Entre nous (86)


Mardi 25 juin 96

- Je te présente un copain à moi très sympathique...
- Oui... d'après son sourire, il a l'air sympa, en effet.
- Il a eu un gosse hier, tu penses !... 
Conversation "traversée" au marché... Trois hommes, jeunes et souriants. Des marchands. Je ne sais pas pourquoi mais cela me donne envie d'un nouveau carnet. Je file au magasin L'Art du papier, où je tombe sur un qui me plaît après en avoir palpé, ouvert, déplié en faisant défiler les pages, un certain nombre...
C'est important, l'achat d'un nouveau carnet. Il faut pour ainsi dire avoir "le coup de foudre". Et quelque chose tout de suite à écrire dedans. Si on le laisse fermé, en attente, il se replie sur lui, on l'oublie, et un jour on le retrouve totalement vierge, au fond d'un tiroir. Et il nous paraît alors "pas si bien que ça". On se demande ce qui en lui nous avait fait l'acheter. Celui-ci était le dernier (j'aime bien le côté "l'unique-le seul", en toutes choses) d'une série soldée qui n'avait pas marché... - Ah bon ? Pourquoi ça ? - Sans doute trop terne, je sais pas... me dit la vendeuse, blasée. Les clients n'aiment plus la couleur marron. - Moi non plus, j'ai jamais aimé ça à vrai dire... Mais là, ça convient. Il me plaît. Allez, pour moi !
Je m'en servirai aussi comme papier à lettres, cet été. Pour écrire à Serge, en en détachant les pages...
Il m'a dit que j'allais lui manquer pendant deux mois. Maintenant qu'il n'a plus sa mère, il va bien lui falloir opérer "quelques petits ajustements" par rapport à sa vie. Plus d'alibi pour ne rien faire, plus aucune raison de ne pas partir. Avec ça, sa femme va vouloir remettre la main sur lui. Pour l'instant, elle respecte le temps du deuil. C'est un grand orphelin, comme on dit "un grand malade". Il faut y aller progressivement. Mais je ne lui laisse pas un mois avant qu'elle ne veuille voyager avec lui, et le décide elle-même pour eux deux... À l'étranger, loin, qui plus est... Larguer les voiles! Elle s'occupera de tout. Je lui fais confiance. Bien. Qu'y puis-je après tout ? J'ai simplement demandé alors qu'il s'arrange pour que ces voyages aient lieu pendant les vacances scolaires. Que ça n'empiète pas sur notre temps citadin, où chacun de nous habituellement n'est pas trop gêné aux entournures. Je ne sais pas si l'on en tiendra compte.
C'est que j'y tiens, moi, à mon Serge. On ne me le prendra pas si facilement. Ça non alors! Pas la peine même d'y compter. Je m'en suis bien occupé pendant les cinq années où il devait deux fois par jour se rendre chez sa maman. Entre les visites, celle du midi et celle du soir, j'étais là, chaque jour sauf le mercredi, disponible... Ce qu'il y a pourtant, et je ne sais pas encore si c'est un avantage ou un inconvénient, je le trouve, je le vois, et cette fois ce n'est pas une invention de sa part, bien fatigué - comme exténué, même - et je constate qu'il a vraiment vieilli. Ça s'est fait d'un coup. Plus aucun tonus. Pas la moindre énergie en magasin. Déjà qu'il n'en avait pas tellement auparavant... Pas beaucoup, on peut dire, même au tout début quand je l'ai connu, et qu'alors les quelques forces dont il disposait il ne fallait pas qu'il les gaspille dans le courant de l'après-midi... Il les réservait pour la fin de journée, consacrée à sa mère... Non, vraiment, je ne l'imagine pas tellement sillonner le monde, prendre l'avion, dormir dans les hôtels... Bref, déplacer sa grande carcasse usée, et avec le moral dans les chaussettes, en plus... Je n'arrive pas à croire que cela soit possible... Et alors, peut-être, me dis-je, est-ce un bon point pour moi, qui ne peux pas, même si pour d'autres raisons, tellement bouger non plus. Juste le minimum syndical de la mère de famille, en fait... Et durant ce minimum-là, tout entier scandé par les congés scolaires qui reviennent toutes les six semaines sur une année, s'il n'y avait que moi, eh bien je resterais tranquillement, à la maison, sans rien avoir à faire...
Mais il va tout de même falloir jouer serré. En plus, il veut se trouver "des maîtresses", car sur ce plan, il considère que je ne lui "donne pas assez". Mais depuis la mort de sa mère, il n'éprouve plus aucun désir. Avant non plus, ou si peu, mais il pensait que c'était parce que sa mère le fatiguait. Maintenant il n'a plus rien à quoi se raccrocher, plus personne derrière qui s'abriter. Il est seul avec son âge, son épuisement, son désir d'homme de plus en plus défaillant qu'il s'entête à vouloir recréer artificiellement, du moins en paroles. Il dit que ce qu'il ne trouvera pas avec d'autres, cependant, c'est le plaisir de parler avec moi, et celui de m'écouter, parfois... Il voudrait coucher avec d'autres, mais qu'elles se taisent ! Essaye toujours, je lui réponds. Je le fais rire en lui affirmant que pour moi notre relation est tellement sexuelle qu'il n'est même pas nécessaire de coucher... Je n'éprouve pas ça avec d'autres. - Pas de bol, c'est sur moi que ça tombe! Avec moi, tu n'as pas besoin de coucher... commente-t-il, amusé plus que fâché. - D'autres avec lesquels non plus, rassure-toi, je n'éprouve plus tellement non plus l'envie de coucher... J'en ai marre de coucher, mais en même temps je ne veux pas rater une occasion de le faire, pendant qu'il est encore temps. 
- Ah ben tu vois, tu commences enfin de comprendre! Mes leçons on dirait t'ont été profitables... Tu m'en vois ravi.

