Entre nous (93)




Mercredi 24 juillet 1996

Enfin un double message sur le mémophone qui date (d'après la voix féminine enregistrée qui l'annonce) de "lundi 18h15". Deux fois trente secondes. C'est Byzance ! Il dit aller plus ou moins bien, s'occuper principalement de son état délabré... "J'évoque de temps en temps ton image... Je parviens à l'évoquer; j'espère aller un peu mieux à la rentrée; merci pour tes messages, je note que tu pars le 27 à la mer. N'oublie pas de regarder l'escrime, aux Jeux Olympiques d'Atlanta, avec ton fils. C'est en ce moment, si tu as la télé... Il ne faut pas qu'il manque ça."
Heureusement, tiens!, que je n'ai pas attendu pour regarder les combats d'escrime avec mon gars... C'est bien lui, ça. Il se préoccupe de moi in extremis. Il croit sans doute que sans lui je suis incapable de vivre. De savoir vivre. Et il a une totale inconscience de la vie qui suit son cours, en dehors de lui-même, et malgré lui. Il ne sait pas qu'au bout d'un moment, à cause de ses nombreuses absences - mentales et physiques - son indisponibilité pour ainsi dire totale, j'ai fini par m'habituer à me passer de lui, à m'organiser sans lui. Et alors là, il peut bien s'écrier : Mais tu n'as pas du tout besoin de moi, au fond!
Et il le regrette. Que je n'aie pas besoin de lui. Combien pourtant lui serait pesante notre relation, si elle ne dépendait que de lui. Ou même de moi. Combien toute relation lui est pesante, impossible à maintenir à flot. Comme ce serait insupportable si je n'avais pas décidé, si chacun autour de lui n'avait pas décidé, de vivre sans lui, de vivre en dépit de cette non-énergie qu'il refile malgré lui à chacun - tous ceux qui l'aiment - le devoir que nous avons d'avancer, malgré cette contamination maniaco-dépressive qu'il est capable de produire, jour après jour, à flot continu... 
Et on l'aime ainsi ! Je dis "on", je ne sais pourquoi. C'est sans doute en pensant "Agnès", à travers ce "on"... car qui d'autre se le coltine à présent à part sa femme qui en ce moment tout particulièrement doit se tenir plus que jamais sur le front. J'aime mieux me trouver de l'autre côté de la barrière, retranchée... Aux abris! Je ne supporte pas les dépressifs. Mais Agnès au fond, je ne sais d'elle que ce qu'il veut bien m'en dire - rarement -, et malgré toutes les "garanties" qu'il me fournit à son sujet ("femme d'action, d'une énergie folle..."), je continue de penser qu'elle est aussi passablement déprimée, d'une autre façon que lui sans doute, mais déprimée tout de même. Dans le genre activiste de la dépression. Qui bouge sans cesse, contrairement à son mari, parfaitement immobile, lui. Des parents admirés, adulés, morts tous les deux pour ainsi dire la même année ("ne se sont pas survécus"), une sœur qui s'est suicidée, un frère célèbre et dépendant affectivement, un fils unique pas très gratifiant, un mari qui a toujours été volage mais qui reste imperturbablement à la niche quand tout va mal, ou bien quand ses forces l'ont quitté pour aller voir ailleurs... Tout ça est d'une grande tristesse. Mais en même temps le lot de tous, à peu de choses près. Le lot surtout de chaque couple. Le vieillir ensemble ne présente aucun attrait pour moi. Aucun amour n'est pur et je me méfie des belles histoires.

Ce qu'il y a, c'est la vie, et des moments de pure beauté. De pure joie. D'une joie sans mélange. Pour Serge, ils se font de plus en plus rares, c'est un fait. Et je dois, moi, me tourner ailleurs pour en éprouver - m'en procurer - sans lui. C'est cela qui me rend triste. Rien d'autre.

Vendredi 26 juillet

Hier je lui ai écrit. Tiens, ça revient..., je me suis dit. C'était après avoir écouté sa voix sur le mémophone, bien fraîche, bien gaie. Dans son message pourtant il se plaignait mais légèrement et pour la première fois que par ce mode de contact on ne pouvait pas se dire grand chose, que c'était frustrant et en plus répétitif. "Je me baigne-je suis épuisé-je pense à toi parfois-je t'aime-tu me manques mais pas autant que j'aurais cru-blablabla". Du coup j'ai pu interpréter cela comme un retour d'affection, et une lettre - une vraie lettre - est sortie de ma tête. Toute seule, sans que je le décide. Inconsciemment, j'attendais ce moment depuis trois semaines, lorsque je suis partie, et lui aussi... Il ne venait pas. J'avais remarqué et en avais pris mon parti. Pendant que j'étais en train de faire de la pâte à crêpes, tous les mots sont venus se mettre en place enfin et en vrac pour faire une missive. Une vraie. J'avais hâte de pouvoir monter seule à l'étage et mettre vite sur papier l'ensemble de ces éléments issus de mon cerveau soudain en ébullition, comme réveillé d'une longue inertie, sortir de moi ce magma faisant à peu près quatre pages. Les glisser ensuite dans une enveloppe, cachetée, à l'adresse de la poste restante... et bien dormir après ! Ah non! Flûte! Pas encore d'adresse à écrire sur l'enveloppe, car j'attends toujours consignes pour savoir l'expédier... Mais on dirait que c'est reparti.
Au fond, quand je dis de lui qu'il n'a plus rien à donner, je ferais bien je crois de me regarder moi-même... Qu'ai-je à donner ? Et est-ce qu'il n'y en a pas marre de donner, justement ? Qu'ai-je à donner moi qui ai tout (d'après les autres, autour de moi)? Qu'est-ce qu'un homme peut bien encore m'apporter ? L'amour, c'est quand on n'y croit plus, mais alors plus du tout, qu'il est le plus fort, le plus inexplicable, injuste et bouleversant. Il n'y a alors rien à donner, rien à prendre. Et même, si l'on y regarde bien, rien à perdre.

J'ai rêvé de toi ces temps-ci. Ce n'était pas du plus gai. Mais je t'aime. Voilà, c'est dit. Oui, les messages audio sur mémophone, ce n'est franchement pas l'idéal... Mais nous n'avons que ce système. Ou alors la lettre. Pour moi, c'est fait. Maintenant je peux aller manger des crêpes. J'aimerais pouvoir t'en mettre quelques unes de côté pour quand on se verra, demain... Seulement voilà.
Il me manque que tu me prennes dans tes bras.



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