Entre nous (99)







Vendredi 15 sept. 1995  Bercy, snack japonais, Carrefour. Il a mal à la cheville (et à son fils...)

Dimanche 17 sept. Ciné le soir "Sur la route de Madison" (Cl. Eastwood)

Je pleure pendant le film, du presque début jusqu'à la fin. Et même encore au retour dans la voiture, sous la pluie, à une heure du matin, je dois me retenir pour ne pas éclater en sanglots. Les vannes sont ouvertes.
Elle  a 45 ans, une ferme, un mari et deux enfants. Il en a 65 (dans la vie, car dans le film on voudrait lui donner plutôt la cinquantaine...), photographe solitaire qui parcourt le monde. Ils s'aiment pendant quatre jours puis se séparent pour la vie. C'est propre, c'est net, un peu mélo, mais parfois le mélodrame est nécessaire. Il sert au moins à faire chialer. Ils ne se retrouveront dans la mort que par des textes (journal intime pour elle, livre de photos pour lui), objets fétiches de leur rencontre (bijoux, petits mots, photos...). Plus encore que la fulgurance de leur passion, ce qui touche c'est ce commencement de réflexion sur la séparation nette et forcée d'un tel amour, l'arrachement à soi-même et l'idée que peut-être, l'amour, le vrai, le seul, l'unique, ne peut se vivre que quatre jours...

Lundi 18 sept. Auchan Fontenay. Arboretum ensuite. Fatiguée et triste, ou triste parce que fatiguée ?

Mardi 19 sept. Écrit Cent jours le matin. Auchan Fontenay encore, comme la veille. Le soir, 19h, écrit encore 100 jours...

Bon sang! Comme c'est dur, le début de semaine! Toujours cette même appréhension : vais-je le retrouver ? Je ne vois que la couche apparente : il a une tête de clochard (loin de celle de Clint Eastwood, bien loin...), pas rasé, épuisé par le week-end, vieilli, a bu du whisky, fumé chez des amis; son fils le prend pour une vache à lait, l'exploite à fond, soutenu par sa mère qui est très "indulgente" avec lui car elle ne redoute qu'une chose, qu'à 24 ans le fils adoré se barre... Ils sont tous fous là-dedans. Je ne dois rien dire, ne faire aucune remarque bien sûr, car il me fait le récit des "événements" (tu parles d'événements!) que pour les "raconter à quelqu'un et ainsi pouvoir les évacuer" (c'est ça, chie un bon coup...). Je ne dois pas donner mon avis, car, dit-il, il le connaît déjà, et selon lui il est "trop dur et intolérant". Je dois donc me taire et écouter ses doléances... Les quatre jours sont loin...

Mercredi 20 sept. Impression-papier de Cent jours. Escrime mon fils. Thé à Tarte Julie Nation, pendant le cours.

Après, il voudrait, le plus naturellement du monde, en revenir à l'amour. À nos affaires à nous. Ça ne se fait pas comme ça, d'un coup de baguette magique qui viendrait tout effacer de la morosité de la vie sans l'autre... Je n'ai plus envie. Je n'éprouve plus rien.
Il me dit : - Mais qu'est-ce que tu as fait à tes cheveux, ils ne sont pas comme d'habitude?
- Rien... (je me sens déjà agressée)... enfin rien depuis que je suis rentrée de vacances.
Il dit mollement : - Je sais pas, ils sont moins bien qu'avant...
Et moi, d'accuser le coup : - Tu veux dire sans doute qu'ils sont ternes et plats? (j'ai envie de le planter là!) Dis-le, tant que tu y es... Et tu sais pourquoi ils sont plats ? C'est parce que quand je suis sortie du cinéma il pleuvait des cordes et mes cheveux étaient tout trempés, et comme je pleurais, cela cachait mes larmes. On ne les voyait pas. Je trouvais ça beau et apaisant toute cette pluie. Je pensais à toi. Seulement après, je me suis couchée sur ma chevelure trempée, et voilà. Tu sauras pourquoi tu me trouves moche aujourd'hui...

Jeudi 21 sept. Scénario écrit avec SH pendant trois ans (Fins de partie, le titre), tapé-imprimé-broché, prêt à partir enfin chez André Téchiné. Écriture de mes textes à moi : après les Cent jours, j'ai l'impression de remettre tous les compteurs à zéro... Prendre un nouveau départ. L'après-midi, Gare de Lyon (renouvellement cartes "famille nombreuse"...) et au Lina's, un thé et un brownie pour lui. Promenade aux jardins de la Nouvelle Bibliothèque.

Ce que je veux en fait c'est vivre ma vie comme au cinéma et faire du cinéma comme on vit sa vie ! C'est tout simple.
- Il faut savoir attendre alors...
- Non. Pas attendre! Faire, pratiquer, avoir une pensée mobile...
- Mobile ?
- Oui, mobile, non parce qu'elle penserait des choses toujours renouvelées mais parce qu'elle ne cesse de penser autrement les mêmes choses... tu vois?
- Tu veux dire ne pas consentir à se sentir à l'aise avec ses propres évidences, ses rôles, sa vie, même...
- Voilà, c'est ça. Nous existons. Il est temps aussi de savoir qui nous sommes.
- Phrase célèbre de Foucault...
- Bien vu. Chacun de nous est comptable de son désir. Ce qui est important, c'est l'expérience. C'est-à-dire ce qui n'est pas l'affirmation de soi dans la seule continuité. C'est la rupture et le risque. Accepter sa propre mutation dans son rapport aux choses, aux autres, au vrai, à la mort... Prendre le risque de n'être plus soi-même. Tout l'inverse, donc, d'un sujet pur et immobile qui serait enfermé dans sa rationalité et capable de maîtriser un discours qui peut être démontré de bout en bout...

J'avais envie de pleurer, de nouveau. C'est cela. Mes larmes de l'autre jour, déclenchées par le film, ne m'avaient pas suffi. J'avais encore besoin d'elles. Je n'avais pas tout pleuré. J'avais l'image du personnage masculin encore devant les yeux, sous une pluie battante debout à côté de sa camionnette regardant celle qu'il aime partir avec son mari dans leur auto. Cette image m'obsédait parce que la ressemblance était frappante entre Serge et le personnage. Mais en même temps, je découvrais soudain que l'image à laquelle je m'accrochais depuis trois jours était fausse : du cinéma, rien d'autre !

Vendredi 22 sept. Cent jours, relecture. SH vient pour scénario. Gare de Lyon encore (aller chercher les cartes) puis Joinville, terrasse des bords de Marne. Je lui ai laissé les 100 jours pour le WE. Je me dis, juste après, que je n'aurais sans doute pas dû...

Il dit que lui (malgré mes cheveux plats?) il n'a aucun effort à faire pour m'aimer. C'est quand il veut... Je relève le "quand il veut", mais il n'y prête pas attention. Sur un geste de ma part, reprend-il, "ta main qui passe devant ton visage ou le mien, la tête, que tu tournes, un regard que tu as, hop! ça y est, je m'envole"... Et ce, ajoute-t-il, "quelle qu'a pu être ma disponibilité intérieure qui a précédé à ce mouvement..." Il pense que ça vient de moi, de ma grâce, de ma démarche, de ma tenue, mon port...
Il cherche à se rattraper pour l'autre fois ? me dis-je. Mais bon, peu importe, il est gentil, et présent, véritablement présent, pour une fois depuis cette rentrée qui patine; ça fait du bien, un peu. Et pourtant je suis triste quand même. Inexplicablement. Et cela dure toute la soirée.









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