Entre nous (98)




Seulement il ne savait pas alors comment il finirait : en m'embrassant ou en me coupant la gorge. L'Éternel mari

Samedi 2 sept. 1995 (1995? un carnet refait surface... qui m'avait échappé. Comme quoi, toutes les rentrées de septembre sont identiques) Ménage, ménage. Retour Serge.

Dimanche 3 sept. Ménage encore


Lundi 4 sept. Tél Serge. Trac... Joinville : les retrouvailles. Il porte un jean clair et dit ne pas me reconnaître, sauf quand je souris.

Il faudrait se taire. Juste se regarder. Après si longtemps. Deux mois. C'est la première fois en quatre ans que nous sommes séparés si longtemps. Je n'en reviens pas, après coup. Comment vivre sans lui ? Et pourtant, tout se passe bien. Le cœur s'habitue, s'adapte à une absence, déterminée précisément, et dont il sait qu'elle finira par prendre fin. On lui dit quinze jours, il va falloir te passer de lui quinze jours. OK, ce n'est pas la mer à boire, tout de même. Je devrais pouvoir faire avec. Enfin, faire sans, plutôt. Et même parfois voir ce cœur délaissé en moi se trouver content. Ça lui ferait presque du bien. Un peu, ne plus se voir... On lui a dit deux mois. Ah, bien mais ça va être long deux mois, tout de même. Ce n'est pas la même mesure. Du même ordre. Oui, mais après, tu le retrouveras. Il accepte aussi, le cœur. Et il trouve que, juste deux mois, ça va encore, mais pas plus. Il ne faudrait pas pousser au-delà.

Mardi 5 sept. Rentrée scolaire. Auchan (les fournitures), puis pas le temps d'aller rue de L'Ind. prendre le thé. Je ressors, après 5 heures. Bois.

Mercredi 6 sept. Serrurier. Carrefour (encore les fournitures) un monde fou. Je me dis, je constate, qu'avec lui je n'ai pas peur d'un attentat. Mais pourquoi je pense à ça ? Si j'étais seule, non plus, je crois, je n'aurais pas peur. C'est avec les enfants que j'ai tout le temps la trouille. Il me comprend.

Jeudi 7 sept. Directement rue de l'Ind. Dès 14h, pour ne pas se faire prendre, comme l'autre jour. On a du temps. Du temps ! Ensemble. C'est cela le meilleur, le plus doux, le plus agréable. Enfin, il est là, à mes côtés. Calme et plaisir.

Vendredi 8 sept. Bercy. Au retour, petite analyse succincte de l'après-midi d'hier. En parler, ou pas ?

Samedi 9 sept. C'est déjà le week-end

Brigitte Baillard me téléphone. Elle me parle de SL. "C'est extraordinaire votre histoire... Unique. D'autant plus qu'il est âgé, ça se voit. Mais sympathique, séduisant, encore désirable..." !!!! Mais quelle imbécile, celle-là. Je n'aurais jamais dû lui en parler. Je dois n'en parler à personne. Personne ne doit savoir. Personne ne doit mettre son regard, donner son point de vue, sur nous. Salir tout de ses yeux. Poser ses mains curieuses, fouilleuses, décortiqueuses... Nous brasser.

Dimanche 10 sept. Début de l'écriture d'un texte que j'ai appelé Cent jours (qui fait suite à Les jours sans)
L'année à venir, quatre vingt seize, je ne noterai que l'essentiel, ici, dans ce carnet. Pas trop de mots. Aller à l'essentiel. Voilà, c'est ça. Je sais bien, chaque jour, l'essentiel n'a pas la même apparence, n'est même pas de nature identique, c'est difficile de détecter ce qui est essentiel et ce qui ne l'est pas. Mais il faut le laisser venir avec sa forme du jour qui peut être réduite ou même inexistante. Accepter le silence, les trous, le rien. Ne plus se précipiter vers l'écriture pour combler le vide laissé par l'autre après son départ. Noircir des pages. Laisser des pages blanches. Laisser aller. Laisser faire. Quelques lignes suffisent. Vivre. Refermer précipitamment le cahier et courir vers l'aimé.
Aimer! Aimer! Souffrir! Jouir!

Lundi 11 sept. SH le matin. Auchan Fontenay, ensuite. Bar de l'Europe. Je ne suis pas "très bien". Je crains.

