Entre nous (91)
Jeudi 18
juillet 1996
Lors de
mon départ, la veille je crois, nous
avons eu une conversation non habituelle, sur un terrain peu fréquenté et un sujet en demi-teinte,
mi-figue mi-raisin, pour une part plaisanterie, pour l'autre subtil fond de vérité masquée...
- Toi, maintenant que ta mère n'est plus là, tu es parfaitement libre. Ne
reste que ta femme et elle n'est pas embêtante.
- Ça non, tu l'as dit... Dans l'état actuel des choses, même, je pourrais partir seul, elle n'y
verrait pas d'inconvénients, ça débarrasserait le plancher, plutôt...
- Surtout
qu'elle le fait souvent elle-même, et depuis longtemps...
Moi, tu vois, je pars pour deux mois et cela va être
deux mois de couvent. Une vie de nonne.
- Tu n'es
pas seule, que je sache...
- Non,
sans doute... une vie de nonne mariée, si tu veux. Mais une vie de
nonne tout de même, entièrement vouée, dédiée aux autres...
- Je frémis à l'idée de toutes les cornes qui me pousseraient si tu n'étais pas mère de famille...
- Ah
oui... ça, je crois je ne me priverais
pas... Mais remarque, si je n'avais pas les enfants, mon mari aussi des fois,
je serais moins épanouie, moins heureuse, je me
ferais peut-être suer ou bien j'aurais
investi à fond dans un boulot qui me
prendrait tout mon temps, et alors je ne t'aurais même pas remarqué, ne me serais pas arrêtée sur toi, et puis surtout, en
ce moment, passée la quarantaine, je me
verrais vieillir, je m'inquiéterais de n'avoir rien fait de
ma vie, et alors, crispée et triste, je n'attirerais
aucun homme, j'aurais moins de "succès" - comme tu dis - et je
souffrirais de solitude, ce qui est loin d'être
le cas... Donc, je garde ma tribu d'enfants et la vie pleine et riche, plus
toutes les contraintes, devoirs qui vont avec, et toi, comme ça, tu n'as "pas de cornes"... Tout le monde est
content.
- Eh oui,
c'est cela. Au fond je suis ta part d'ombre. La part sombre qui est en toi...
- Peut-être... Je ne sais pas. C'est toi qui le dis. Et des fois tu
me fais bien marrer aussi...
- Ah tu
vois, je suis utile à quelque chose... Voilà ce que je pense, écoute bien. Quand on te
rencontre, on se croit arrivé... qu'on a trouvé enfin la Femme idéale, celle qu'on cherchait
depuis toujours... et puis, petit à petit, ça prend un certain temps, on découvre que tu es pareille aux autres... Un peu mieux, mais à peine.
- Ah ah
ah!
Vendredi
19 juillet (il m'a laissé un message dans lequel il affirme n'être bien que dans l'eau, à rêver que sa mère revient)
Serge,
toujours. Il dit dans son dernier message écouté, qu'entre la dépression et l'indifférence, il n'y a que l'eau froide de la mer pour le réconforter. C'est un véritable leitmotiv. Cela fait
plusieurs années que je le lui connais, mais
autrefois il ajoutait qu'heureusement, il m'avait, moi, que c'était comme "la sécurité sociale"... Moi, mes lettres, mon amour pour lui...
Son amour pour moi, à l'inverse et curieusement,
n'a jamais semblé lui être d'un quelconque secours.
Voilà quelqu'un qui se plaint tout le temps, est toujours ou
presque malheureux, et ne veut qu'une seule chose : qu'on l'aime. Être aimé. Et en même temps, il ne comprend vraiment pas pourquoi on
l'aimerait, lui. Pour quelles raisons. Comme s'il fallait des raisons... Il se sent tellement nul. Il n'a jamais pensé qu'aimer pourrait le rendre
plus heureux, lui donner ou redonner le goût de vivre... c'est bien trop
lourd, ce qui l'accable.
Quelquefois bien sûr il a dû m'aimer, et pour un instant, très court et éphémère, cela a pu lui rappeler
qu'il pouvait être heureux. Mais généralement, comme il ne trouve
pas en lui-même la force de développer cet amour, il s'en remet à l'autre dont il attend de grandes et fréquentes déclarations qui, si elles ne
viennent pas juste au moment où il en a besoin, lui prouvent
que personne pas même moi ne tient vraiment à faire ce qu'il faut pour le sortir de cet état. Tout le problème vient de là, dit-il alors. C'est
de ta faute.
