Entre nous (94)
Dimanche
28 juillet 1996
Première journée à la mer. Après les grandes solitudes de la
forêt, cela me fait drôle tout ce monde... étalé sur la plage. Presque un choc. J'ai cependant pris un bon
bain dans une eau relativement chaude.
Seule
avec deux de mes enfants pour vingt-cinq jours! Je n'en ai pas dormi, la nuit
dernière : La fille... on me suit
sur la plage, moi, ... de beaux jeunes hommes... qui cherchent à me demander... l'autorisation d'aller "la voir de
face"... s'il vous plaît, c'est possible, ça, M'dame?... (!); et le garçon, qui a déjà commencé de s'ennuyer de son père, parti dès ce matin, quelques heures seulement après nous avoir déposés dans la location du bord de mer, pour retourner au
travail, à Paris. Ne "prend"
que trois semaines l'été, et une autre en hiver, ou alors à la Toussaint, ça dépend. En tout, cela fait assez peu. "Tu sais, le
travail passe, et les enfants restent, m'arrive-t-il d'avoir envie de lui
dire. Et personne n'est irremplaçable". Mais je ne dis rien. Après tout, ça le regarde. Et il m'a, moi, pour assurer confort, présence, attention de tous les instants; alors pourquoi s'en
ferait-il pour ses enfants, leur bien-être ?... Pourquoi se priverait-il de faire exactement ce
qu'il veut ou doit faire, sans aucune contrainte d'ordre familial-parental...
Peut-être même n'a-t-il pas le choix. C'est pour sa carrière. Alors là... motus et bouche cousue de
ma part, il ne faut faire aucune remarque désobligeante. Je n'en sais rien s'il est vraiment obligé. Rentrer si vite... Être au boulot, en plein mois d'août... On se parle si peu. Ou bien, autre possibilité, cela lui suffit-il, amplement
même, ces trois semaines, cent
pour cent à la journée longue, avec la famille... Un mois, sur toute l'année, ça passe. Après, il ne faut pas craindre l'envahissement et la
concentration permanente, sur une seule et unique chose... Avoir tous ses œufs dans le même panier... Ça, c'est bon pour une femme. C'est très bien, même... Et la vie va.
J'ai eu
un petit coup de blues tout en m'évertuant les premiers jours à faire en sorte que, côté organisation, tout se passe pour le mieux. Que l'on soit
correctement installés, tous les trois. Que nous ne
manquions de rien. J'espère que nous aurons des
visites, celles prévues - et des imprévues aussi. Je n'ai pas beaucoup de temps rien qu'à moi. Je n'ai même pas trouvé celui d'aller déposer un message dans une
cabine sur le mémophone, pour Serge. Il
attendra. Il va falloir que je trouve le rythme. D'abord, écrire le matin, quand les enfants dorment, sinon le soir,
après la plage, les bains de mer,
les coups de soleil... je suis trop vannée, et c'est toujours le moment
où l'on me sollicite, en plus, pour participer à divers jeux... Ça n'a pas de fin. Demain, je dois chercher un endroit où aller faire réparer le vélo de ma fille qui a la roue arrière crevée. Trouver un garage pas trop
loin pour le conduire sans l'enfourcher, en le tenant à la main, et revenir à pied... Je dois aussi faire
attention (cesser de croire), parce que je suis seule avec les enfants, que je
dois mettre les bouchées doubles en m'occupant sans
cesse d'eux, leur proposer en permanence des activités ou des jeux, des repas sympas ou sorties... S'ils
s'emmerdent, tant pis. Je me suis bien ennuyée
tous les étés à la mer pendant des années quand j'avais leur âge, où les parents assuraient juste le minimum, toit et
nourriture, rien d'autre, et je n'en suis pas morte...
Penser à moi. Me reposer et lire. J'ai acheté (au supermarché U!) Léviathan, de Paul Auster, en urgence
pour ainsi dire, car je n'avais plus rien à lire; me suis laissée surprendre par le transfert campagne-mer, le voyage, les
bagages, la maison que nous laissions pour une autre, à nettoyer, ranger, et celle-ci, la nouvelle, à
aménager, organiser pour en occuper l' espace, plus petit que la précédente, du mieux possible... J'ai oublié que je n'avais plus de livres en cours, du coup, et de toute façon, en pleine forêt d'où nous venions, je n'en aurais pas trouvé... Léviathan d'Auster, donc. On va
voir. Généralement, j'aime bien cet écrivain
new-yorkais, même si à chaque fois j'ai beaucoup de mal à entrer dans ses livres...
Demain,
il me faudra aussi appeler... mon père... mon mari...
mon amant... et aussi, tiens, j'y pense, mon ami qui est resté à Paris pour garder mes oiseaux...
Bah! Tout
ça ce ne sont que des titres,
des mots ! Des appellations, la plupart interchangeables, d'ailleurs...
Lundi 29
juillet
Encore
une journée "orga"
(organisation, pas orgasme, hélas). Quoique, d'un certain côté, j'aime bien avoir des problèmes
(petits) à régler. Je sais bien faire et il me semble être plutôt efficace dans le domaine.
