Entre nous (113)





Lundi 1er janvier 1996  Enfin, après trois jours, je parviens à lui laisser un message... J'en trouve trois de lui (dont un essentiellement musical : Rachmaninov ? Prokofiev ? Rimski-Korsakov ?... je ne sais plus trop, en tout cas un de ceux qu'il écoute souvent...)

Grande balade dans les bois avec mon beau-père. Trouvé plusieurs jeunes plants de (me dit-il) : Cotoneaster/Mahonia/Houx/Pin maritime/Pin sylvestre/ Douglas/Pin nobilis/Troène... qu'il me dépose dans une cagette pour que je les plante à Paris, sur mon balcon... Je ne sais pas s'ils vont "prendre", mais je suis très contente...

Mercredi 3 janv. Plantation de mon jardin de ville. Appel Serge. L'après-midi, Auchan Fontenay.

Il nous faudrait deux après-midi. Un pour parler, un pour s'aimer. Il dit que 1996 sera l'année où il essaiera de se séparer de moi. Il y mettra le temps qu'il faut. En douceur. 
On commence dès maintenant ? Il m'embrasse bien. Sa voix a pris un accent que je ne lui avais pas entendu depuis longtemps à la fois de douceur et de gravité, d'intimité qui m'a fait réaliser que je passe souvent à côté de l'essentiel, et que l'essentiel, c'est ça. Ça, et rien d'autre.

Jeudi 4 janv. France Télécom (rendu vieux tel, acheté un nouveau). Rue de l'Ind., comme prévu la veille et bien qu'il semble reculer >> "blocage" de sa part et moi, un "petit manque à gagner, au niveau du sentiment" : c'est ainsi que chacun pour l'autre exprime son ressenti ou analyse la situation...

Il dira (plus tard) que cette défaillance vient du fait qu'il s'est trop longtemps résigné à ce que je ne le désire plus. D'où surprise... et impuissance ! Il faudra bien qu'un jour il se décide à sortir de cette impasse. Rareté des relations sexuelles = sentiment de rejet = perte de confiance en soi = impuissance, quand faire l'amour devient possible... Pourquoi le fait de faire l'amour souvent (régulièrement) chez les hommes apparaît comme la condition sine qua non de succès et de qualité de la relation sexuelle ? S'ils en perdent "l'habitude", ils perdent aussi tous leurs moyens, quand cela se produit... Mystère pour moi.  Et étonnement car en ce qui me concerne, l'idéal en la matière, c'est justement la rareté... Que faire l'amour soit quelque chose d'exceptionnel. Dans les deux sens du terme...

Vendredi 5 janv. Marché et Millepages le matin (cadeaux-livres pour ma famille à moi, chez laquelle nous allons ce WE, pour ce début d'année). L'après-midi Auchan Fontenay puis bords de Marne (commentaire sur "hier"...).

Avant de se quitter, résumé en trois mots. Pas plus. On n'a droit qu'à ça. Alors je dis : Moi, tendresse, patience et légèreté (ma langue a fourché au moment de dire "patience", qu'elle transforme en "passion"... sans doute pour lui faire plaisir car je sais des deux mots lequel de loin il préfère...). - Moi, dit-il, c'est simple, si l'on n'a droit qu'à trois mots, ce sera  Je - te - hais.
- Décidément, ce qu'on dit ment...

Lundi 8 janv. Mort de Mitterrand. On l'apprend. Dernière d'Info Matin... Passage de SH, pas pour travail, juste comme ça. Troublante rencontre, je ne sais pourquoi. L'après-midi ping-pong, tiens! on remet ça... Café du Lac, ensuite. Il a mal à la mâchoire.

- J'ai continué de me raser, malgré la douleur. Comme quelqu'un de non-voyant, en tâtonnant, au toucher et au bruit, guidé seulement par le crissement de la barbe et la lame qui tranche... Sous une lumière adoucie, je me disais : Tu restes un homme séduisant, allez, va... Pendant quelque temps encore, tu pourras trouver des femmes... Je dis ça juste pour t'énerver, et te réveiller aussi...

