Entre nous (96)



Jeudi 8 août 1996

Cette nuit j'ai beaucoup rêvé de Serge. Nous étions ensemble, toujours. Pas comme dans la vraie vie. Mais jamais dans un lieu fixe. Nous déambulions, plutôt. Nous rencontrions des gens de toutes sortes que nous ne connaissions même pas. Mais presque à chaque instant je butais sur une difficulté majeure. Un obstacle, posé entre nous, toujours le même : lui et moi nous n'avions pas la même conception du monde, la même manière de voir les choses.
On me dit - je le dis moi-même - que c'est bien dans la différence, le conflit, et même la séparation, que peut naître et perdurer l'amour... Soit, mais alors quelle entreprise pour le maintenir en vie ! Quel effort à fournir pour que  le sentiment demeure pérenne en étant malmené de la sorte... Serge se lamente souvent, lorsque nous nous voyons tous les jours ce qui n'est pas le cas actuellement où nous n'avons pas le loisir de nous heurter sur quoi que ce soit, du fait que nous soyons d'accord au fond sur si peu de choses et il me reproche de vouloir encore creuser la différence, avec un réel soin et une grande constance, pour me prouver à moi-même que nous n'avons rien à faire ensemble... Mon rêve de la nuit dernière lui donnerait presque raison... Mais c'est peut-être aussi parce qu'il revient fréquemment là-dessus, que je l'ai fait, ce rêve. Allez savoir...
Il n'en demeure pas moins, ça je l'ai remarqué et depuis longtemps, qu'il y a chez lui quelque chose de déplaisant qui réapparaît souvent, à la moindre occasion : il fait partie de ces personnes, souvent des hommes, qui ont tendance à se croire seul porteur d'informations ou de nouvelles à annoncer, à nous, pauvres béotiens. Des nouvelles qu'il aurait, en exclusivité, et de première main, dont personne d'autre que lui n'aurait entendu parler... "Ah, tu es au courant?, non, bien sûr... mais sais-tu que... ". Et là, je m'ennuie à l'avance d'avoir à écouter sagement, presque religieusement, ce qu'il a à me transmettre, que je sais probablement déjà car, tout comme lui, oui, je suis "au courant", même si je n'ai pas autant d'éléments que lui pour interpréter et surinterprèter les choses, c'est certain. On ne cesse d'en entendre parler partout, alors, comment pourrais-je y avoir échappé... Mais je ne veux pas lui gâcher son plaisir. Les hommes, il vaut mieux ne pas les froisser pour rien. C'est pareil avec mon mari. Il vaut mieux garder ce qu'on a à dire pour les grandes choses, les choses sérieuses, comme par exemple, la vie ensemble. Ce qu'on attend d'eux. Alors j'écoute. Je le laisse parler. Des fois, quand c'est trop long, je dis "oui... Papa... j'ai bien compris..." Il s'arrête net. Ça marche, la méthode de la petite douche froide - quelques instants - même s'il reprend le déroulé de sa démonstration aussi sec, après un intermède silencieux réprobateur. 
J'ai soif tout comme lui de discussions nourries, bien informées, érudites même, mais pas à n'importe quel moment ni en toutes situations. Parfois, elles m'ennuient. Lui, il connaît ce qui se fait dans tous les domaines, il lit toutes sortes de publications, possède un compte chez plusieurs libraires "importants" , et il lit, en anglais, la littérature new-yorkaise... Parfois je me demande s'il ne cherche pas à m'épater; il pratique plus ou moins la chose avec d'autres, d'autres femmes, bien sûr, les hommes il s'en fiche, mais les femmes le trouvent tellement cultivé, ses regards sont si éloquents, qu'elles oublient de se demander si ses paroles ont toutes un sens... 