Tout est
de ma faute. Sa mère se meurt : c'est de ma
faute, car je n'ai pas su insuffler au fils suffisamment de force pour qu'il
puisse continuer à la prendre en charge aussi étroitement et efficacement
qu'il le faisait auparavant... C'est à cause de moi. Sa mère est morte : d'une certaine manière cela met fin à notre relation qui a débuté, il y a cinq ans, juste après qu'il ait commencé de s'en occuper à plein temps, abandonnant travail et relations sociales
tout en même temps. Je fais partie du
lot du retrait de tout. Moi, et sa mère, voilà ce qu'il lui restait, et pendant ces cinq années il n'a fait qu'aller de l'une à l'autre... Aujourd'hui, maintenant que l'une (et pas celle
qui lui prenait le moins de temps) est morte, il en veut à l'autre. D'être toujours là ? Ou plutôt de ne pas savoir comment
faire pour remplacer celle qui n'est plus là...
Je crois
que s'il pouvait, s'il en avait le courage, trouvé
je ne sais où, comme en un dernier sursaut d'énergie, il me laisserait tomber.
Mais voilà, nous ne sommes ni mariés, ni liés par une quelconque
obligation ensemble. Le plaisir même ne nous colle plus l'un à l'autre, alors, nous ne pouvons pas rompre. Ça n'aurait aucun sens. Rompre
quoi, au juste ? C'est difficile et
compliqué de se sentir libre. De se
tenir proches pour cette seule et unique raison : une liberté que l'on partage.
Vendredi
19 juillet
Écrire dans un nouveau carnet,
c'est un peu comme commencer une nouvelle vie. Or, il n'en est rien. Je suis
mariée, j'ai trois enfants et un
mari aimant bien qu'assez souvent absent et peu communicant. Je ne souffre de
rien, je ne suis pas frustrée et je ne m'ennuie pas.
J'aime et j'ai des amis. De Serge, j'attends sans cesse des nouvelles, qui sont
toujours les mêmes. Il continue au loin de pleurer
sa mère, morte à quatre-vingt-seize ans, à
cause de ce qu'il croit être un moment d'inadvertance,
de sa part à lui. Par défaut d'attention. Une faute d'inattention. Sans doute la
voulait-il éternelle...
Je ne
commence pas une nouvelle vie, seulement un nouveau carnet. Mais je me situe
par rapport à ma vie présente légèrement différemment. Un peu plus lucide,
un peu moins embarrassée (par rapport aux autres).
J'ai souvent envie de tout envoyer balader. Comme si j'avais décidé de faire tardivement ma crise
d'adolescence, que j'ai oublié de mener jusqu'au bout en
temps voulu. Sortir en claquant la porte, n'admettre aucune remarque, pas le
moindre reproche que l'on puisse me faire "pour mon bien", avoir
souvent envie de me barrer. D'être ailleurs.
Si Dieu,
la vie, le destin, la chance préservent mes enfants ou si,
mieux encore, ils se préservent eux-mêmes, tout est possible alors pour moi. Tout peut (bien) arriver.
Je n'écarte ni ne rejette rien.
J'attends et je reçois. Je donne et je prends. Je
sens en moi de grandes forces libres se déployer et je ne comprends pas
comment j'ai pu passer tant d'années de ma vie à essayer de les contenir. Je voulais être comme tout le monde, je crois. J'ai dû renoncer. Personne ne mettra plus de freins et d'obstacles
à cette force que je sens se lever en moi et qui n'a aucun but, ne va nulle part. Je laisserai tomber
beaucoup de choses pour elle. Je serai peut-être
seule, à la fin.
Samedi 20
juillet
En
prenant des nouvelles de ma mère, j'apprends que quelqu'un
de la famille est dans la peine et le souci pour son père de quatre-vingt-quatre ans qui souffre d'un anévrisme et doit être opéré. Le pronostic n'est pas
favorable. En ce moment, beaucoup de proches, amis ou famille, ont leurs
parents sur la corde raide : malades, mourants ou morts. Il faut dire qu'ils
sont souvent très âgés, et qu'ainsi va la vie, c'est
naturel, c'est normal, ça doit finir par arriver, mais
ce n'est pas acceptable pour autant. Seuls mes parents et beaux-parents vont
bien, on dirait, et quand je les vois, je m'en réjouis.
Mais je sais aussi ce qui m'attend pour eux dans quelques années. Auparavant, je n'y pensais même pas. Tout était évident, simple, sans ce genre d'arrières-pensées. Cela fait à peu près six mois que j'en ai pris
conscience. Je suis entrée dans l'âge où autour de moi, l'on meurt. Et
j'arrive encore à me féliciter que cela n'ait pas commencé plus tôt... J'ai vu partir Monsieur
Louis, mon voisin, jour après jour, en deux mois, et c'était la toute première fois que je voyais la mort
de si près, que je pouvais parler
longuement avec un futur mort - qui le savait en plus, et s'en exprimait, disait les mots.... C'était devenu avec le temps plus
qu'un voisin, un ami, un peu comme un père pour moi. Un père plus réussi que le mien. Plus généreux et plus affectueux sans
doute. Ils avaient exactement le même âge. Sa disparition fut un grand choc. Puis, mais cette fois, indirectement, en une sorte de dommage collatéral qui a eu des répercussions, il y a eu la mort brutale quoique à petit feu durant des années, de la mère de Serge, tombée de son lit à la clinique et ayant succombé à l'opération du col du fémur. Cet enchaînement de disparitions a marqué (dans ma propre histoire) le début de l'été. Il y a donc bien - ce n'est
pas nouveau, mais je le vérifie - un incessant dialogue entre la vie et la
mort. Quand la vie dit : j'aime, je sens, je déploie
mes ailes, je respire, la mort vient pour rappeler ceci : attention, tout cela, je peux le reprendre quand je veux. Ne te réjouis
pas pas trop... Et entre les deux, ce qui n'est ni tout à fait la vie, ni tout à fait la mort, il y a la
souffrance - et l'amour.