En commençant ce carnet, je me suis dit que je n'y parlerai pas trop de lui, car à la longue, cela devient répétitif, même moi ça finit par m'ennuyer. Mais je constate que je n'en suis pas encore sortie. Cette relation, bien que par tous les moyens j'essaie de m'en distraire, revient au premier plan dès que je m'en donne le loisir.
Ce matin, j'ai voulu noter d'autres choses, des choses insignifiantes qui sont (aussi) ma vie, ma vie à moi, c'est-à-dire ma vie sans Serge-Félix, mais depuis, je l'ai vu, puis je l'ai comme chaque jour à nouveau quitté, et ces choses-là que je voulais noter, qui n'ont rien à voir avec lui, ont disparu. Emportées!
Je vais m'appliquer à les retrouver, non pas qu'elles manqueraient spécialement sur les pages de ce carnet tout neuf, ces feuillets couleur ivoire, non... mais plutôt par souci thérapeutique. Pour ma santé mentale à moi. Que ma vie sans lui ait sa place aussi. Que ce que j'ai trouvé à un moment intéressant (ou amusant) le reste une fois ma rencontre du jour avec lui terminée. Car au fond, qu'avons-nous fait d'aussi captivant ensemble, que tout ce qui a eu lieu avant puisse sombrer dans l'oubli du quotidien, devienne caduque, nul et non avenu ?
Rien. Ce jour, on s'est cherché l'un l'autre des points sensibles (douloureux) au niveau du crâne et de la nuque, qu'on s'est massé réciproquement tout en allant à Auchan acheter des graines pour les oiseaux... Il y a mieux, non ? Plus excitant, en tout cas. On a parlé aussi. Recherche d'un autre type de "points douloureux"... Nous nous sommes raconté des trucs.
Je suis rentrée à la maison avec mon nouveau carnet et l'envie d'écrire dedans. C'est là le seul bilan positif de la journée. Mais il fallait avant que je fasse un peu de ménage et aussi un gâteau pour l'anniversaire de mon fils qu'il devait fêter dans sa petite école le lendemain, avant le début des grandes vacances, comme on les appelle... Lorsque j'ai versé la farine, le téléphone a sonné. C'était lui (je venais de le quitter depuis à peine une heure), il tenait à s'excuser d'avoir été "si nul aujourd'hui"...
Autre "point sensible", et qu'on ne peut pas masser, celui-là. Après l'heure, ce n'est plus l'heure. Je me sens déconnectée. De lui.

Mercredi 26 juin

Aujourd'hui la journée fut chargée. J'ai dû, à part tout le reste, m'occuper de Madame Violland, ma voisine du 5ème, celle que les enfants appellent "la Commandante". Là, elle ne commandait plus à rien, la pauvre, dans un piteux état, fraîchement opérée de la veille et mal installée comme tout à la clinique en face de chez nous. Veuve de médecin, mais pas de famille. Aucune. Parfait électron libre, d'où peut-être, parfois, chez elle, une certaine dureté qui pointe. Il a fallu se démener, râler dans les bureaux, attendre, faire pression... Simplement pour lui trouver une chambre. Une chambre! Qu'elle puisse se reposer au calme, dans un vrai lit, pas sur un brancard garé dans un couloir, qu'on pousse et déplace selon les besoins, sans même lui dire un mot, comme si c'était une épave... Je suis rentrée absolument crevée. Mais avec la satisfaction de la savoir installée dans une chambre, la sienne pour quelques jours. Je retournerai la voir.
Avec ça, Serge était tout à fait déprimé. C'est bien le jour ! Toujours sa mère, qui n'est plus là. Plus exactement la culpabilité qu'il traîne de ne pas l'avoir maintenue coûte que coûte en vie plus longtemps. Éternellement ? Elle avait presque cent ans, enfin ! (je dis, ou bien je pense, plutôt... car il ne faut pas prononcer tout haut certaines choses... pas le moment...)
- À la fin, j'ai lâché prise, articule-t-il faiblement. J'aurais dû être plus vigilant, faire mieux attention à certaines choses. Je me sentais moi-même très fatigué. Trop fatigué. De tout. Il faudrait peut-être que j'écrive tout ça, tu ne crois pas, pour le sortir... Afin de "l'évacuer", comme disent les psy, et m'en souvenir, seulement. Une façon de m'en débarrasser, quoi. Mais à quoi bon.
- Moi qui t'ai souvent encouragé à écrire - ce qui n'a jamais eu d'effets - je me demande si cela servirait à quelque chose dans ce contexte, et à présent. Uniquement pour vivre le deuil à fond.  Pour exorciser le chagrin ou quelque chose de la sorte... Tu te sens trop coupable, et cette écriture ne ferait qu'alimenter ta culpabilité. Tourner et retourner tout ça dans ta tête pour le coucher sur le papier dans le moindre détail, franchement, ça ne ferait envie à personne... Et même toi, tu n'en as pas véritablement envie. - Non, c'est exact. Mais je n'ai envie de rien de toute façon.

