Entre nous (117)
Samedi 5
octobre 1996
Mal à la tête. Règles. Je fais les courses à
Franprix, seule, en deux voyages. Pas
pu tout transporter d'un coup. L'après-midi, ça va un peu mieux. Je sors un moment avec ma fille. J'ai reçu les allocations familiales (600F). Le soir, ambiance
assez détendue à la maison.
Dimanche
6 octobre
Achevé presque la rédaction du manuscrit. Pour un
dimanche, cela relève de l'exploit ! Nous avons sorti l'oiseau, sans difficulté. Le soir ma fille aînée fait un baby-sitting. Plutôt
un assez bon dimanche.
Lundi 7
octobre
J'en ai
fini avec la rédaction du nouveau Félix mais j'ai des problèmes avec l'ordinateur pour imprimer. Contrariée. À treize heures j'arrive enfin à me dépanner seule. Je suis contente et je file retrouver le vrai
Félix pour le ping-pong. Beau
temps, promenade autour du lac de Saint-Mandé ensuite. Sujets abordés : les enfants, la pulsion sexuelle, le tai-chi, et aussi nous parlons de la dissidence en Union soviétique, après avoir vu et entendu Vladimir Boukovski à la télé (Bouillon de culture).
Je rends les 600F à Serge qui me les avait avancés pour des achats urgents de rentrée. Il n'en veut pas, mais j'insiste. "J'ai reçu les allocs, je fais, et elles sont pour ça..."
Mardi 8
octobre
Le matin, je commence la dactylographie d'un nouveau texte qui n'a encore pas de titre. Pendant
deux heures, je travaille sans être dérangée. Personne ne m'appelle plus,
le matin. J'ai dû finir par faire le vide
autour de moi, depuis cette rentrée... Je ne sais pas si je le
regretterai, plus tard...
Il fait
très beau. Ping-pong agréable. En suite de quoi Serge me parle de sa femme qui ne
semble pas aller bien, sans qu'il sache pourquoi. - Je l'insupporte, lâche-t-il. Je me
demande si je ne devrais pas vivre seul, et elle aussi doit se le demander, je
pense...
Cela ne
l'empêche aucunement de m'annoncer
qu'ils vont probablement faire un voyage en Égypte, d'une semaine, et hors congés scolaires. Je suis sûre ce doit être une concession qu'il lui a faite, suite à ses récriminations, mais il n'en parle pas ainsi... Il me présente la chose de manière factuelle, comme si cela
allait de soi. Une chose courante, alors que depuis que nous nous connaissons,
il n'est jamais parti à l'étranger. "Agnès a attendu son heure... La voilà arrivée, je me dis en moi-même, et tout haut, je déclare, mais j'aurais mieux
fait de m'abstenir car je vois qu'il pique du nez et a l'air soudain de m'en vouloir :
- Il n'y a pas de communication entre vous. Que peut contre ça un "voyage en Égypte" ?
Mercredi
9 octobre
Attendu longtemps (très) Serge à Millepages (représailles à cause hier ?) pendant
que se tient le cours d'escrime. Enfin, il se pointe (il avait "mal au
ventre"). Ensuite, dans la rue, nous tombons sur Sandrine, l'ex de son
fils, qui lui saute au cou et reste ainsi comme suspendue à lui pendant plusieurs secondes, dans ses bras... Devant mon
étonnement quand elle s'éloigne, il me dit : - Une hystérique gentille, bah que veux-tu...
Jeudi 10
octobre
Nous allons à Auchan, et pour la première fois depuis la rentrée,
il me regarde avec tendresse, comme autrefois. Avant la mort de sa mère... Il me dit qu'à son goût je ne suis pas suffisamment hystérique, que les hommes sont attirés par les hystériques, je devrais le
savoir... Nous rions. Puis il se reprend : - Ce qu'il y a, je n'ose plus te
regarder, de peur que ça m'entraîne trop loin...
Vendredi
11 octobre
Il doit
partir à trois heures de l'après-midi, pour se rendre avec Agnès à Trouville. Ne parvient pas à négocier le départ pour seize heures, plutôt. Elle tient bon. Donc, il me dédommage en me filant 200F...