Dimanche
21 juillet
J'ai reçu hier une lettre de Salman, tapée à l'ordinateur. Je n'aime pas
trop ça, cela signifie qu'on se
cache, que ce que l'on va "dire" est travaillé, qu'on y a pensé, que l'on va démontrer quelque chose au destinataire de l'envoi... En
plus, c'est dommage, Salman a une si belle calligraphie, quand il écrit de sa main... Mais ne faisons pas la fine bouche en ce
lieu où rares sont les nourritures
qui ne soient pas seulement terrestres. Dans sa lettre, ce Manifeste presque,
pourrait-on dire, il est question de détachement, de fatigue
existentielle (ah ben tiens, ça tombe bien...) et de désirs physiques (au pluriel). Mais le mélange est tel, décrit dans une si profonde
confusion, avec profusion d'éléments qui n'ont rien à voir entre eux, qu'on peut
surtout y lire le mal-être actuel de son auteur. Cela
m'inquiète. Il (me) décrit ses difficultés à créer une vraie relation avec ce
qu'il appelle l'autre, évitant de justesse le grand A
pour cet autre, vu qu'il est considéré uniquement sous l'angle d'un corps à prendre (sic!), beau, si possible, et qui s'offrirait "naïvement". Les hommes, me dis-je, sont tous les mêmes, toujours en quête de "la très belle femme", qui quelque part leur serait destinée. A eux et à eux seuls. Rares sont ceux qui semblent échapper à ce leurre. Et cette femme-très-belle, on souhaite qu'elle ait tout de même aussi une certaine épaisseur, afin que sa conquête ne soit pas trop vaine. Mais en même temps, ces messieurs voudraient bien que ces corps "jeunes et
sublimes" (toujours) soient juste ce qu'ils semblent être : une promesse, et que celle-ci vienne nourrir "un
désir physique" toujours
latent en eux, sans cesse à vérifier, mais bien là. Qu'il se régénère, ce désir, et de façon continue. Pas d'engagement par ailleurs, pas de risques
non plus pris inutilement, surtout pas celui d'aimer et de souffrir... À peine on tolère quelques petites blessures
narcissiques quand le corps sublime se taille, vous échappe...
Je n'en
peux plus de ces démonstrations d'égocentrisme malheureux ! Cet attachement quasi fétichiste au "corps de l'autre" (l'expression
revient plusieurs fois dans son "programme"), à celui de toutes
les autres aussi, pourvu qu'elles soient femmes et jeunes, me semble être un simple attachement viscéral à son propre corps, le sien
pourtant vieilli, mais encore enfant, ou bien resté dans sa grande jeunesse, et dont la mère renvoyait une vision plus que satisfaisante, ou bien au contraire figé en une image déplorable et qu'il faut pouvoir
restaurer, mais qui est à jamais perdue.
Salman écrit : "je n'avais pas envie de passer par beaucoup de
détails avant d'aller à l'essentiel." La phrase ou périphrase est jolie, elle me plaît, mais son contenu, si je le suis bien, plutôt déplaisant. Comment ne sait-il
pas encore, à son âge, lui, si fin, si délicat et si cultivé, qu'il n'y a pas d'essentiel en amour ? rien que des détails... de tous petits, minuscules détails... Et encore, il continue : "le discours
interminable (celui de la philosophie) sur la relation à autrui néglige véritablement la part corporelle, physique et sexuelle qu'il
y a "chez l'autre" (et chez toi, non?)." Lisant cette phrase, je n'ai pu
m'empêcher de penser à la réflexion entendue dans le bois,
lancée par une prostituée à l'adresse d'un joggeur :
"Si tu baisais plus, tu courrais moins, mon coco!..." Tout est dit ou presque.
Si Salman avait une véritable relation avec une
femme, s'il couchait avec, dans le sang, les larmes, la sueur, mais aussi
partageait "véritablement" avec elle,
des rires, de la joie et des peines, et non pas étreignait
sans cesse des ombres qu'il a cru voir, il ne parlerait pas, comme un savant
qu'il pense être, de la relation à l'autre comme "relation au corps de l'autre"; ce
qui ne veut strictement rien dire.
(à suivre...)
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