Entre nous (90)
Lundi 15
juillet 1996
Historiette
Une femme
et un homme (tiens, pour changer, l'ordre) s'aimaient depuis longtemps, bien
qu'ils ne se le soient jamais dit, sauf en rêve.
Quand il l'avait vue pour la première fois, elle était enceinte de huit mois, de son meilleur ami à lui. Après qu'il ait vu naître cette première petite fille, puis la seconde, qui avait suivi de peu, il décida que le temps était venu pour lui d'avoir également
des enfants. Sa compagne trouvait aussi... Ils eurent donc leur premier garçon quand la femme de son ami mit au monde leur troisième fille. Lui et son épouse eurent quant à eux quatre garçons à la suite, un tous les deux ans... Cela en faisait du monde, quand ils se retrouvaient tous ensemble pour un week-end ou quelques jours de
vacances...
Assez vite, l'aîné de ses quatre fils, qui avait à ce moment atteint l'âge de huit ans, se rapprocha
de la dernière de ses filles à elle, qui avait le même âge. On les vit souvent jouer ensemble, courir dans les prés, s'évader de la maison, rien que
tous les deux, pour faire... on ne savait quoi.
Le père de l'un, la mère de l'autre s'aimaient
toujours sans qu'aucun mot, aucun regard, aucune allusion ne leur échappa, qui auraient risqué de tout compromettre. C'était ainsi. Ainsi que les choses devaient être. Mais tous deux savaient. Ils regardaient, émus, leurs deux enfants jouer,
s'aimer, se battre, comme si c'était d'eux-mêmes qu'il s'agissait, eux-mêmes
qui se déchiraient, puis se réconciliaient... Leur passion s'extériorisait enfin. Elle avait trouvé le moyen de... Ils ne savaient pas s'ils en étaient heureux ou malheureux.
Un jour,
c'était la fin d'un repas de midi
qui s'éternisait comme tous les repas, alors que la petite
Laura et le jeune Antonin étaient en train de se pencher
par dessus la balustrade de la terrasse découverte surplombant la
vaste prairie, la fillette lança au garçon, de cet air qu'ont les filles qui croient en savoir toujours plus
long que les garçons, patauds. - Tu vois ce champ, là-bas?, le désignant du doigt, bras tendu, eh bien... tu ne peux pas te rendre compte d'ici... mais il sent la pomme et le foin !
- Ah bon.
Comment tu le sais toi, d'abord ?... fit
le garçon qui avait pour habitude, c'était presque un réflexe chez lui, de vérifier chacun des dires des autres, d'où qu'ils viennent, par esprit "scientifique" et aussi, un peu,
de contradiction généralisée.
- Je le
sais ... parce que c'est comme ça !... voilà!, asséna la fillette, pourtant déjà légèrement moins sûre d'elle.
- Tu l'as
senti ? insista le garçon...
La
fillette ne pouvait pas répondre. Elle n'avait jamais eu
encore l'idée d'aller dans ce pré-là, il était loin, par rapport à
la maison..., les parents avaient bien dit "ne vous éloignez pas trop"... Ce qu'elle sentait par contre, c'était l'énervement monter imperceptiblement en elle. Pour qui se
prend-il cet Antonin ? Stupide garçon... Et puis qu'est-ce qu'on
en a à faire après tout de ce pré ?... Savoir s'il sent vraiment ou non le foin et la pomme... Elle avait dit ça comme ça, pour dire quelque chose,
les repas à table durent tellement
longtemps... Pour faire "la savante", aussi... Elle ne savait même plus d'où lui était venue cette idée-là, du foin et
de la pomme... Elle l'avait
probablement lu quelque part (elle commençait de lire très bien et ça, c'était fantastique!), ou bien entendu dire, et cela avait dû lui plaire. Elle s'en resservirait, s'était-elle dit...
- Allez
viens, proposa Antonin, la tirant de sa rêverie... On va aller voir...
Il
l'entraîna en lui prenant la main. Ils
dévalèrent l'escalier de pierre sous la terrasse, celui où l'herbe pousse entre les marches et où l'on voit souvent des petits lézards jaunes et noirs se carapater dans les petits interstices à la moindre alerte, et dévalèrent en courant et riant, la
pente menant au pré. Une fois qu'ils y étaient, ils ne savaient plus trop quel était le but de l'expédition. Leur course folle les
en avait distraits. Mais Antonin reprit alors ses esprits et fit
remarquer à Laura, avec quelque sévérité dans le ton : - Ben moi, je trouve, il ne sent rien du
tout ton pré...
