Entre nous (115)
Samedi 7
sept. 1996 Drôle de journée, ni bonne ni franchement mauvaise. Je ne fais qu'attendre
les autres et écouter les doléances de chacun. À la fin ça s'arrange un peu. Nous allons à Ikea acheter un divan et un tapis
pour le bureau, récemment rénové. Nous revenons tout doucement à trente à l'heure, avec le divan ficelé sur le toit de la voiture. Je fais des crêpes et nous buvons de la bière
en écoutant Ray Charles.
Dimanche
8 sept. Marché aux oiseaux avec ma fille
pour se procurer les graines que le chardonneret apprécie particulièrement (chènevis). À notre retour nous trouvons le
canari blanc mort dans un coin de la nouvelle volière. Je m'en débarrasse en le fourrant dans
la petite boîte de transport dans laquelle
je l'avais apporté, il y a juste un an. Le
chardonneret a l'air de s'être bien habitué, peu à peu, à son nouvel espace. Au début quand ma fille l'avait pris dans ses mains pour le mettre en volière, il était "tout mou" à cause du stress probablement, puis quelques instants après, "réveillé" de sa stupeur, il s'était cogné contre les barreaux. Difficile moment, pour moi et ma fille,
qui avait les larmes aux yeux et était restée près de lui pendant plus de deux
heures, le faisant boire dans sa bouche, à travers les barreaux pour lui
faire comprendre que "rien n'avait changé".
Que le contact n'était pas rompu. Il s'était calmé. Le soir, c'est nous qui étions tristes. Je pense à
Dostoïevski, qui écrit dans Les frères Karamazov : "Pardon
aux oiseaux..."
Lundi 9
sept.
Appel de
Roger, le matin. Il a tout lu, des cinq manuscrits ! Je dis bravo ! Quelle
endurance... Ça en fait des pages et des pages... On fixe
rendez-vous pour jeudi afin d'en discuter. Que va-t-on faire de ces textes ?
Comment les condenser en un seul ouvrage, plus élégant ? Qui serait peut-être
"publiable"... Je suis vraiment contente de l'effort que fournit
Roger afin de m'aider et m'accompagner dans cette tâche que je ne peux mener à
bien seule.
L'après-midi, je retrouve un Serge épuisé par son week-end. Pas la même
fatigue que la mienne. La fatigue de quelqu'un qui n'a rien fait, et pourtant "pas assez dormi"... On parle de nos enfants (mes préoccupations
à leur sujet sont plus terre à terre, strictement pratiques). Il déclare, à propos de son fils, de lui et son fils (dans le domaine, il est assez
"déclaratif") :
- Tout cela je veux le lui offrir. Ou du moins, je voudrais lui offrir... Ce savoir-là.
- Tout cela je veux le lui offrir. Ou du moins, je voudrais lui offrir... Ce savoir-là.
- Mais il
n'en veut pas.
- Non, en
effet.
- Il en
voudra plus tard, tu verras.
- Mais il
sera trop tard.
- Pas
forcément.
- Oui, après tout, tu
as peut-être raison. Il faut que je
cesse ce comportement dicté par un sentiment de
culpabilité, de père hypersensible, tout ça...
C'est un mauvais exemple. Je veux trop en faire avec lui. Quels sont mes
sentiments à cet égard ? En fait, il n'y a rien d'autre à dire que ce que j'ai toujours pensé. Mais je ne le dis pas, parce que je suis mort. Je ne me
le dis qu'à moi-même. La réalité, non pas les illusions. La vérité, non pas les mensonges.
-
Regarder la mort en face ? (Heidegger...) À quoi ça mène ? Je sais que tu as de
vrais chagrins. Et que tu crois encore au monde. Ce monde te dit de chercher la
vérité mais tu ne la trouves que dans d'incessantes associations
d'idées qui t'empêchent d'être platement heureux. Et ce
monde te recommande également, si tu attaches une
quelconque valeur à l'honnêteté intellectuelle, de refuser
toute consolation...
-
Attends... je cherche... Là, ce n'est pas Heidegger...
mais plutôt... ah oui, Bellow, Saul Bellow...
- Sans
doute. Si tu le dis...
-
"Un homme peut toujours affirmer : "À
dater d'aujourd'hui, je dirai la vérité." Seulement, la vérité l'entend et court se cacher avant même qu'il ait fini de parler. Il y a un côté assez drôle dans la condition humaine, et l'intelligence humaine
s'amuse de ses propres idées."
Puis on
commence de jouer au ping-pong. Trois parties. À
la fin, j'en ai assez, et nous allons prendre un pot au café du Lac. Sujet : le problème
juif.
Jeudi 12
septembre
Je
rencontre Roger, de 10h à 11h. Je ne le trouve pas très en forme. Je ne sais si c'est parce que la veille, en
lisant la biographie de Camus (celle d'Olivier Todd, qu'il m'a sinon recommandée du moins invitée à lire, Albert Camus étant "son ami cher"), j'ai calculé que si Roger avait six ans de moins que l'écrivain, cela lui
fait aujourd'hui 77 ans... Il ne les fait pas mais tout de même, j'avais cette information en tête lorsque je l'ai rencontré.
Savoir change tout... Avec ça, il a commis deux ou trois péchés d'orgueil en racontant des
anecdotes qui n'avaient strictement rien à voir avec notre sujet mais
dans lesquelles il se sentait manifestement mis en valeur...
Je me remémore le fait qu'il a lu tous mes manuscrits et a pris des
notes qu'il m'a commentées puis remises, mais en
rentrant je me sens un peu découragée. Il me faut retravailler tout cela. Seule. Vais-je y
parvenir ? Trouver le temps, déjà... Ses notes, que j'ai parcourues dans le métro au retour, sont vraiment liminaires. Quelques bouts de phrases par-ci,
par-là dont je ne sais ce que je vais pouvoir faire. Ça ne va pas me mener loin. Quelle solitude que l'écriture !...
Commentaires
Enregistrer un commentaire