Je rentre à la maison à quinze heures et peux ainsi me remettre à l'écriture (une heure de plus
aujourd'hui) du manuscrit nouveau. Qu'est-ce que je vais faire de ces deux
cents balles, me dis-je en les sortant de ma poche où il les a fourrés en m'embrassant, "une dernière fois"? J'aime bien cette manière chez lui de s'excuser... J'irai au
cinéma, ce week-end.
Samedi 12
oct. Ciné
avec les filles (Encore, titre du
film). Pas terrible. Beaucoup de complaisance et peu d'humanité. De Pascal Bonitzer. On s'attendait à mieux... Le soir tard, avec ma fille cadette, on regarde
la cassette d'Une journée particulière, en sirotant une
vodka-orange. Beaucoup, beaucoup mieux...
Dimanche
13 oct. Cinéma avec mon fils (Le Jaguar)
Lundi 14
octobre
Parti à quinze heures vendredi à
Trouville, il rentre à la même heure, le lundi. Notre après-midi
en est bien entamé... Ne reste plus qu'une heure.
Il me caresse la joue en murmurant : Je te connais... Et quelque chose comme
"t'as de beaux yeux, tu sais..."
Appel de
ma mère à quatre heures, qui me demande de prendre rendez-vous pour
elle "avec un chirurgien". Chose faite.
Mardi 15
octobre
Expo De l'impressionnisme à
l'Art Nouveau,
au Musée d'Orsay (avec deux "invitation-presse",
fournies par Agnès...). Intéressant. Deux ou trois belles choses dont un tableau de
Bonnard (1891) : Intimité, dont je cherche en vain une
reproduction car je sais que dans le titre de mon nouveau texte, il y aura le
mot "intimité"...
Le soir,
conduire mon fils après l'école, en métro chez le pédopsy (500F la séance). Retour à la maison à 19h. Je suis crevée.
Mercredi
16 octobre
Bien
travaillé le matin. Au final, alors que
je croyais seulement recopier le texte "Félix
ou l'intimité", ce qui me paraissait à l'avance très fastidieux, il s'avère que ce n'est pas tout à
fait de cela qu'il s'agit. En dactylographiant ce que
j'ai mis déjà un mois à transférer depuis mes carnets, je m'aperçois que c'est toute une réécriture
qui se produit, et ce travail de troisième main est plus qu'intéressant à faire... Je suis contente. Je
regrette seulement la petite reproduction du tableau Intimité de Bonnard... Elle ferait si bien, en première page...
Jeudi 17
octobre
Expo
Picasso (sur deux "invitation presse-Agnès", à son nom toujours...). Nous nous rendons en métro jusqu'au
Grand Palais, mais le musée est fermé à cause de la grève. Revenir demain. Nous allons alors au Forum des Halles.
Ce n'est pas notre Auchan-Fontenay à nous, où nous avons nos repères... Du bruit, beaucoup de bruit, des gens
creux, insignifiants, vêtus de façon voyante, mais habillés vulgairement... On se sent comme perdus. Pas notre univers... Retour Vincennes,
illico. Le soir, j'ai mal au cou et plusieurs points douloureux au crâne que je masse (accupressing) en essayant de me rappeler
sa méthode à lui de massage... Je vais mieux, après. Je ne sais pas pourquoi
je suis fatiguée comme ça.
Vendredi
18 octobre
Nous
retournons au musée, pour l'expo sur Picasso.
C'est le premier jour d'ouverture au public (alors que la veille, c'était encore "pour la presse") et il y a beaucoup de monde.
Trop de monde. Mais superbe. Retour à 18h et pas 16h car mon fils
est chez son copain. Nous nous arrêtons au Lina's, de Bercy. Il pleut. C'est le soir. On parle du deuil... une
fois de plus.
Samedi 19
octobre Plein de monde à la maison, ça n'arrête pas... famille
(beaux-parents), amies (Georgette et Laura : Georgette est en forme, Laura est
triste). Il ne m'a pas laissé de messages et ne m'en
laissera pas de tout le week-end. C'est la première
fois...