Je ne dis rien. J'écoute. Il est à moitié élégant, à moitié négligé. Je l'ai toujours connu ainsi. Le visage adouci pour recevoir des baisers. Mais il ne faudrait pas qu'il finisse mes phrases pour moi ni qu'il reformule mes pensées, comme il l'entend lui... Qu'il veuille tout m'expliquer. Je me demande s'il n'a pas éveillé en moi un sentiment protecteur, effet qu'il doit je crois produire tout le temps sur les femmes. Autre hypothèse : je désire l'entourer, non pas de luxe (n'en ai pas les moyens) mais du confort de la tendresse (qu'il n'a pas).
Aucun des jugements qu'il porte sur lui-même ne l'effraie. Il pense qu'on ne gagne rien à se battre contre ce qu'on est mais il sombre souvent dans une certaine compulsion à comprendre, et son élément symétrique - qui est ce rien d'insistance à vous demander si vous voyez "vraiment" ce qu'il veut dire, alors même qu'il vous sort des banalités - ou encore sa facilité à se prendre par moment pour un génie qui saurait de toujours ce que l'autre ne sait pas en lui-même...

Mardi 9 janv. Le matin, gynéco Nation, puis atelier canevas à l'école. Ma fille cadette a 14 ans! L'après-midi on se voit plus tard que d'habitude car sa mère ne va pas bien. Rue de l'Ind., pour une heure seulement. Thé et paroles. Le soir : Tél. un peu triste.

Mercredi 10 janv. Avant de partir, j'emporte de l'aspirine (il a toujours mal à la mâchoire). Déposer fils à l'escrime. Rue de l'Ind. puis il m'emmène en auto chez maman. Centre commercial. Retour sous la pluie. Dans le noir. Mais : tendresse ! C'est beau, la banlieue de nuit... (plus que "de jour"...)
S'il a un cancer (sic!), il se tirera une balle dans la tête pour que son fils ne le voit pas dépérir.

Jeudi 11 janv. Obsèques de Mitterrand. "Hormis les anonymes en larmes, et les familles du défunt réunies, la leçon de peine sans frime et de dignité est venue... d'un chien, visiblement en manque de genoux où sauter, et cherchant au ras du sol la piste d'une odeur perdue." Auchan Fontenay et parc du Tremblay. Dans l'auto, sous la pluie, un baiser bien doux. La photo de lui, que je lui demande, en échange d'un vœu...

Vendredi 12 janv. "Chacun sa place, et les vaches seront bien gardées", dit-il, à propos de mon "vœu" (idiot) de la veille. Et je n'ai pas la photo, non plus... Bercy Carrefour puis ping-pong (match un peu "mou", et après, discussion, serrée). Soir, emmené fille chez l'ophtalmo.

Les sortes de tics qu'il peut avoir parfois (et il n'est pas le seul homme, dans mon entourage, j'en connais au moins trois...) sont tantôt féroces, tantôt plutôt doux, mais toujours tenaces. Le principal de ces tics ou besoins irrépressibles est celui de la reconnaissance de l'autre, obtenue de haute lutte puis au dernier moment abandonnée ou gâchée, pour être à nouveau reconquise, puis encore une fois piétinée... Et c'est sans fin. Une reconnaissance toujours vécue, jouée et recherchée sur le mode du forçage : forcer l'autre à vous reconnaître, en lui mettant sous le nez des indices contraignants qui l'obligent à vous agréer... même si vous êtes désagréable; même si vous faites juste ce qu'il faut pour être rejeté... La boucle compulsive n'est jamais isolée. Elle peut venir s'accrocher au symptôme de partenaires variés (sexuels ou amicaux), qui sont judicieusement "choisis" pour être eux-mêmes pris dans une boucle à peu près symétrique... Alors les boucles s'accrochent l'une à l'autre, l'une après l'autre... Cela donne ce qu'on appelle un sac de nœuds pris dans lequel chacun ne peut rien faire de décisif tant que l'autre n'a pas décidé, et l'autre, lui, de son côté attend... que la décision vienne d'ailleurs... Mélange inextricable, cet enchaînement de compulsions propres à chacun est pourtant un fait banal dans la vie. D'autant que les facilités matérielles qu'offre l'existence s'y prêtent, et permettent ainsi à certains de partager leur vie en plusieurs cases et de circuler entre elles plus ou moins commodément, ou laborieusement, mais en maintenant une certaine étanchéité.
Face à l'autre, le sujet se ressent comme devant être "tout amour" ou "toute haine"; pas d'entre-deux ou de médiation. De même il se présente souvent de façon à ce que l'autre le coupe ou le castre en lui imposant une limite, celle qui manquait. Sa maîtrise, bien factice alors, de ce qui se passe, va de pair avec son propre reflet compulsif : l'impuissance, dont témoigne son sentiment de n'y être pour rien... Il tombe de haut quand cette chose désagréable lui arrive. Rien d'étonnant puisqu'il a toujours essayer de faire passer par le réel ses désirs, déguisées en pensées obsédantes.
Quand l'hystérique ordonne et s'inquiète : Aime-moi. Est-ce que tu m'aimes ?, l'obsessionnel, lui, s'inquiète et ordonne : Vous ne m'aimez pas. Il faut m'aimer.
En cette période où la psychanalyse a pu dégager, comme symptôme massif, deux axes, celui du "tout pour l'Autre" et son complément qui lui est généralement associé (mis à part chez les Saints et les Saintes) du "tout pour Soi", la tendance serait la peur que l'autre ne tienne pas le coup, et du coup celle de se sacrifier pour qu'il tienne et que l'on puisse ainsi "échapper à la folie d'un monde sans Autre". (La haine du désir, p272).

