Entre nous (92)





Lundi 22 juillet 1996

"Aucun amour n'est pur". Voilà ce que j'aurais pu répondre à Salman. Mais je lui ai écrit, et ceci rejoint bien cela : "Baiser, c'est donner une chance à l'amour."
J'aime bien ce mot "baiser". Il n'a pour moi aucune connotation vulgaire et me paraît moins besogneux et prétentieux que "faire l'amour". C'est important les mots qu'on utilise pour dire les choses. Par exemple, Salman ne dit jamais "baiser" ni d'ailleurs non plus "faire l'amour". Le premier, parce qu'il n'ose pas et cela lui semble sans doute bestial et le deuxième, parce qu'il voit en cette expression, "faire l'amour", quelque chose d'idéaliste et qui ne correspond pas à la réalité. Donc il use, pudiquement, de l'expression très laide et plutôt clinique de "relations sexuelles", et, pire, "pratiques sexuelles". Cela me fait toujours sourire et laisse à penser qu'il a une grande réserve et inhibition à l'égard de l'acte lui-même, qu'il trouve (et que je trouve aussi) en soi dénué de sens; simplement ce par quoi il faut en passer pour sacrifier à une habitude voire une tradition... Car si l'on "pratique" la sexualité, si l'on "fait du sexe" comme dit la nouvelle génération (j'entends mes filles en parler de cette façon, encore plus moche que "pratiquer"...), en effet, quelle corvée ! Et comme on est loin de l'amour, vu ainsi ! 
Quand il baise, donc, car il doit bien le faire de temps en temps, malgré ses réticences, s'il se dit "là, j'ai une relation sexuelle", comme cela doit lui paraître en effet ennuyeux !

Horkheimer écrit dans ses Notes critiques , ceci : "L'amour sexuel, dirigé, selon la situation personnelle et sociale, par la pulsion aveugle, le narcissisme ou la tradition peut parfois passer au stade de la vie en l'autre et de l'identification totale, qui n'est différente de la chrétienne que par une intimité plus profonde due à cette limitation à un seul être. (...) La capacité de réagir aux charmes de l'autre a su peu à peu découvrir un seul être humain, au cours d'une longue vie commune, l'infinie différenciation que tout être vivant porte en lui; elle est en même temps devenue si modeste qu'elle se satisfait justement de cet être-là. Dans la réaction cynique de la jeunesse est contenu le pressentiment que l'exclusivité, malgré toute sa noblesse, signifie en même temps, objectivement, paresse."
Et il conclut par ce magnifique "aucun amour n'est pur".
Lorsque l'on sait cela, on est enfin prêt à aimer car "s'aliéner dans les autres signifie en même temps se libérer de l'étroitesse rigide de son moi propre. Se porter au-delà de soi, c'est exprimer ce qui tient chacun prisonnier, l'apparence d'autre chose fait entrevoir une lueur". Car pour lui, tout est question d'apparence. D'apparence, seulement.
Et la liberté elle-même consiste en l'apparence de la captivité. S'en sortir. S'évader. Voir au-delà. C'est la seule consolation qui reste aux humains qu'ils soient puissants ou impuissants, mais lesquels sont en réalité des animaux.
On pourrait penser que tout cela n'est que discussion d'école (d'Ecole de Francfort, dont fait partie Horkheimer, avec Adorno et Abermas...), et sur un sujet, la sexualité, qui s'y prête assez peu, qui demeure mouvant, incernable, impossible à mettre à plat sur la table pour en démêler l'écheveau (on préfère d'ailleurs le laisser dans le flou, et s'y soumettre ou le rejeter quand la nécessité advient), mais il n'en est rien. 
La sexualité humaine, voilà la question philosophique primordiale, que bien peu de philosophes abordent disons "sereinement". Tout ce qui la constitue est autrement plus complexe que la simple "attirance pour le corps de l'autre" (ce qui ne l'empêche pas non plus, fort heureusement) et jamais (pourtant j'ai essayé !) quant à moi je n'ai pu avec Salman du temps de notre rapprochement physique (assez désastreux) aborder franchement et directement sans avoir à se cacher derrière des références livresques, ce sujet épineux. Il fuyait et préférait s'adonner à l'entretien de son Mystère, qu'il chérit plus que tout. Après, mais après seulement, quand nous avons mis une distance (physique) entre nous, nous sommes devenus amis. J'ai dit et me suis dit souvent, de lui, "c'est un ami merveilleux" (j'ai dit aussi "j'ai un mari exceptionnel"...). Ces épithètes élogieuses sont justes mais cela recouvre mal une réalité infiniment plus complexe qu'on a la paresse, le plus souvent, d'explorer en profondeur en allant dans le détail. Merveilleux, Salman l'est, comme ami en effet, car c'est parce que comme amant, j'ai pu faire moi-même l'expérience de sa difficulté avec les choses du sexe. Cela a permis d'écarter d'emblée entre nous une illusion et alors l'amitié, la parole, l'échange véritable ont pu prendre la place du magma confus et écrasant du sexe entre deux personnes. Nous avons tiré un trait sur quelque chose, l'amour, qui souvent fait que les êtres s'accrochent l'un à l'autre bien inutilement. Il est donc devenu un ami merveilleux, faute d'être un amant fantastique. Ça n'existe pas les amants ou amantes fantastiques... 
Je me souviens que dans ses bras j'avais souvent l'impression que son narcissisme prenait toute la place, qu'il apparaissait brusquement sur le devant de la scène, que ce n'était pas moi qu'il aimait à cet instant mais lui qu'il adorait en sacrifiant à ce rite ancien d'être occupé à aimer. Le mien de narcissisme n'y trouvait pas son compte. Et je repense lisant sa dernière lettre, celle du temps d'aujourd'hui, aux "corps souples et attirants" qu'il dit désirer, et combien ce désir lui-même le fait fuir à la moindre difficulté. Je me souviens alors qu'en allant vers lui, c'était bien là aussi ce que moi je cherchais : qu'il me désire comme un corps souple, jeune et attirant. De la pâte à modeler. C'était, moi aussi, ce jeu-là que je jouais. Cette partie-là de moi-même qui entrait dans les rouages du système. Mais il y avait toujours un moment où ce jeu de la séduction entre nous s'éternisait et je le prenais en horreur et m'apercevais brusquement de ma méprise. Il n'y avait soudain plus personne en face de moi; ces bras, ces jambes étaient des bras morts, des jambes inertes, des mains vides; son torse ne m'accueillait plus contre lui, il me serrait mais me rejetait de l'intérieur. Je le voyais.  Ce qui était devant moi et avec moi n'était peut-être qu'un homme flatté qu'on le provoque, vienne à lui, à sa rencontre, mais surtout peureux du corps de la femme, même s'il aimait comme tout le monde qu'on lui signifie son désir.
Jamais pas une seule fois je n'ai vu naître chez lui cette liberté qui consiste en "l'apparence de la captivité". Et je l'ai compris bien plus tard, et sans lui.