- Je me sens, dit-il, lui, tel le ver coupé dont chaque morceau vit sa vie...
- Moi, de toi, je veux le ver tout entier. Reconstitue-toi. Et vite fait!
À Joinville, aux bords de la Marne, belle lumière, un baiser très doux avec les mains placées sur le visage. Ses mains sur mon visage qui le découvrent comme un non-voyant, le caressent, l'explorent.
- C'est impossible, n'est-ce pas, d'aimer la même personne toute une vie ?...
- En principe, oui, c'est impossible... à moins de commencer très tard.

Mardi 12 sept. Nogent, en repérage d'une nouvelle table de ping-pong, dans square ou parc. Rien trouvé. Puis Parc du Tremblay. Échange de quelques balles sur une table en ciment trop ventée. Pluie. Rue de l'Ind., pour un thé à la vanille.

Lorsqu'il répond à ma question "combien de sucre, dans ton thé?", Pas de sucre, il se trouve dans la salle de bains en train de se laver les mains au savon de Marseille et j'entends sa voix d'une manière nouvelle, inconnue de moi. Sa voix, je la connais au téléphone, ou alors tout près, une voix intime. Très lointaine ou tout près, bouche contre bouche, dans le creux de l'oreille, vers le cou... Pas entre les deux. Dans une autre pièce par exemple. Ensemble, nous ne nous écartons jamais plus qu'il n'est nécessaire. On évite. Le temps est trop court. Cette voix-là, lancée depuis la salle d'eau dans l'appartement qui pourtant n'est pas très grand, était comme une voix conjugale. J'étais en train de penser à cela en tournant la cuillère dans la tasse, debout, au-dessus de la petite table bleue en Formica, quand j'ai senti sa présence derrière moi... tout contre moi.

Mercredi 13 sept. Lave-vaisselle nouveau. Escrime pour mon fils. Pas la voiture. Il vient en bus. Tour du Château à pied.

Une leçon, cette semaine. Il ne me faut pas penser à lui en son absence (facile à dire...), ne pas glisser dans le sentimentalisme, car lorsque je le retrouve, je suis alors alanguie, amoureuse de l'amour et encore dans l'état qui a précédé notre rencontre, c'est-à-dire incapable de le retrouver tel qu'il est, d'entendre ce qu'il a vécu de son côté, sans moi, de comprendre et d'admettre qu'il peut aussi exister ailleurs... Et alors, vlan! tout m'énerve en ce qu'il dit. Je comprends que pendant ces jours, ces nuits, il m'a totalement rayée ou presque n'exagérons pas, de son existence, effacée de son souvenir pour ainsi dire, et que je ne suis là, en lui, que comme une perspective plus ou moins proche et précieuse, même s'il affirme, cette perspective, s'appuyer sur elle de toutes ses forces... Il va au théâtre, reçoit des invités, artistes connus, et se plaint le lundi d'avoir "passé un week-end dégueulasse"... Mes bonnes dispositions à son égard alors s'évanouissent.

Jeudi 14 sept. Reçu livre (roman) de mon cousin, Noël Couëdel. Ping-pong au lac, l'après-midi. Soir 19h, canari malade (la "compagne" du chardonneret, dont il n'a que faire... Elle, la liberté dans l'appartement ne lui a pas réussi... encore une "domestiquée")

Il a le moral au plus bas. 
Je lui dis : Tu sais, je ne veux pas avoir à ramasser les morceaux, chaque début de semaine. Fais un petit effort pour être en état...
- Qu'est-ce que tu attends, m'interrompt-il brusquement, pour m'aimer enfin ? Tu n'as peut-être plus besoin de moi, après tout...
- Je n'ai jamais eu besoin de toi, enfin, tu sais très bien... L'amour, ce n'est pas avoir besoin...
L'amour, est à prendre ou à laisser. Quand il vient. S'il n'est plus là, il ne faut pas l'attendre. Attendre son retour indéfiniment. S'il revient, lui ouvrir les bras. S'il meurt, en faire le deuil. Bien sûr, c'est plus facile à écrire qu'à vivre. 
Il trouve que je ne l'aide pas beaucoup à supporter la vie, sa vie. Je le laisse se dépatouiller avec ses problèmes (mère, femme, fils). J'ai bien assez des miens.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

ciseaux de la critique

Ecrire à deux