Mercredi
23 octobre
De plus
en plus, je le vois partir. Il ne
m'appelle plus au téléphone : il sait pourtant où
me trouver, mais il veut faire "des économies de téléphone" (probablement à la demande d'Agnès, qui voit chaque mois le
nombre d'heures de ses appels s'afficher sur la facture, avec toujours le même début de numéro...).
On ne parle ensemble que de choses qui finissent, s'achèvent ou sont en train de s'achever. De mort, de deuil, de
retraite... Moi je continue, imperturbablement, à
lui faire le récit de choses de la vie bien
vivante, pour le tirer vers là où je me trouve encore, l'enlever momentanément à ses idées noires, mais je sens qu'il est absent, comme il ne l'a
jamais été jusqu'à présent.
Au retour de nos sorties, quand je l'observe de côté alors qu'il conduit, menton
rentré, mains posées parallèles ou croisées sur le volant, profil dur, bouche affaissée, l'esprit, je le sais, encombré de tout un tas de pensées,
agité, aussi, je me dis que sa
survie est nécessaire, que les douleurs
profondes qui brûlent lentement, comme du bois
vert, ennoblissent, et que je connais la valeur qu'il attache aussi à la joie - car il est encore à
certains égards, joyeux (quand on part en promenade, à
l'instant où l'on se retrouve, mais jamais
au retour). Il dit se sentir las, vidé, mais pas vraiment non plus démoralisé. C'est au-delà. Bien au-delà. Il est même trop épuisé pour avoir, comme moi je dis, des idées noires...
Alors, je lui suggère qu'il s'agit là peut-être de ce que Freud appelle, dans son essai sur le deuil, "les déchets métaboliques de la fatigue qui peuvent rendre pour un
temps heureux, presque gai..."
Je devine en lui une curieuse division des
fonctions (en conscience de soi, émotivité, réflexion, idées complexes ou absurdités
totales) sans véritable utilité, ni importance, mais qui lui servent néanmoins à s'accrocher, en les alimentant régulièrement, à un ou deux sentiments
primordiaux, ceux que l'on dit "naturels"... Mais cela ne nous mène pas bien loin.
Je le sens quelquefois simplement content, d'une certaine façon aussi soulagé, comme "excusé" à l'avance, d'être délivré de la part privée ou "personnelle" de lui-même... Mon mal de crâne récurrent de ces derniers temps vient de là, j'imagine. Parfois, j'en arrive à me demander, s'il serait capable, sur le champ, et si je
le lui demandais (à sa place, car il n'en aurait
pas personnellement le courage) de mettre fin à
nos rencontres. S'il aurait la force de... Assumer ainsi encore une chose - une chose de plus - qui finit.
Exiger
l'impossible de quelqu'un, en exerçant le pouvoir où il ne peut l'être, n'est-ce pas, comme le
suggérait Spinoza, une forme
pernicieuse de tyrannie ?... Attendre de l'autre qu'il ait la force...
S'attendre à ce qu'il la trouve...
Moi, je
ne l'ai pas - je ne l'ai plus. Nous sommes allés
trop loin. Par moment je me dis que c'est important que je sois là pour lui, que je représente ce qu'il lui reste
encore de vie.
Pour moi
aussi, c'est important, mais je ne me demande pas pour quelle raison. Il me
suffit de me tenir, encore et toujours, c'est-à-dire
au quotidien et, pour le moment du moins, pas seulement en pensées, aux côtés de cet homme peu démonstratif, solide malgré sa fragilité, malin, paisible, d'un style
plus calme que je ne le suis moi-même, moins actif en tout cas, et plus réservé. Un observateur du monde, qui s'en détache peu à peu...
Quoi
qu'il en soit, le temps est venu de l'épuisement spirituel, physique
(et émotionnel).
Tous les
rêves ont été rêvés.
Toute l'âme résumée
Quand lente nous l'expirons
Dans plusieurs ronds de fumée
Abolis en d'autres ronds
Stéphane Mallarmé
Toute l'âme résumée
Quand lente nous l'expirons
Dans plusieurs ronds de fumée
Abolis en d'autres ronds
Stéphane Mallarmé


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