Entre nous (116)
Vendredi
13 septembre 1996
Je vais
assister à la messe de bénédiction d'un voisin alcoolique
terrassé par un OAP. L'homme avec
lequel il vivait, qui s'occupait de lui, a tellement de chagrin d'avoir perdu
son ami que je me rends à l'église pour lui. Il ne me connaît pas. Il est japonais et n'a autour de lui qu'une dizaine
d'amis japonais et sa femme de ménage. À la fin de la cérémonie, il vient me serrer dans ses bras, moi et moi seule,
devant tout le monde, ce qui me gêne et me surprend un peu, et
me dit : - Merci, merci d'être venue... Puis il s'éloigne et revient sur ses pas : - Mais qui êtes-vous ?
Mercredi
18 septembre
Je me
suis attelée à la nouvelle rédaction du manuscrit Félix. Vraiment pas de la tarte ! J'ai mis longtemps à démarrer. Trouver un plan.
M'interroger sur ce que je suis en train de faire, avant de tout reprendre.
D'un certain côté, Roger a raison, il faut peut-être abandonner le "je" et laisser place aux deux
personnages principaux, "Félix" et "Anne", réduisant les autres autour qui sont trop
nombreux ("on s'y perd dans cet imbroglio familial"), le point de
vue de la narratrice se tenant alors au plus près
de Félix mais ne laissant pas dans
l'ombre, comme c'était le cas dans la version
initiale, Anne, dont on ne savait presque rien... Je tiens compte de ses
remarques. Mais d'un autre côté, je trouve plus original de maintenir le point de vue de
la narratrice en ayant Félix seulement en ligne de
mire, laissant de côté Anne pour le moment, qui n'est que témoin. Témoin agissant sans doute, mais
témoin plus qu'acteur. Cela me
convient mieux. Je m'efface au profit du personnage principal. Je rassemble
tout ce que j'ai accumulé depuis des années, concernant Félix.
Je le
vois l'après-midi, Félix, le vrai. Il me parle, comme toujours en ce moment, de
la disparition de sa mère. Du travail de deuil, plutôt, bien que comme moi il n'aime pas cette expression
devenue sans raison majeure un concept, voire un slogan, dans la société d'aujourd'hui. On s'en
passerait bien, oui, de ce travail-là. Encore un travail... Je lui dis qu'à mon avis ce qui n'a pas pu se
faire c'est qu'il soit capable de donner à sa mère la permission de mourir. Du coup elle est morte
brutalement et dans des conditions tragiques. Ça
aurait peut-être pu se faire plus doucement pour elle, à près de cent ans... - C'est toujours une tragédie de mourir, dit-il froidement.
Il me
donne 200F.
Jeudi 19
septembre
Travail
le matin. Maintenant écrire est un travail. Avant, c'était un plaisir et un besoin. C'est qu'il s'agit de réécriture à présent, et pas de doute, c'est moins plaisant, il faut tout
formater, avec l'inquiétude au ventre qu'en faisant
cela on perde peut-être en sincérité, spontanéité, et bien sûr, honnêteté... Activité fatigante alors. On avance en
reculant...
L'après-midi, je vais à Auchan avec Serge. Il pleut toute la journée. Nous achetons un blouson d'hiver pour mon fils, qu'il
insiste pour payer car avec la rentrée scolaire je suis à sec. Budget explosé. Il dit ne t'inquiète pas, tu me rembourseras en octobre. Mais je sais très bien que nous n'en reparlerons jamais. Il a réglé aussi les fournitures
scolaires des filles, ce qui fait que je lui "dois" 650F.
Vendredi
20 septembre
Travail
le matin. Ping-pong l'après-midi. Retravail le soir. Je
suis fatiguée (mal au cou et épaules raides) mais contente, car je commence à trouver le rythme pour cette réécriture qui me fait suer; j'aime tellement avancer sans
regarder derrière... Mais je sais, Saint
Roger ne me lâche pas la main!, que ce travail-là,
mot à mot, ligne à ligne, est indispensable pour pouvoir non pas forcément publier, mais pour moi être en mesure ensuite de passer à autre chose. Il faut que j'en finisse avec "le sujet
Félix" (tiens, un nouveau
titre ?, non celui-ci a déjà été pris des quantités de fois) sans rien perdre de tout le matériau accumulé pendant des années. Le mettre en forme. En faire un livre, un roman, avec
un début et une fin. Même si ce livre n'a pas de valeur littéraire qui lui soit attribué, ou même de valeur intrinsèque, n'est pas reconnu, quoi, il me
faut le faire, en venir à bout. Je suis sur la bonne
voie, je crois.
