Entre nous (85)
Jeudi 20
juin 1996
- Bon
alors, tu étais où l'autre jour ?
- Quand ?
Quel jour ?...
- La fois
où l'on est allé l'après-midi jouer au ping-pong avec
mon fils...
- À Paris, tu sais bien...
- Oui, ça tu me l'as dit déjà, mais avec qui ? Tu ne m'as rien dit d'autre.
- Ben
non, puisqu'on n'était pas seuls. Je doute fort
que ça ait intéressé ton fils... Ah dis-donc, tu
as l'air d'aller mieux, toi... Ça fait plaisir. Tu reprends
tes esprits, on dirait.
- Ça va, raconte, plutôt... Et je te signale c'est
toi-même qui m'as dit de me
distraire de mon "deuil"...
- Oui,
enfin pas en m'espionnant et me faisant passer un interrogatoire en règle... Et après-coup, en plus... C'était il y a presque une semaine, je te signale.
- Je m'en
fiche, dis. Raconte. Que je souffre un peu pour autre chose...
- Mais il
n'y a rien à raconter, enfin! Je voyais un
vieil ami que je n'avais pas rencontré depuis longtemps. Rien de spécial. C'était sympa, mais sans plus.
J'ai trouvé qu'il avait vieilli, et lui
aussi, sans doute de son côté, a dû se dire la même chose de moi... Enfin je n'en sais rien car il ne s'est
pas beaucoup exprimé.
-
T'a-t-il embrassée ?... Combien. Combien de
temps. Avec ou sans la langue. Les mains... elles étaient où ?... Les siennes. Les
tiennes...
- Ah ah!
Non, mais t'es pas bien!... Ça ne te réussit pas, dis-donc, d'essayer de te distraire de la disparition de ta
mère... T'as pas autre chose?
- Puisque
pas de pénétration (admettons...), je m'interroge sur les baisers...,
c'est tout. Leur nature. Classiques, au début, j'imagine... Mais après ? Rien d'autre ? Et avant ? Avant ce jour?... et les
autres... dans le passé... tu faisais quoi, avec ce
type ?...
- Ça ne te regarde pas, et je te dis, ça fait extrêmement longtemps. Je ne sais
plus moi-même...
- Oui, on
dit ça... Et tout ce que tu ne dis pas, moi tu vois, j'aimerais assez l'entendre... Ça m'occuperait déjà. Et je me sens prêt maintenant.
- Avant
tu ne l'étais pas ?
- Ah ça non! Mais là je veux pouvoir vérifier si maintenant je m'en
fiche, comme je le crois...
- Tu
parles! Vieux jaloux... c'est un piège, oui... Je ne tomberai pas
dedans. Trouve un autre truc pour te distraire...
Vendredi
21 juin
Le compte
à rebours des vacances d'été a commencé. Bientôt le départ. Comme ces deux mois vont être longs !
J'ai fini
par rappeler Antoine ce matin, à son bureau. J'ai bien fait.
Il attendait mon appel et n'osait appeler lui-même
de crainte de ne pas m'avoir directement. Nous nous sommes dit au revoir, un peu
mieux que l'autre fois, à l'entrée du métro. Je n'étais pas triste alors, c'est plus tard que la tristesse
m'est venue. Plusieurs jours après. Pour lui, c'était tout de suite, le manque. La traversée du désert qui commençait. Il me détaille les choses. Ça m'inquiète. Immédiatement. Me fiche même la trouille. Qu'est-ce que je vais
faire de ça en ce moment, en plus du
reste, sur les bras ? Je me demande bien.
Le mystère
d'être vivant et de se trouver qu'on le veuille ou non dans le flux... Il m'écoutait, tendu et inquiet lui
aussi, alors j'ai essayé de dire des choses
intelligentes.
Il m'écoute, il est loyal avec moi.
Il ne me fait pas de reproches. Il ne trame rien contre moi. Alors pourquoi ce
sentiment d'oppression ?
Il me prend au sérieux, c'est sans douleur, la
fréquentation de cet homme. Rien
que le son de sa voix, ses intonations, rien que l'entendre, ça me rassure. Je ne sais pas encore si je l'aime parce qu'il
dit lui m'aimer ou bien si je l'aimais déjà avant, d'une certaine manière,
avant que mon sentiment pour lui ne se révèle, telle une image photographique dans le noir du labo...