Lundi 15 janv. Très beau temps >> ping-pong et café du Lac, dehors. Il dit (je ne sais pas pourquoi... et parfois je ne cherche pas à comprendre) : tu préfères Auchan, pour ne pas te retrouver seule avec moi...)

Mardi 16 janv. Atelier canevas en classe de CE1."Ping-pong (rien ne nous arrête, pour frapper la petite balle...) puis retour école, et enfin Auchan (là où je ne suis "pas seule avec lui", donc...) en cherchant au retour le cimetière de Vincennes, celui, nouveau, du haut de Fontenay... (romantique, tout ça...)

Mercredi 17 janv. Souvenir d'un chaste baiser sur les lèvres totalement inattendu et comme provenant d'un rêve car émanant d'un homme intouchable. Forbiden. Interdit. L'interdit ne m'attire pas, ou plus. Mais j'ai bien failli "rompre mon vœu". Escrime fiston. Voiture, pendant le cours. Puis on se revoit après. Auchan : parlé avec le serveur qui "pense et écrit"...

Jeudi 18 janv. Bouton d'herpès. Fatigue intense. SH passe. L'après-midi, on se voit. Il se la joue "façon Bukowski", et moi (paraît-il), "Lou Andreas"...) Rue de l'Ind. tout de même, malgré la pression atmosphérique (entre nous)...

Vendredi 19 janv. Écrit pour SH (texte livre photo). Ping-pong dans le froid. Bien joué, tous les deux, contre toute attente. Bercy. Bien parlé, contre toute attente aussi...

Samedi 20 janv. Messages de lui dont un qui dit : No sex today as usual... Pour lui, mais pas pour moi... (Ainsi va la vie).

L'adultère, le lien le plus intense. Une brèche possible dans la continuité asservissante des relations au jour le jour et un trou dans la parole donnée. Une brèche dans la forteresse que représentent installés dans la durée l'accomplissement quotidien des repas, des nuits à traverser, des tâches à remplir, des maladies à soigner, des journées à endurer...

Lundi 22 janv. Fils patraque, fille malade, et sa sœur en retard pour collège. SH passe (texte à revoir). Bercy, café La cour romaine. Thèmes de discussion: les symptômes, la culpabilité, les avatars du Moi...

Il n'est pas agressif, pour une fois. Il fait attention. Il accepte de me servir de confident, rôle auquel habituellement il répugne (en partie) car cela ne lui paraît pas être une place de choix. Pas assez érotique, pas assez "centrale", l'obligeant à se tenir dans la marge. Ce qu'il déteste par-dessus tout. Il a fait un petit montage, une petite construction imaginaire (qui l'arrange) dont il me fait part : je serais en ce moment en train de revenir en arrière, dans l'état où j'étais avant de le rencontrer, rencontre qui aurait tout changé pour moi mais dont je ne supporterais pas l'éclat, l'ampleur, je ne sais plus quoi d'autre...
- Régression, donc ? je demande.
- Non, j'admets que tu aies tout de même un peu évolué. Mais ça s'arrête là. Tu as peur d'aller plus loin.