Et ce n'est pas seulement question, comme il se le demande tout haut lorsque nous venons de buter une fois de plus sur une divergence (toute théorique à mes yeux), de savoir si "nos points de vue finiront un jour par se rejoindre", en rêvant presque. Non, du tout. Moi, de point de vue, je n'en ai pas spécialement, et j'apprécie qu'on ne me contraigne pas, par force ou par lassitude, en revenant sans cesse à la charge, à en adopter un. Et qui plus est, le souhait qu'un jour nos points de vue "finiront bien par se rejoindre" signifie qu'il existe pour lui d'importantes divergences entre nous, ce dont franchement je ne suis pas certaine du tout. Mais c'est plutôt sa façon de faire, sa manière de partir à l'attaque pour me "convaincre" qui me fait me retrancher, reculer en fourbissant mes propres armes car je ne vois pas pour quelle raison, d'emblée et parce que c'est lui, je devrais me soumettre à ses arguments, et rendre les armes que je ne possède pas. Comme tout cela m'ennuie ! Il fait de moi une prisonnière des débats intérieurs qui le passionnent, un témoin obligé en quelque sorte. Le badinage des gens cultivés... Quand le principal instrument est l'opinion que l'on a de soi, de son histoire propre, et la matière première, ce qui traîne partout... est à portée de main. Il est pourtant intelligent ! Mais il n'y échappe pas toujours. J'essaye de voir, moi, où j'en suis.
Alors c'est vrai, je le reconnais, j'aime bien sinon creuser désigner les différences, cultiver l'écart, ne pas encaisser sans rien dire les situations déplaisantes ou conflictuelles, ne pas non plus laisser le silence recouvrir tout et après risquer de vivre dans le ressentiment et la déception. Ce n'est pas moi. Ni non plus, je trouve, digne de nous. Il me faut parler des choses, s'avancer à provoquer une crise dont on ne connaîtra pas très certainement l'issue. Quand on a les mots pour décrire nos mauvaises expériences, il devient plus facile de les défier, de les repousser, de dire non. Trouver les mots, c'est ma règle, mon hygiène de vie. Tout plutôt que d'avoir à me ranger derrière un immobilisme morbide et désespérant. 
Dans le couple, le vrai, oui, on est parfois bien obligé d'en passer par l'attente, la patience, et d'apprendre à temporiser. Car il y a d'autres enjeux plus puissants, notamment les enfants. Il faut continuer pour eux et savoir jouer la carte de la tranquillité, la seule qui ne se discute même pas. Ne pas alors continuellement vouloir apurer les comptes. On verra plus tard. Le calme ! On est prêt, pour l'obtenir, à payer le prix fort. Et le plus souvent, pour cela, on se la ferme. On marche sur des œufs, parfois. On ferme les yeux, souvent. Et on attend, toujours. Respect de l'autre et de soi, confiance et liberté pour chacun des deux doivent être les seuls principes de base, l'unique convention, passée implicitement. Le couple n'est viable, s'il existe, uniquement selon ces trois éléments, et s'ils sont dûment respectés par les deux parties.

