Entre nous (88)


Mardi 2 juillet 1996

Serge est parti ce matin. Cette fois-ci, ça y est. Fini les atermoiements des adieux différés à chaque dernière-dernière rencontre. Peut-être était-ce lui qui aurait essayé de m'appeler vers dix heures trente avant le départ ? J'étais sortie. J'ai entendu la sonnerie du téléphone retentir en entrant mais quand je me suis précipitée pour décrocher, il était trop tard. Après, la journée a filé à toute allure. Passage de Salman, avec qui je suis allée voir Transpotting, film dur, sur la drogue. Ensuite, j'ai emmené ma fille chez le dermato. Et pour finir une amie est venue dîner et dormir chez nous.

Mercredi 3 juillet

J'ai composé le numéro du mémophone, en me réveillant. Pas de message de lui. J'ai recommencé dans l'après midi, vers quatre heures. Toujours rien. Il est bel et bien parti ainsi qu'il me l'avait annoncé comme étant possible ce jour-là. Cela va être comme ça pendant deux mois. Pour l'instant, on dirait, son absence ne me fait rien. J'observe mes réactions en ce tout début, mais ne vois rien de changé par rapport à d'habitude. Quand je me mets à y penser par contre, dans un premier temps cela me fait mal, puis, au bout d'un moment,  presque du bien. Un mieux, un plus dans ma vie, que je sais que je finirai par retrouver, à un moment ou un autre. Cela va faire encore couler beaucoup d'encre...

Jeudi 4 juillet

Juste après que je sois rentrée hier soir, il m'a à nouveau appelée d'une cabine, la première tentative ayant échoué. Il était sur la plage et il pleuvait.
- Franchement, ça m'est égal qu'il pleuve, il a fait. J'ai commencé la traversée du désert sur une grande plage mouillée, c'est tout... La veille, au moment du départ, je me suis senti passablement déprimé, surtout à l'arrivée sur les lieux. Le voyage, ces quelques heures de l'installation, sortir tout du coffre, défaire les bagages... La baraque, sa chambre... tout me rappelait cruellement ma mère et avec elle d'autres précédents voyages, départs et arrivées, à l'identique. Il me semblait, cette fois, avoir oublié ou perdu quelque chose en route...
Il m'a demandé quelques nouvelles, mais je sentais qu'il n'y était pas vraiment. Que c'était par pure politesse, ou fidélité à quelque chose à présent loin derrière lui. Qu'il ne fallait pas entrer dans les détails, ni faire dans le sentiment, nous concernant, nous. Je me suis sentie une sorte de proche pour lui, une simple personne qu'il avait attirée dans son drame et qui du coup s'était sentie particulière, exceptionnelle même, du fait de son regard qu'il avait jadis posé sur moi, mais dont maintenant il ne savait plus trop quoi faire. Rejetée dans l'ombre, je devais à présent reprendre un rôle de spectatrice. Pas plus.
Son appel s'est terminé par un je t'embrasse chérie bien morne, dit d'un ton purement mécanique.
Le lendemain, je suis partie à mon tour. Sur le trajet, en auto, j'étais contente que ma petite famille soit là, si fraîche, si belle, si bonne. Je ne sais pourquoi je me suis souvenue de trajets en voiture, il y a bien longtemps, avec mon père au volant, ma mère à côté, et moi et mes sœurs à l'arrière. J'ai senti, tout à fait comme si j'y étais encore, la douceur qui émanait de ces voyages... nous chantions souvent, et le soleil déclinait sur les routes, bordées d'arbres. J'eus alors cette phrase dans la tête, un peu stupide, et assez grandiloquente : je suis le témoin d'un bonheur enfui...

Vendredi 5 juillet

Première journée de vacances sous les averses répétées. Ici aussi, il pleut. Je porte le sweat à capuche, gris comme le ciel, que Serge m'a donné. Des difficultés pour écouter le mémophone et lui laisser un message d'arrivée. Je dois m'y reprendre à trois fois. Confinée dans la cuisine avec le combiné du téléphone dont il me faut faire passer le cordon sous la porte, je finis par y arriver mais je ne sais alors plus du tout quoi lui dire. J'en laisse un second de message, l'après-midi. Encore pire que pour le premier. Je bredouille, je tâtonne, j'efface, je dois recommencer. C'est parti pour deux mois, je me dis.

Samedi 6 juillet

Ce matin, alors que j'étais en train de faire du canevas dans la véranda, j'ai aperçu une biche (enfin plutôt une "chevrette", femelle du chevreuil) en contrebas, étendue dans l'herbe haute. On aurait dit un grand chien jaune confiant. J'ai voulu la prendre en photo, mais les chevaux loués pour les vacances ont déboulé au galop d'un autre point de l'enclos et l'ont chassée. Elle s'est enfuie sans que j'aie le temps de voir dans quelle direction, tellement son élan fut rapide et furtif. Volatilisée. J'aurais bien voulu pourtant la photographier, juste pour être sûre de n'avoir pas rêvé... J'aime tant ces discrets et fins animaux, élégants et silencieux... Ils nous font l'honneur de leur présence, et les voir ainsi, confiants, lever leur doux yeux étonnés vers nous comme on porte un regard curieux sur une autre espèce, donne un sentiment étrange, de respect et de désir, calme et secret.

