Entre nous (87)





Jeudi 27 juin 1996

"Il s'agit d'une grossesse, ou bien alors d'une infection banale...", a dit, de manière pas très perspicace pour une gynécologue, celle qui a examiné ma fille de seize ans, inquiète, venue la consulter.
Encore une journée pleine de rebondissements. Une fille en examens médicaux, une autre en examens scolaires ( "j'ai eu Staline, je n'avais appris que Lénine..."), et le fiston donnant le soir, après tout ça, un spectacle de cirque avec sa classe.
Me suis couchée à minuit. Comme étourdie de tout ce remue-ménage. Dans la journée, j'avais rendu deux visites à Mme Violland, toujours à la clinique, une le matin, une le soir, après avoir vu Serge un tout petit couple d'heures. Le malade convalescent, lui aussi...

Vendredi 28 juin

On dirait que cette année scolaire ne finira jamais... Journée d'examens médicaux à nouveau pour ma fille aînée. La cadette, elle, a mieux réussi paraît-il les épreuves de maths que celles d'histoire-géo. Heureusement... Le matin, je n'ai fait que courir, entre le labo, la clinique pour ma voisine, et le cabinet de gynécologie... Cela, jusqu'à 14h.
En suite de quoi, Serge. Un Serge plus tendu que jamais, ayant pourtant eu une séance de tai-chi-chuan le matin pendant que je cavalais partout... Mais moi, il est vrai, je ne suis pas en deuil...
Maintenant qu'il n'a plus sa mère, il se raccroche à son fils, pour lequel, bien sûr, il se fait du souci. "Qui ne s'en fait pas pour son enfant ? hein, dis-moi... et c'est toi qui me reproches ça?, non mais je rêve", rêve-t-il tout haut à mon intention. D'une certaine façon, je le comprends, oui. Mais chez lui, cette inquiétude-là est permanente. Il a toujours quelque chose sur le feu, en matière de souci. Ça continue, donc. Voilà un homme qui ne saura jamais prendre la vie comme elle vient... Aucune séance de tai-chi n'y pourra rien.
- Mon fils et moi, annonce-t-il non sans grandiloquence, nous sommes les derniers représentants en France...
- ... parce qu'ailleurs, il y en a encore ?
- ... oui, à New-York... le dernier représentant d'un nom (il dit même "une culture") qui est en train de s'éteindre. Il me reste à vivre suffisamment vieux pour lui apprendre tout ce que je sais...
- Ah... dis-donc on se croirait presque dans un roman du 19ème siècle, quand tu parles comme ça... Discours de vieux père, tenu sur un banc à côté de sa dame de compagnie... et pendant la durée, ajouté-je, de notre dernière rencontre, avant deux mois de séparation...
Il ne relève même pas. Bien. Décidément, il me faut admettre que je n'ai guère de place dans son organisation mentale qui fonctionne tant bien que mal au sein du seul trio-triangle-triomphant, maintenant amputé de son sommet : la Mère. 

Il m'a tout de même massé sur le banc deux points douloureux, derrière les oreilles - tu es bien trop tendue - et filé un billet de cent pour que j'aille chercher les photos à développer du spectacle de cirque, que j'ai offertes à l'institutrice de mon fils. Il m'a écoutée aussi lui faire le récit de la matinée et de tous mes démêlés avec la médecine. Peut-être qu'à présent nous ne sommes plus l'un pour l'autre qu'une oreille plus ou moins attentive au déroulé, chacun, de nos journées, et étalage de nos problèmes... Après tout, pourquoi pas, c'est peut-être suffisant. N'en demandons pas plus. Tout le monde n'a pas ne serait-ce que cela.
Ce qui me fait encore sursauter (d'indignation ? de déception ?), ce qui prouve que je tiens encore beaucoup à lui, c'est quand je crois avoir entrevu, même faiblement chez lui une sorte de préoccupation nous concernant, uniquement moi et lui ensemble, que j'en suis bêtement ou naïvement touchée, et qu'au dernier moment, par un mot qui complète une assertion, je réalise qu'il n'en était rien, que les seuls, vraiment les seuls à avoir le dernier mot pour lui et un quelconque pouvoir, ce sont (dans l'ordre d'apparition sur scène) sa Mère (même décédée), son Fils (très important, bien qu'il ait atteint l'âge de 23 ans et soit pour ainsi dire marié) et enfin son Épouse (qui a encore son mot à dire et énormément de pouvoir sur lui).