Dimanche
22 septembre
Nous
avons sorti l'oiseau de sa cage de 4 à 6 heures l'après-midi. Difficile de lui faire comprendre que la petite
porte était ouverte... Qu'il pouvait
sortir. On se mettait devant l'appelant, l'attirant. Mais rien à faire. Il semblait ne nous prêter aucune attention. Et il fut plus difficile encore de
l'y faire re-rentrer... Ce n'est tout de même qu'un oiseau, même si nous le trouvons très intelligent. Mais il a bien
volé, cela me faisait plaisir de
le voir vraiment déplier ses ailes et tournoyer
autour de nous. Quelle envergure ! Il s'est posé
aussi. D'abord sur mon fils, le plus petit des humains présents, puis sur ma fille, sa "maîtresse", et enfin longuement sur moi, son
"soigneur". J'étais contente de retrouver ce
contact-là avec lui. Le sentir passer
d'une épaule à l'autre en sautillant sur ma nuque. Venir picorer le bout
de mes doigts (les petites peaux autour des ongles) puis partir faire un tour
dans la pièce à la découverte de tous les endroits
et meubles qu'il ne voit que depuis la volière,
derrière les barreaux. Il lui faut
connaître cette pièce à fond, nouvelle pour lui, car auparavant il était libre, dans une autre... On est toujours prisonnier de
quelque chose. À la fin, ma fille a dû user d'une technique qu'elle a mise au point pour
l'attraper et le remettre en cage où, visiblement, il n'a pas eu
l'air malheureux d'avoir à retourner. Permission terminée. Il est allé manger tout de suite, puis a
lissé ses plumes (éviter, dans le domaine, comme dans d'autres, toute
projection anthropomorphique, mais observer, connaître, chercher à connaître, toujours).
Mercredi
25 septembre
Quatre
jours que je n'ai rien pu écrire (hormis retravail du
manuscrit) à cause de choses multiples
(rendez-vous avec le pédopsychiatre pour commencer de
préparer mon fils à l'intervention qu'il va bientôt avoir à subir; une personne à quitter (en renonçant ou plutôt le faisant, lui, renoncer à nos rencontres épisodiques), personne qui avait dans ma vie réapparu sans crier gare
et dont je n'ai en ce moment pas le loisir d'écouter
la plainte ni tenir compte de ses "besoins", ni du fait qu'il soit
malheureux parce qu'il n'y a pas pour lui "suffisamment d'espace" dans ma vie... (Non, il
n'y a pas. Tu as bien vu...).
Le pédo-psy, c'était une bonne idée (venue d'une amie, sage-femme, le connaissant). Il a dit,
lors du premier rendez-vous : Je veux le rencontrer dès
octobre, s'il est d'accord. Comme ça, on se préparera dans l'insouciance...
J'ai aimé l'expression... C'est de cela dont nous avons besoin. L'insouciance. Le soir, en rentrant de
cette première entrevue qui n'était pas une "séance" (donc gratuite car c'est hyper cher, 500F la demi-heure, et non remboursé), je suis euphorique ne me sentant plus seule, ou moins seule, avec cette idée lancinante d'accompagner mon
fils, à une date que je ne connais même pas (dans un mois, plusieurs, l'année prochaine ?...), pour cette opération, et longue hospitalisation à suivre... J'ai trouvé quelqu'un sur qui m'appuyer en cas de problème, et lui, l'enfant, quelqu'un pour le soutenir, qui ne soit pas ses
parents uniquement. C'est comme si on venait de me retirer une grosse - très grosse - épine du pied.
Samedi 28
septembre
Je suis
allé voir ma mère. L'ai trouvée vieillie et attendrissante.
J'avais envie de la ramener chez moi. Ne pas la laisser seule. Avons trié et classé son dossier médical (long comme le bras...). Au retour, j'étais triste. Personne à la maison. Tous, envolés. À part l'oiseau, dans sa cage.
Qui dormait. Même les poissons avaient l'air de dormir au fond de leur aquarium, parfaitement immobiles. J'ai regardé le film La haine.
Vendredi
4 octobre
Grosse
crise le soir avec mon aînée qui me reproche brutalement de ne rien lui laisser faire.
Je suis "un monstre de répression"...

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