Je me suis enfin aménagé un endroit pour écrire dans cette grande maison où le décor se prête tellement bien à une telle activité, et l'ambiance si peu. C'est véritablement une gageure de s'y isoler chaque jour un moment pour pratiquer un vague retour sur soi-même, n'écouter que sa musique intérieure et faire l'effort - car c'est un effort - de la traduire en mots.
D'habitude je ne parviens à cette discipline que pour écrire à quelqu'un. Que j'aime et qui n'est pas là. Cette année, et c'est la première fois, je n'ai pas envie d'écrire à Serge, qui pourtant aurait peut-être plus que jamais besoin de mes lettres. Les recevant, sur le coup il les lirait avec émotion, et cette exigence-là que je lui connais, puis ces lettres échoueraient comme toutes les autres, à peine lues - deux ou trois fois pour les "meilleures", celles les plus inspirées - au fond du coffre de sa voiture, sous le tapis de sol, pour n'en jamais ressortir. Elles y finiraient là leur modeste carrière, comme toutes celles que je lui ai écrites pendant des années. 
Autrefois, il me suffisait du plaisir de les écrire, ces lettres. À peu près une par jour, ou tous les deux jours, pendant deux fois trente jours. Puis il y avait l'aventure de parvenir à les poster (les trois kilomètres à parcourir, descente dans la montagne puis remontée), la satisfaction du devoir accompli. Mais aussi, donc, un devoir. Encore un. Un de plus... Pourtant je me réjouissais à l'idée de leur réception "à l'autre bout", son plaisir en les recevant, de la main de la postière au guichet de la poste restante, et celui qu'il aurait en les ouvrant puis les lisant. Un cadeau éphémère dont il me parlerait à son appel suivant, parfois avec émotion, ou alors esprit critique, selon son humeur du moment. Impossible de savoir à l'avance. De prévoir dans quel état mes lettres le trouveraient.
Mais cette année, mes pensées ne sont plus tournées exclusivement vers lui. L'usure a fait son œuvre. Et si l'on sent l'aimé occupé par un autre manque, comme c'est le cas, en l'occurrence celui de sa mère, les mots apaisants, tendres et coquins ne trouvent plus leur place qui font la sève et la teneur des lettres d'amour. Ils se dérobent, et il serait malvenu de les forcer à venir au bout du stylo. Malvenu, et certainement aussi, peu réussi.
Alors je ne cherche pas à savoir si les pensées seulement, à défaut de lettres, peuvent conserver dans ces circonstances, en cette année particulière, toute leur valeur. Mais elles sont là, et cela change tout. Elles m'habitent, et je vis avec. 

Dimanche 7 juillet

Aujourd'hui il pleut comme on dit à plein temps. Repas de famille, pour fêter l'anniversaire des huit ans de notre gars, et ping-pong en salle. Il m'a battue !
Ce matin je me suis levée à dix heures après une nuit remplie de rêves agréables où j'aimais et étais aimée de jeunes et jolis garçons. Cela m'a fait penser, tellement je me sentais heureuse et légère, que j'en ai peut-être assez des hommes mûrs que je m'entête à prendre pour des pères, alors qu'ils sont des hommes qui n'ont tout simplement pas grandi.  Serge est l'un d'eux, que j'ai pris pour un sage (à ma portée) et dont j'ai découvert seulement après coup la croissance et l'évolution contrariées, comme restées fixées à l'adolescence. Maintenant que je "l'ai", qu'il est là, je ne le laisserai pas tomber, bien entendu, mais je suis grandement revenue de toutes mes illusions à son sujet. S'il était seulement vieux, et qu'il accepte avec sérénité ce simple état de fait, cela lui donnerait une certaine grandeur, mais c'est loin d'être le cas.
Quand je l'ai connu il ne voulait pas me dire son âge. C'était déjà un signe. Maintenant je sais qu'il approche des soixante-dix, soixante-huit très précisément, depuis le printemps, et je ressens toujours une sorte d'étonnement quand j'entends dire, comme ce midi, dans la bouche du loueur de chevaux : "Celui-ci, vous pouvez y aller, il est très bien, stable et courageux. J'ai un client qui le monte régulièrement, qui a soixante-huit ans, et en est très content. Donc, vous voyez, vous pouvez lui faire confiance..."
Soixante-huit ans ! Cet âge-ci est donc présenté comme celui où l'on est vieux... Mon Serge est vieux. Il lui faudrait "un cheval de confiance"... Stable et courageux. Mais en même temps je me dis qu'à cet âge-là, voire plus... bien plus, il est des hommes qui montent encore à cheval... Jean Rochefort, par exemple, pour n'en citer qu'un de très connu... ou qui font quelque chose de leur corps, de leur vie, de leur temps... Serge, lui, fait du tai-chi, après avoir pratiqué pendant des années... la bicyclette.
Et moi, je fais quoi ? Ah oui, du ping-pong... Et courir après les biches dans les bois. Non, pas courir, les suivre silencieusement, en avançant du même pas qu'elles.