Pour le vélo, mission accomplie. On peut
rayer de la liste. J'ai trouvé un garage à 600 mètres du village, en rase
campagne, champ de maïs à perte de vue, avec au milieu drapeau Opel flottant au
vent... Capots de voiture ouverts tout autour du hangar, et personne, pas une âme qui vive, alentour. J'ai attendu, attendu, le vélo crevé à la main dont le guidon me cramait les doigts. Il faisait chaud, aucune ombre sous le soleil de
midi. J'ai fait le tour du vilain hangar en tôle ondulée auquel seul un léger vent semblait donner une
apparence de vie en en faisant couiner la tôle.
En désespoir de cause, j'ai failli
m'en aller, maudissant la fille du syndicat d'initiative qui m'avait donné ce tuyau pourri. Puis, enfin, une grosse ambulancière vendéenne, appétissante comme une brioche, aux joues rouges, luisantes,
s'est garée au milieu du champ. Puis un
livreur de pièces détachées a fait de même, se rangeant à sa suite, alors qu'il y avait
tant d'autres places dans cet espace digne d'un film américain tourné au Nevada... Pour finir, une
troisième personne, la boulangère apparemment, est venue livrer un pain qu'elle a déposé sur le bureau du garagiste.
Au total, nous étions tout de même quatre sur ce vaste champ, j'ai compté. Je n'aurais jamais cru que
ce soit possible quelques minutes plus tôt. Quatre personnes en rase
campagne qui attendions cet homme... Enfin il est arrivé. Assez bel homme, le genre calme et efficace. Il a fondu
sur moi "calmement", affable et courtois. Lui ai désigné la roue arrière crevé de mon vieux clou sans âge. - Laissez-le moi et revenez... disons... vers trois
heures (il regardait la grosse horloge plate accrochée de travers à la tôle). Oui, trois heures, c'est bien. Ce sera prêt... Les autres personnages se sont tous volatilisés pendant qu'il me parlait. Ils avaient fait ce qu'ils
avaient à faire chacun. Ce n'était pas le garagiste lui-même
qu'eux attendaient. Chacun avait déposé son objet, pain, pièces détachées... Seule, l'ambulancière était semble-t-il venue pour quelque
chose d'impalpable, à mes yeux en tout cas. Elle
attendait toujours. Un rendez-vous, en plein champ ? D'après ce que j'ai pu comprendre à
travers les deux trois paroles échangées entre elle et le garagiste, elle attendait de "faire la
relève" avec son collègue... Drôle d'endroit pour une relève d'ambulanciers... Me voilà
repartie à pied en pensant à tout ça. L'ambiance particulière, et le décor encore plus étonnant, des films de Wim Wenders... Ce que j'en aurais
fait, moi, si j'étais cinéaste... Quelles scènes, ici... quels plans auraient
pu être tournés...
Bien, revenons à nos moutons : conclusion, à trois heures, j'aurai
ma bicyclette... Suis revenue la rechercher sous une pluie battante et une
chaleur orageuse (le temps avait complètement changé, s'était retourné comme un gant). La chose était
faite. Le vélo et son pneu neuf, prêt. Le garagiste a paru tout surpris quand je lui ai demandé combien je lui devais. - 40F ?, il m'a fait, demandant du
regard ayant relevé la tête de la roue qu'il vérifiait de partout avant livraison... hésitant, presque gêné d'un tel montant à m'annoncer. Il avait tout de même changé la chambre à air... mais sûrement cela ne lui avait pris
que quelques minutes... Moi, ça allait changer ma vie, c'était ma bonne affaire du jour.
Nous allions, les enfants et moi, retrouver un peu de mobilité. Je lui ai donc laissé 50 et me suis mise à pédaler, très heureuse, sous une pluie aveuglante et bienfaisante. J'ai
fait une pause pour d'une cabine composer le mémophone,
les doigts mouillés, l'eau dégoulinant le long de mon cou... Ce n'était plus Wenders, maintenant, mais Demy, Les Parapluies de Cherbourg, en Vendée... Il n'y avait pas de message
de Serge. Les trois derniers, que j'ai réentendus encore une fois (écouter sa propre voix, agréable...) étaient de moi. La
vache ! Il se fait pas chier ! Je lui
ai dit, en lui en laissant un quatrième : "Dis-donc, toi, tu
n'te fais pas chier!..." et j'ai raccroché
vivement, en rigolant. J'étais de bonne humeur. Aujourd'hui, j'ai pensé, en remontant sur le vélo
(selle toute trempée, s'asseoir quand même)... ma lettre pour lui, adressée poste restante, sera sans doute arrivée... Puis, pédalant tranquillement, la pluie ayant cessé, et alors que je me rapprochais du rivage (la mer, vite !) en m'éloignant des terres (j'aime bien cette expression
"aller dans les terres" ou "s'éloigner
des terres"), je me suis demandé si Salman allait venir me
voir avec son ami Vincent ainsi qu'il me l'a annoncé lors de notre dernier appel...


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