Jeu d'images seulement. Les autres continuent de le voir comme il a toujours été. Il n'y a que pour moi qu'il est différent. Par moment je me dis que je connais, moi et moi seule, un autre Serge, et à d'autres, dans d'autres circonstances, je me demande si je n'ai pas tout bonnement rêvé.

Il arrive qu'on rêve d'une personne que l'on connaît dans la vie réelle. Et ce rêve est très doux. La personne dont on rêve y est délicieuse, aimante, tendre. Elle semble être enfin devenue elle-même, apparaître sous son véritable jour... 
Puis on sort du rêve. Il faut bien. Quand on la revoit, les choses ont un peu changé. Ce n'est plus tout à fait comme dans ce que vous avez rêvé. Les images en sont devenues floutées, déjà prêtes, en un courant d'air, à disparaître pour toujours.

Dimanche 30 juin

Minuit. Je n'arrête pas de penser à ce film, Jane Eyre, vu au cinéma l'après-midi, entre mes deux filles. J'ai pleuré plus qu'elles, qui n'avaient pas lu le livre, comme moi, à treize ans. Cela me ramenait en arrière. Combien de rêves ai-je pu accrocher à cette lecture romantique? Je ne me souviens plus de ce que j'en avais pensé alors - ni même si j'en avais pensé quelque chose. Je l'avais reçu comme j'ai reçu le film aujourd'hui : en pleine figure. En plein cœur.
Parfois je m'inquiète un peu, à 43 ans, d'en être toujours là. Des pensées de jeune fille. Rien n'a pu les user, les abîmer. Et ce qui me paraît plus étrange encore c'est de rencontrer aujourd'hui des hommes (car il n'y a pas que Serge), plus âgés que moi, bien plus, qui en sont encore là aussi, prêts à partager ce genre de pensées quand ils le veulent bien et se laissent aller à vivre et à aimer. Qui ont eux aussi des pensées de jeune fille. Ce n'est donc pas affaire de jeunesse ni de genre. C'est une question de sensibilité, qu'on libère quand on est devenu homme vieillissant, et, lorsqu'on est femme, quand on a su la préserver, envers et contre tout...

Je vais partir bientôt. Je laisse derrière moi celui qui veut souffrir tout à son aise, sans personne pour le voir. Comme il aimait il y encore deux mois le sacrifice de sa vie qu'il faisait à sa mère, il aime les regrets qu'il a d'elle à présent et n'accepte personne à ses côtés avec qui les partager. Je vais donc pouvoir m'éclipser. Et il pourra dire alors, ainsi qu'il a commencé de le faire : Vous m'avez bien tous laissé tomber... Il n'est pas seul, même plutôt assez fortement entouré, secondé, épaulé, mais nul ne sait ce qu'il attend, lui, des autres. Il a eu plusieurs épouses dans sa vie. Que n'eût-il, je me dis, eu plusieurs enfants aussi, pour ne pas sans cesse reproduire le trio infernal. Cela ne me regarde aucunement. C'est l'homme qui m'intéresse. Mais quand l'homme est happé par cette géométrie exclusivement œdipienne il ne devient plus alors pour moi qu'un des angles du triangle à partir duquel je m'efforce en vain de tirer une diagonale...

Je ne sais pas si je vais avoir le courage et l'envie de lui écrire cet été, comme je le fais depuis maintenant six ans.  



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