Samedi 10 août

Pluie, pluie, pluie. C'est bon pour le jardin, et repos aussi pour ma peau brûlée par les coups de soleil. J'ai laissé un message à Serge, qui dans son dernier avait commencé de protester :  hmm... pas de messages et pas de lettres... Madame est sans doute "occupée"... c'est à se demander si tu n'as pas entamé un roman ou quelque chose comme ça...
Pas un roman, non, j'écris, et assez peu. Je crois bien que je ne saurai jamais écrire un roman. Je n'en vois pas l'utilité et n'en éprouve pas le besoin. J'ai rêvé d'ailleurs cette nuit-même qu'un censeur de chez Gallimard critiquait sévèrement un de mes textes que je ne me souvenais même pas lui avoir confié... C'était très étrange. Nous étions assis à une grande table en Formica, le "censeur" à un bout - en fait ils étaient deux et parlaient bas entre eux - et moi à l'opposé, à côté de mon fils avec lequel je jouais à un jeu qui me laissait suffisamment de disponibilité pour écouter ce que disaient à voix basse les deux hommes. Bien sûr j'ai pensé après coup qu'il s'agissait probablement de Claude Roy et Roger Grenier, mais ils étaient tellement sévères et inaccessibles dans leurs certitudes qu'il était difficile de les reconnaître. Ils devaient eux-mêmes être les représentants d'autres figures de mon édifice personnel. Mon père, mon frère, alors ?... Le père sévère, sans doute... et à peine besoin d'en référer à Lacan pour traduire le message du rêve : Persévère!
En substance, ils se disaient entre eux : - Ah non! C'est vraiment pas bon. Un manque total  de travail... À reprendre entièrement, tout ça... Quelle perte de temps pour nous, ces manuscrits qui ne sont que des brouillons... Des journaux intimes, tout le monde en écrit !...  Y'en a marre... Et moi, qui hasardais d'une voix à peine audible (ça fait ça dans les rêves, on croit parler mais rien ne sort) : Mais je n'ai aucune prétention et ne me fais, croyez-moi, aucune illusion non plus... Je ne vois même pas comment vous avez eu ce texte-là en main. Ce n'est pas moi qui vous l'ai envoyé. J'écris pour le plaisir. Le plaisir ? Vous connaissez ?... Puis je reprenais mon jeu avec mon fils, car c'était à moi de jouer, il me disait, de sa petite voix fraîche. 
C'est bien vrai, ai-je pensé en m'éveillant au son du crépitement de la pluie cognant goutte à goutte sur la tôle ondulée du toit de la véranda, ploc-ploc-ploc... je n'avance pas beaucoup, je ne travaille pas assez. Est-ce possible, je me demande, de bien écrire, je veux dire écrire des choses intéressantes, sans souffrance ? Je me suis souvenue d'une phrase lancée par Serge au téléphone alors que je lui parlais d'écriture : C'est bien, avait-il fait, tu n'es pas qu'une simple mère de famille exemplaire. Il faut aussi que tu te réalises dans l'écriture... Cela m'avait coupé la chique, rendue muette pour un instant, ce qui est rare... "Se réaliser"... quelle drôle d'expression ! M'est venu alors, je ne sais pourquoi mais peut-être, d'une certaine façon, en réponse à cela, le désir soudain de me "réaliser" justement sans le secours de l'écriture... Esprit de contradiction. Seule contre tous... Ça doit être ça.

Lundi 12 août

"Tu me manques, chérie, et je suis content que tu me manques" (dans un message, après qu'il ait reçu ma lettre). Traduction, car il me faut traduire : cela fait un souffle de vie sur moi. Un petit vent chaud qui passe dans le Calvados... Le manque de l'autre est une bonne chose qui vous ramène à la vie. Je n'en saurai pas plus. C'était un unique message. Sans suite. Je devrai m'en contenter, et je m'en contente. C'est bien étonnant tout de même comme notre histoire suit son rythme propre, son chemin rien qu'à elle, en dépit des absences, des reproches, malgré les deuils et les tentations de repli sur soi... De mon côté, j'effectue quelques percées vers d'autres hommes, j'essaie de me lancer vers autre chose, et toujours, je reviens à lui. Lui, il y a longtemps qu'il ne se "lance" plus, ne se risque plus à rien... cinq ans bientôt, et la seule chose qui l'attire à présent tout en l'effrayant, ce qui fait qu'il la repousse ardemment, avec fièvre, c'est peut-être la mort. Je me demande comment se passent ses journées, concrètement parlant. Sans doute assez peu différemment de ce qu'elles sont à Paris, les bains de mer en plus. Les rencontres avec moi en moins. Au fond me dis-je, et contrairement aux apparences, je n'ai que lui. Il n'y a qu'avec lui que je peux entrer immédiatement en contact, quand je le désire, et sans façon. Il est toujours là, à portée de cœur. Et pourtant tout nous sépare. Déjà nous ne sommes pas sur le même océan. Nous ne nous baignons pas dans la même eau. La Manche, et l'Atlantique... C'est bête mais, nageant, je me retrouve souvent à penser à cela... Où est seulement la frontière entre les océans ?... Notre amour a le cuir solide. Pas mal de personnes, rien qu'autour de nous, ont renoncé à en percer le secret. On tire la porte et l'on nous laisse seuls. Nous débrouiller. Et c'est peut-être à cause de ce renoncement-là des autres, qui leur permet en même temps de nier les choses, que j'éprouve cette sorte de vide en moi quand j'essaie malgré tout de maintenir le contact, si minime soit-il, avec tous ceux qui ne sont pas lui. Très vite, je suis tentée d'abandonner.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

ciseaux de la critique

Ecrire à deux