Autrefois dans son métier de réalisateur, il lui coûtait de mettre quelques mots sur papier pour y fixer une idée. Il a toujours écrit par images. Et pourtant, il aime les mots. Quand il évoque le besoin, le vague désir d’écrire à propos de sa mère, on le sent, c’est par un ultime effort de retenir quelque chose, de ne pas tout laisser s’échapper, et ce désir, poussé en lui par le deuil et la peur de l’oubli, rencontre, aussitôt émis, les mêmes obstacles que d’habitude, toujours aussi infranchissables : paresse, blocage, inhibition, refus de se dévoiler... Je ne l’encourage donc pas tellement à passer outre ces obstacles, à n’écouter que ce faible besoin à peine venu à son esprit, car je sens immédiatement qu’avec la mort de sa mère, à qui il a appris lui-même enfant à écrire en français, disparaît aussi en lui son goût pour les mots, la lecture et, a fortiori, son désir contrarié pour l’écriture. Il est redevenu seul avec la langue, le russe, le yiddish, la voix de la mère ayant emporté l’attrait des mots. Silence.

Nous sommes allés chez Darty rechercher la télé d'Ida, sa mère, qu'il avait voulu faire réparer, de son vivant. Il n'osait pas aller la chercher seul. Le technicien, un jeune homme très gentil, lui a dit qu'il en avait profité pour changer les boutons... "que sa mère les voie mieux". Il en était tout retourné, - ému. Il m'a demandé : — Crois-tu que je lui dis ? que ma mère est morte... — Je ne sais pas, ai-je répondu, fais comme tu sens. Mais tu sais, ça va peut-être le gêner... Je me suis éloignée pour qu'il puisse le lui dire, au cas où l'envie soit trop forte... Mais au lieu de ça, il lui a donné la pièce — un billet, en fait — et s'est lancé dans un propos bizarre, face auquel le jeune homme était plutôt embarrassé. — Vous êtes bien vu par la direction ? — Oui, ça va… Vous savez quand on fait son travail, il n'y a pas de problème. — C'est Norbert, votre nom ? A qui téléphoner pour dire du bien de vous ? — Ben je sais pas, à la direction peut-être... Il faut faire un courrier. — Entendu... Votre nom, c'est quoi ? Si je dis Norbert, ils comprendront ? — Oui, ici on s'appelle tous par nos prénoms... Le jeune homme s'est esquivé, son billet en poche. Cinquante francs ? Plus ? Je n'ai pas vu. Le comportement de Serge m'a amusée et fait de la peine en même temps. Il avait l'air si perdu. Je lui ai dit : — Tu aurais peut-être mieux fait de lui dire, que ta mère était morte. Il aurait compris... Mais là...

Quand je le vois pendant deux heures (le maximum que je puisse faire), il me semble être comme un malade, ou un convalescent ; je ne sais pas encore. En tout cas, il a besoin de moi, même s'il s'efforce de me faire croire le contraire : il n'a besoin de personne, qu'on le laisse seul avec son chagrin. Il sait maintenant qu'il sera à tout jamais inconsolable. Sa mère n'est plus là, elle dont il décrit le corps vieilli, malade, usé, "torturé" même, la veille de sa mort, comme un corps superbe... Puis il martèle que les deux branches de son identité ont à présent disparu : — Etre totalement orphelin à soixante-huit ans, constate-t-il, ce n'est déjà pas si mal... Je veux dire que d'autres ont perdu leurs deux parents bien plus tôt...

Oui, mais dans son cas, la question n'est pas là. Pour lui, le problème est qu'il n'atteindra jamais l'âge où l'on peut perdre l'un de ses parents sans que toute sa personne n'en soit entièrement déconstruite. Car il est encore un enfant et le restera jusqu'au bout.




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