Je ne sais pas. Mais je sais qu'il se passe des choses très certainement en moi et que je ne peux pas faire comme si
il n'y avait rien de changé.
Tu veux que ça finisse ? Tu veux revenir au temps où tu ne le connaissais pas ? Voilà ce que je me dis, en raccrochant. La seule et l'unique "idée" qui me soit venue...
Serge,
qui voit tout, qui sent tout, même si je ne dis rien, qui sait
lire en moi comme personne encore n'a su le faire, m'a demandé, il y a quelques jours : - Que trouverais-tu de plus
grave, par rapport à nous deux : que tu couches avec un autre ou que tu
entames une relation romantique et sérieuse avec quelqu'un ? - Eh
bien... disons : que je me laisse glisser dans un sentiment amoureux pour un
autre, oui, cela va de soi...
- Tu as
le mérite d'être honnête, c'est déjà ça... Mais sais-tu que c'est exactement ce qui est en train
de se passer ?
- Oui mais, pour autant, la suite dépend de toi... Si tu te laisses
aller encore un peu plus et que tu continues de te détacher de moi, c'est certain, c'est ce qui va se passer, je
me tournerai vers d'autres bras, et un autre cœur... Si tu ne t'occupes plus de notre amour, c'est ce qui va arriver. Tu as toutes
les cartes en main. Nous avons encore de beaux jours devant nous pour nous
aimer, à condition que tu y croies un
peu... Il ne suffit pas que tu te dises, et saches, que je suis là, je suis là pour toi, et que tu peux me
joindre quand tu veux, il faut aussi que tu veuilles me rejoindre; de temps en
temps, au moins...
Il y a un
obstacle à ce que j'aille plus loin avec
quelqu'un d'autre qui ne soit pas toi, et cet obstacle n'est pas d'ordre moral,
ni ne relève d'un quelconque désir de changement, il est dû à ta présence en moi, dans ma tête... Même si tu me permets de coucher
avec un autre, comme tu dis, même si je me le permets moi-même, je ne le ferai pas, par respect pour moi qui penserais à toi en le faisant, et par
respect pour l'autre personne qui n'est pas responsable de cet état de fait. Mais si tu me laisses le champ libre pour aimer quelqu'un d'autre, alors là, oui, il se pourrait que cela puisse se faire, que le
processus aille jusqu'où il doit aller... L'obstacle
alors sera levé. Je coucherai parce que
j'aime...
- Et tu
aimeras parce que tu couches...
- Non, ça ne se passe pas comme ça
chez moi. Enfin peut-être, qui sait. Ce serait une
première alors... Mais j'en doute. Et on
n'en est pas là encore.
- Si, je
vois très bien, moi. Tu te sentiras
obligée d'aimer, simplement pour
justifier ton moment de faiblesse...
- Oh oh, tu vas où, là, avec ta culpabilité masculine à deux balles ?... Tu sais très bien que moi si je couche (d'accord, ça ne me vient pas comme une envie de pisser), je n'en éprouve aucun sentiment de faiblesse ni n'en ressens de
culpabilité ou je ne sais quoi, et je ne
me dis pas que je vais aimer alors, simplement pour m'en excuser, me pardonner à moi-même... C'est quoi ce truc ?...
-
"Moment de faiblesse", je maintiens... puisque tu n'acceptes pas l'idée de coucher pour coucher...
- L'idée, si, pas de problème, mais je sais que je n'en
suis pas capable. Enfin, plus maintenant..
- Donc,
selon toi, ce n'est pas cela qu'il va se passer.
- Du
tout.
- Mais
vous allez cependant vous revoir, après deux longs mois de séparation et de silence total, et vous allez vivre des
moments merveilleux... De là, bien échauffés par la frustration qui
immanquablement nourrit l'amour, est à la base de l'amour même, vous irez
à l'hôtel...
- Et paf
! La panne. Le fiasco...
- Oui,
peut-être bien, mais ça ne sera pas grave. Au contraire... Vous devrez remettre ça...
- Non
mais je crois, tu vois, là, remets-toi tout de suite à la fiction... Aux téléfilms de n'importe quelle chaîne... Ça te fera du bien. Tu dois être en manque, ma parole... Emporte, oui, c'est toi qui as raison, ta télé en vacances... Je reviens sur
ce que je t'ai dit l'autre jour. J'avais tort.
- Je suis
tout ce que tu veux.
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