le savoir. 
Un des paradoxes du travail de l'analyste, c'est que dans la mesure où il renonce à aider, il peut alors se produire des effets thérapeutiques qui vont dans le sens d'une guérison, ou tout du moins d'un aller-mieux... 

Dimanche 17 déc. Mes filles disent en chœur : Maman, il faut libérer le geonpi qui fait reup... Je laisse donc partir le pigeon recueilli, comme à regret. Que va-t-il devenir ? Si jeune encore... Si "noir" alors que tous les autres sont plutôt gris... L'après-midi, je roule mes truffes au chocolat entre mes doigts pour leur donner une belle forme, puis les fais passer au travers d'une fine couche de chocolat noir amer étalée sur une assiette, pour leur donner l'aspect, et le goût, "truffe". Normalement, je devrais avoir mes règles aujourd'hui.

Lundi 18 déc. Il m'appelle "pour vérifier" si je suis là... Où veux-tu que je sois, un lundi matin? - Je ne sais pas, tu as beaucoup d'idées... - J'ai surtout bien d'autres chats à fouetter que tomber dans le panneau que tu me tends, la partition "l'air de la jalousie"... Auchan Fontenay, l'après-midi (achats de bonsaï au rabais - 50% : des laissés-pour-compte, comme le pigeon noir...). Un pour sa mère, un pour moi... C'est lui qui paye les deux.

De toute façon, il ne veut surtout pas qu'on l'aide (je poursuis, mentalement, mon tour d'horizon de son fonctionnement) ni que moi, je l'aide. Il veut qu'on l'aime (que je l'aime). Et il m'est difficile de ne pas céder à ce genre de chantage, car j'ai dû un jour (en une autre vie) rêver me mettre à la place du manque en le comblant de ma personne, chez l'autre que j'aime... On a chacun notre édifice propre... Or, bien entendu, en amour comme en tout autre chose, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ça non ! Et quand bien même j'y parviendrais (à être "tout pour l'autre") je n'en serais pas moins à un moment ou un autre niée par lui, et il n'en serait pas pour autant moins malheureux... Peut-être d'ailleurs, au fond, n'est-il pas malheureux du tout, enfin pas plus que n'importe qui, en tout cas pas quand il me dit qu'il l'est... Pas à ce moment-là. Et il ne l'est pas, malheureux, justement de pouvoir me dire qu'il l'est. D'ailleurs (pour preuve) il rit souvent. D'un rire frais et irrépressible qu'il ne peut arrêter ni contrôler.

Mardi 19 déc. Atelier canevas à l'école primaire (ma petite classe d'apprentis tisserands, filles comme garçons, est bien agitée, à l'approche de Noël... je n'arrive pas à les tenir... la maîtresse doit les rappeler à l'ordre). Après midi, j'ai RV avec le chirurgien, pour mon sein (douloureux, en un point). Verdict : on ne "touchera à rien, pour l'instant"... Encore un problème, me dis-je, qui ne sera pas réglé, parce qu'il ne peut l'être... Vieillir, c'est aussi cela : admettre qu'il y ait des choses qu'on ne puisse pas régler. Et vivre avec. Jusqu'au bout.

Mercredi 20 déc. Escrime, déposer fils. Traîné dans les magasins 1h. Ensuite, rue de l'Ind. bien que je n'aie pas envie (et lui non plus). On parle (dire merci, dire bonjour, être poli...). Puis un très long baiser. D'adieu ? D'adieu à quelque chose sans doute.

Jeudi 21 déc. Un tour à Auchan Fontenay. On n'achète rien. Un tour à la Maison de la Presse. Rien non plus. C'est bizarre. On est bizarre. Fatigués aussi. Je n'ose pas regarder les bébés que nous croisons dans leur poussette car je commence à m'inquiéter pour mon retard de règles. Le soir, j'en parle à F mais il n'a rien à dire.

Vendredi 22 déc. Début des vacances scolaires. Quelques pas au bois (Saint-Mandé). Lettre à la copro (12 proprios) pour envoi proposition nouveau syndic.

Samedi 23 déc. Parlé du retard de règles avec F (en semaine le soir, il ne faut mettre sur la table aucun sujet pouvant lui poser problème). Pas de réaction non plus. Pas plus que jeudi. Revu le petit pigeon soigné et libéré dans la rue. Il a l'air d'aller bien mais il se promène seul. Comme il m'a reconnue (semble-t-il), je lui dis, me penchant sur le trottoir où je le croise, que maintenant il faut qu'il s'intègre, qu'il trouve sa place dans un groupe de congénères... Message le soir pour SL.

J'ai fait un test de grossesse (seule dans mon coin) qui s'est avéré négatif. Alors ? Pourquoi ce retard ? Ménopause précoce? Je ne suis pas (trop) inquiète, ni anxieuse, pas plus que déprimée. Heureusement pour moi, car parfois je me sens vraiment seule avec un mari qui se bloque sur certaines questions, qui refuse catégoriquement de parler et pratique le mode du forcing devant ce qui le dérange ou lorsqu'en couple on se trouve face à une difficulté. Sa "méthode" : continuer, ne rien dire, avancer tête baissée, faire comme si il n'y avait rien d'anormal, ne pas tenir compte de "tout ça"... et, bien sûr, pendant ce temps, ronger son frein. Surtout, ne pas dire les choses. Je sais qu'il y pense pourtant mais tout son effort consiste à ne pas le laisser paraître, comme si le danger était là, dans la parole. Comme si tout allait s'écrouler s'il se mettait à parler. Les "choses", lui péter à la gueule... Si l'on ne peut pas agir, taisons-nous, et attendons, dans l'anxiété...
Moi, je ne suis pas comme ça.






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