C'est avec Serge que j'ai compris - non, éprouvé, comme un grand choc - ce que signifie être pris par l'autre, totalement englouti et de quelle façon ce sentiment balaye tous les autres et écrase - enfin! - son moi propre, égoïste et ennuyeux. Je l'ai aimé comme on dit dès le premier jour... Pourtant, et comme il le dit lui-même, il n'était ni spécialement beau, ni particulièrement riche, plutôt vieux, et pas toujours intelligent. Il était séduisant, voilà. Il était séduisant pour moi et il m'a séduite. Il était attachant aussi (bon sang! on dirait un éloge funèbre), très attachant et surtout prêt lui-même à s'attacher sans regarder derrière ni devant. S'attacher définitivement. Pour ce qui lui restait de temps à vivre. Le don de l'un à l'autre fut total et immédiat et pas seulement sexuellement parlant. Je n'avais jamais connu ni même envisagé cela. J'avais très peur mais j'étais partante. Il voulait me connaître entièrement et "en tous les sens du terme" (sa façon à lui de dire les choses...). Je ne sentais aucune réserve de sa part, n'était celle que je lui imposais moi-même dans les moments de grande trouille... Lui, n'avait pas peur. C'est même le seul domaine où il n'a pas la peur chevillée au corps. Il avait des devoirs d'époux et de père et moi des attaches maritales et maternelles qu'il respectait. Le reste ne regardait que nous. Il n'y avait que nous qui comptions.
En ce moment, à l'heure actuelle, je voudrais bien être auprès de lui, le soutenir, le distraire, l'aider après le décès de sa mère. Maintenant qu'il est vieux (c'est lui qui le dit, et c'est un fait) j'espère qu'il va tout de même pouvoir se ressaisir. Sans me voir, il lui faudra bien deux mois... C'est un minimum. L'aider, c'est le rôle de sa femme. Il dit "je ne peux pas lui enlever ça"... (ah non, la pauvre... quel privilège...). Ah, les rôles ! Combien devons-nous en tenir ? Et plus ou moins à contrecœur, en une vie entière... Pourquoi donc, je me demande, ne pouvons-nous pas prendre sur nous uniquement ceux qu'à un moment donné nous avons appelés de nos vœux ? Et ne pas se charger des autres, les fonctions établies. Pourquoi sommes-nous obligés de tenir que ceux ad vitam aeternam pour lesquels nous nous sommes engagés un jour, et cela indépendamment de notre volonté ?
Sans doute il me faut tenir compte de ce fait que même si j'ai du mal à l'entendre, l'amour léger auquel j'aspire est incompatible avec le devoir, pour lui de fils, d'époux, de père, et moi, de toute la charge encore plus complexe que je me suis attribuée...

Que la vie est lourde !

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