Mardi 23 janv. Lave-vaisselle cassé. Acheté nouveau lave-vaisselle (2500F). Atelier canevas à l'école. Après-midi Bercy (tard, 17h). Je parle, moi d'un livre, lui d'un film à la télé, et soudain il a peur.

- J'ai peur que tu finisses par t'ennuyer avec moi.
- Je te rassure, si je m'ennuyais, tu peux me faire confiance, je te le dirais.
- Pas sûr. Tu crois ça mais tu n'aurais peut-être pas le courage de me le dire.
- En fait, ce n'est pas si simple. On peut parfois s'ennuyer avec quelqu'un qu'on aime et ne pas supporter cet ennui car on suppose alors qu'on n'aime plus, et alors on veut mettre fin à ce qui est vécu comme un supplice, en prenant la fuite si l'on est jeune et intraitable (hystérique aussi...), mais on peut tout aussi bien savoir que "l'ennui" est une catégorie psychologique qui ne signifie pas grand-chose. On s'ennuie avec quelqu'un quand il y a une tension dont on veut tenir à distance la cause profonde...
- Alors on peut dire, si je te suis bien, qu'on s'ennuie quand on voudrait être avec quelqu'un d'autre... Quelqu'un justement avec qui la relation est plus légère, plus superficielle aussi. Avec qui on peut faire ou dire quelque chose de distrayant, amusant peut-être, et avec lequel ou laquelle les sentiments ne sont pas vraiment un enjeu...
- Ce n'est pas le cas avec toi, mais je ne m'ennuie pas pour autant en ta présence. Et puis j'ai assez de temps en dehors de toi pour me distraire dans des occupations plus variées et (parfois) plus plaisantes. Qui plus est, je ne me fais plus d'illusion à ce sujet. Je m'ennuierais effectivement très vite avec quelqu'un d'autre que toi, que je verrais tous les jours...
- Donc tu ne t'ennuies pas avec moi, selon toi, même si quelquefois, je t'ennuie... C'est bien ça ?
- Exactement.

Jeudi 25 janv. On ne se voit pas. Trop de malades à la maison. Téléphone.

- Par hasard, en ce moment, tu ne serais pas amoureuse de quelqu'un ou en train de le devenir ?...
Il évoque quelques noms dont pour chacun d'entre eux je peux dire la même chose : - J'ai beaucoup de tendresse pour lui mais je n'en suis pas amoureuse...
- Hmm, admettons. Tu t'en sors pas mal. Mais ça ne suffit pas. Je souffre et ne te crois pas.
- Et pourtant je ne suis amoureuse de personne car je trouve (et tu le sais bien) que c'est bien trop aliénant...
- Ah et c'est toi-même qui décides, être amoureuse ou non ?
- Et je t'aime, surtout...
- Qui ? Moi ? Je me sens dubitatif, vois-tu. Peux-tu m'expliciter un peu la chose, s'il te plaît...
- Non, je ne peux pas - il ne faut pas. Tu dois prendre mon amour pour toi comme il est.
- Ah, ça, je ne sais pas faire. Je suis sûr de mon amour, et pas du tout du tien...
- Tu voudrais que le mien s'exprime de manière rigoureusement identique au tien, je le sais. Qu'il soit le double de celui que tu éprouves, comme son écho, mais ce n'est pas possible. Et c'est aussi pour cela que tu voudrais que je pense sur toutes les choses exactement comme toi, que ce soit toi, qui me souffles et me fasses entrer dans la tête toutes mes idées, car alors tu serais sûr de mieux m'imposer la seule idée qui compte vraiment pour toi : que je t'aime comme tu désires être aimé. Ce dont tu doutes sans cesse.
- Encore une fois tu n'as rien compris... à moi, à nous, à l'amour, tant tes  "idées" inébranlables te viennent de lectures (que je désapprouve), et non pas de la vie...
- Toi seul tu sais, c'est ça ? Tu es le seul à savoir. Allez, arrête...






Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

ciseaux de la critique

Ecrire à deux