Entre nous (89)




Vendredi 12 juillet 1996

Le beau temps est là, enfin. Avec lui les oiseaux chantent dès le matin six heures. Déjeuné dehors. Aperçu un superbe geai caché mais pas trop dans un haut sapin puis trois pinsons des arbres aux multiples couleurs douces. Orangé, gris, marron, blanc, noir, le mâle. La femelle est plus terne, marron-noir-beige clair mais de belle corpulence. J'ai noté dans mon Peterson, au crayon dans la page qui commence tout doucement à se remplir :"Oiseaux observés". 
J'ai pensé à la biche que j'ai cherché à revoir hier soir, en vain. Où allait-elle, de cette démarche nonchalante ? À un moment j'ai voulu ruser en prenant un chemin plus court et plus praticable, dans la direction que je l'avais vue emprunter, et soudain, nous nous sommes retrouvées nez à nez. Nez à museau... face à face. Ni l'une ni l'autre nous n'avons bronché. Soufflées. Elle m'a contemplée tout à fait calmement et je n'ai pas osé braquer sur elle un de mes deux appareils photo qui pendaient à mon cou. Je regrettais d'être "armée". Ça n'était pas réglo. Cela avait même quelque chose d'indécent.
J'ai raconté l'événement à Salman au téléphone, qui m'a dit : C'est le paradis, alors... là où vous êtes... - Oui, c'est bien le paradis... 
Et avec lui, ce qui revient, c'est une foule de souvenirs de l'enfance. Souvenirs auditifs, le chant des tourterelles des bois qui m'éveillent le matin... souvenirs gustatifs, les pêches blanches du jardin un peu vertes et sucrées, acidulées, qui font jaillir l'été dans la bouche et coulent sur les doigts... Souvenirs olfactifs - les plus nombreux, les plus indéfinissables - l'odeur des disques vinyle que nous passons le soir et qui me rappelle une autre maison qui n'existe plus à présent, celle où comme ici je passais souvent mes vacances, adolescente. D'autres odeurs, d'autres parfums qui se présentent à moi avant même que j'aie pu les identifier et les situer en un lieu précis, et alors que je ne savais pas qu'ils étaient encore disponibles, prêts à réapparaître en moi. 
Heure après heure je le découvre; jour après jour je remonte le temps, et cette année-ci, cet été-là, dès que je me laisse imprégnée, guidée par tous les souvenirs qui affluent (que se passe-t-il?), ce bac à sensations dans lequel je suis plongée, je retrouve l'enfant que j'étais. Mon enfance n'est plus solitaire. Ou plutôt mon enfance, qui solitaire ne l'était pas, ne m'apparaît plus comme perdue dans la jeunesse des autres, celle qui n'était pas mienne mais des frères et sœurs, ne m'appartenant pas en propre, et qui cette fois prend un éclat particulier : j'étais solitaire mais je n'étais pas seule. J'étais loin d'être seule. Je me souviens très bien de l'enfant que j'étais, ni jolie, ni propre, un peu sale même, je vivais plus avec mon chien et les poules, toujours dans le jardin, qu'avec les humains compliqués, auxquels je n'entendais rien. Mes sœurs, pour moi, menaient une vie pleine de charmes à laquelle je n'aurais probablement jamais droit. L'enfant bizarre à qui on allait dire bonjour au fond du poulailler, c'était moi. Qui se souvient d'elle aujourd'hui ? Même moi, je l'avais oubliée. C'est cela qui m'est rendu aujourd'hui, je ne sais par quel précipité de souvenirs, remontés à la surface. Et cette enfance abandonnée, reléguée dans l'oubli par la force de l'adaptation à la vie, il devait bien quelque part en avoir un imprévisible gardien, celui qui en serait plus tard le précieux dépositaire... Grâce à lui, elle est restée intacte, forte peut-être d'une deuxième existence.

Samedi 13 juillet

Mémophone
- Bien. J'ai un peu moins mal au dos ce qui j'espère me donnera un peu plus le moral. Je me contenterai de lire tes messages, si tu n'écris pas. Je t'embrasse chérie. AU SECOURS! Je t'aime !

En substance, le dernier message téléphonique reçu ce jour. Une bonne voix, aucune (réelle) tristesse, de l'humour, de l'amour... Je le retrouve. C'est ainsi que je l'aime.
Comment puis-je à certains moments me mettre à douter de lui ?
Ce qui est vrai un jour, le lendemain ne l'est plus.
Dans ce cas, pourquoi donc écrire ?
La vérité n'est que dans l'instant, elle n'est même que la vérité de l'instant. Et c'est bien ce côté éphémère des sentiments que je me plais à taquiner, comme une biche que l'on suit jusqu'à sa retraite dans le sous-bois, en écrivant.
Cette nuit, j'ai mal dormi. Une insomnie, puis un sale cauchemar (débile, en plus).

Dimanche 14 juillet

Mon père, me dis-je, a gâché sa propre vie en étant persuadé d'avoir fait son devoir. Que peut-on dire de plus ? Que puis-je prendre en compte de nouveau, d'incertain ou de certifié pour moi-même, si je veux comprendre qui je suis. Après ça, on ne peut que se demander ce que, de ce gâchis, on a bien pu hériter... Le désir en tout cas de prendre le contre-pied d'un tel comportement de repli, de ne pas se penser comme étant "celui qui sait", alors qu'on ne sait rien, jamais. Le contraire de cela : assurer, être présent, communiquer avec ses enfants, ne pas faire ce qu'il a fait, lui. Mais il y a, en arrière-plan, quelque chose de plus profond dont je crois avoir hérité, et que je n'ai pu voir qu'en lui : un certain goût pour la solitude et une indépendance un peu rêche, et un peu folle aussi, dont j'ai capté les rudiments à travers lui, dès mon plus jeune âge. Le négatif des choses, en quelque sorte... toujours voir plus loin, ce qui ne va pas, se méfier, garder son quant à soi, ma mère restant, elle, l'emblème du positif, toujours.
Mais de cela même aussi très tôt je me suis mise à douter.
Y a-t-il vraiment, forcément et toujours, un bien et un mal ? Et les rôles ne sont-ils pas à chaque fois trop systématiquement distribués ? Je n'éprouve pas de pitié pour mon père aujourd'hui pas plus que je n'en ai éprouvé pour lui dans le passé, ni d'ailleurs pour ma mère qui semble-t-il se présentait sous les traits de la victime. Je les trouvais faibles tous deux à leur manière et j'aurais voulu pouvoir poser un autre regard que celui-ci sur mes parents. J'aurais aimé, je crois, pouvoir les admirer. Mais ça ne s'est pas fait.

Depuis, il y a deux sentiments que j'ai bannis de mon répertoire, rayés du menu de l'existence : la pitié et l'admiration. Je n'aime pas les victimes pas plus que je ne regarde ni n'observe les idoles. Ce qu'elles font. Je n'apprécie que ceux qui savent faire don d'eux-mêmes, se démener, se battre, prendre la vie à bras le corps, tout en restant indépendants. Sauvagement indépendant. Difficile quête, par essence contradictoire, interminable exigence aussi que je m'efforce d'exercer avant tout à mon égard. 





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