Jeudi 11 juillet

- Ça m'a fait du bien de te parler. Je peux même essayer de t'aimer, en te parlant, là, tiens...  Eh bien, oui, tu as raison, je ne vais pas très bien. J'ai des états d'âme. Mais que veux-tu... tu n'es pas là, alors à qui donc pourrais-je parler de mon âme ?..., compose-t-il, dans un message (enfin un vrai message! un de ceux pour lesquels immédiatement je retrouverais presque l'envie de lui écrire, en réponse... car je suis nettement moins douée que lui, à l'oral).
Il n'est plus à Trouville, mais revenu à Paris. Ce doit être pour ça. Il se traîne moins. Ou différemment. N'est plus en villégiature. Le ton a changé. Vraiment cela ne lui réussit pas le bord de la mer avec sa femme, sous la pluie. Après ce message laissé à mon intention, il s'en allait dîner avec son "amie américaine". J'aime mieux le savoir de sortie qu'à ronger son frein. Maman, fiston, insomnies, avenir, cancers, ennui, fixations mortifères... À distance, je supporte moins de le voir tel un être éploré, puéril, qui s'efforce de conserver sa dignité d'homme chancelant. Quand je ne peux rien faire pour le tirer de là, même provisoirement, cela m'énerve beaucoup. Plus que je ne devrais, sans doute...
Je lui dis que je ne lui écrirai pas, faute de pouvoir à cause de la pluie incessante aller porter moi-même mes lettres à la petite poste du village. Je ne sais pas s'il sera dupe ou non. S'il sentira qu'il y a autre chose. En tout cas, il ne me demande rien. Je crois qu'il s'en fiche un peu de moi maintenant. Il laisse des messages pour lui-même, pas pour moi. J'ai bien noté qu'il m'a dit dans ce dernier, "mémophoné" : ça m'a fait du bien de te parler, et non pas de t'entendre... Auparavant, il avait besoin de ma voix, et de mes mots. Il est fini ce temps-là. Maintenant, il veut juste essayer de survivre, se tenir la tête hors de l'eau, par n'importe quel moyen. L'autre, l'aimé, il ne peut même pas y songer. Il retrouve cependant un peu - c'est indéniable - d'indépendance.
Et moi ? Je me jette sur les quelques messages qu'il a l'esprit de déposer de temps en temps, comme sur de vieux os à ronger. Il n'y a rien, sinon. Ce rien lui-même est pour moi intéressant. Pas de distractions dérisoires, là où je me trouve. Pas d'"amie américaine", non plus. Tout est vu et vécu comme à travers une loupe, ou par le biais d'une paire de jumelles qui ne me quittent pas et avec lesquelles j'observe les oiseaux et autres espèces animales forestières. 
Qu'a-t-il de plus qu'un autre, ou autres, auxquels il m'arrive de penser mais moins souvent qu'à lui ? Rien. Il ne s'agit pas de qualités, ni de traits de caractère qui lui seraient spécifiques. De la vitalité, il n'en a pas. Ses beaux yeux gris, seraient-ils marron, ça ne changerait rien. La santé, apparemment il l'a, il en bénéficie "naturellement" (n'a jamais passé une seule journée, une seule nuit hospitalisé, ni ne s'est fait encore opéré, à près de soixante-dix balais... de rien!) mais il se croit toujours sur le point de crever, dans d'atroces souffrances, bien sûr. Il rassemblerait donc plutôt et à mes yeux en tout cas, toutes les faiblesses conjuguées en un seul et même homme. Mais il sait (comment sait-il ?) distiller en moi, à petites doses régulières et presque inconsciemment (cela aussi lui est naturel, comme sa "bonne" santé) juste ce qu'il faut à mon être pour y nouer plus que d'autres de solides attaches, et à faire que j'aie envie de me nicher dans ses bras. Voilà ce qui est particulier.

Mais même ce sentiment original ne peut être certain de subsister à la diète de l'esprit et du corps, lorsque rien d'autre ne lui est offert que la seule possibilité de se dire Voilà, je viens de suivre pendant des heures une biche à travers bois. J'ai pu la prendre en photo quatre fois. Elle aurait pu ainsi m'emmener au bout du monde. Pourquoi ? 



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