La
fillette avait les joues rouges d'avoir couru, à
moins que ce ne soit tout à coup de colère, et elle se mit à empoigner par le col le garçon, le secouant de toutes ses forces comme si c'était lui le responsable de tout ça, et lança, encore haletante : - C'est parce que... C'EST PARCE QUE
IL NE SAIT PAS LIRE, CE CHAMP DE RIEN DU TOUT !... Voilà, c'est ça !
Elle était maintenant en nage et presque en larmes. Lui, plutôt embêté. Il ne comprenait rien.
Les parents s'aperçurent, et vite, que quelque chose n'allait pas quand les
enfants remontèrent. Le père d'Antonin chercha à comprendre, posant des
questions. La mère de Laura demanda : Mais
enfin, vous vous êtes encore une fois disputés ? Ça n'arrête vraiment pas... Puis elle eu droit à un récit confus et assez décousu de la part de sa fille, qui semblait terriblement déçue par quelque chose, mais quoi ?... Impossible de trop
savoir.
Et puis soudain l'un et l'autre échangeant un regard, ce père et cette mère, qui s'aimaient sans se le
dire, comprirent... Ils venaient de reconnaître le bribe de phrase que la
femme avait écrit au dos de la carte
postale, dans laquelle elle l'avait invité, lui et sa nombreuse famille, à venir passer quelques jours à
la campagne, dans leur maison, près de ce pré... qui sent si
bon la pomme et le
foin... On vous y attend, avait-elle ajouté... Venez vite.
Mardi 16
juillet
Aujourd'hui
j'ai 43 ans. Cela n'a pas grande importance, en soi. En plus, ce n'est même pas un chiffre rond.
Qu'est-ce que ça change à ma vie. Rien. C'est comme l'année passée, comme la suivante à venir... Qui suis-je ? Je n'en sais rien. Qu'est-ce que je
fais de ma vie ? Ce que tout le monde en fait. À
peu de choses près. Avec quelques différences, j'imagine. Mais pas tant que ça non plus. On a tous la même
chose dans sa gamelle.
Pour Serge,
les anniversaires ne comptent pas. Le temps qui passe lui fait peur, d'abord
pour lui-même, et ensuite pour les
autres. Et puis, pour lui, il n'y a qu'un seul 16 juillet, celui de
l'année 42 qui lui a pris son père... Chaque année à cette époque, il se terre dans son
coin. J'ai de plus en plus de mal à penser à lui faute d'éléments pour venir alimenter mes pensées. Je me demande ce que lui pense de nous deux - s'il y
pense. Pour lui aussi je dois être redevenue une image, une
présence lointaine, un souvenir
que l'on caresse de temps en temps, et non plus la femme réelle qui l'attend.
J'ai
longtemps attendu cet homme que je connaissais déjà et qui devait un jour me rejoindre. Sans le trouver, je
l'ai cherché... Je fais ce rêve une nuit dans la nuit noire de ma retraite en forêt qui pourrait tout à fait porter ce titre-là : Sans te trouver,
je t'ai cherché... Cela correspond tout à fait à ma situation. Mais un jour, la formule rêvée peut très bien s'inverser et devenir : Sans te chercher, je t'ai trouvé...
Après avoir "cherché l'homme", parcouru le
monde en une sorte d'évasion permanente, de voyage
vers l'extérieur, et après avoir rencontré toutes sortes d'individus, je
me suis arrêtée. Alors, cet homme qui avait toujours été là, est venu de lui-même en ce lieu d'où partaient tous mes espoirs, et il s'est posé. J'étais restée à l'attendre. Je ne pars plus.
Il vient vers moi.
Le seul
véritable voyage est le voyage intérieur qu'on a commencé de faire quand on était enfant. Il était ce dont je suis partie et d'où je suis partie, dans ma quête
de l'autre. Il est ce à quoi j'aboutis. Mais entre
temps, beaucoup d'eau est passée sous le pont...
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