Entre nous (118)
Jeudi 24
octobre 1996
Je suis
allée au cimetière me planter un court moment devant la tombe d'André Louis, et y déposer un pot de bruyère, à défaut de pouvoir lui parler, à
lui. Il me manque. Un soleil radieux me chauffait le dos et un froid sec semblait vouloir rappeler que nous étions en novembre pour ainsi dire. J'ai aimé le calme du lieu. Éprouvé un sentiment de paix. Ils sont tous là, en paix...
Dans la
foulée, l'après-midi, j'ai voulu qu'on aille Serge et moi, sur la tombe
de sa mère (autre cimetière, dans le haut de Vincennes) pour la fleurir. Il s'y est
opposé très fermement. J'en fus étonnée. Ma suggestion l'a rendu presque en colère.
- Non,
franchement, je n'ai pas la force.
- Même si je suis là, avec toi...
- Je ne
vois pas l'intérêt. Et toi ? Qu'est-ce qui te prend à vouloir faire la tournée
des cimetières ? Tu préfères t'occuper des morts plutôt que des vivants ? T'as raison, c'est moins fatigant...
- Se
rendre sur la tombe des morts n'est pas s'occuper d'eux, voyons... C'est être vivant, et se souvenir. Se souvenir pour être
vivant... Ne pas oublier qu'on est vivant, et qu'eux ils sont morts.
- Ah!
C'est ça ! Tu crois que tant que je ne
serai pas capable d'aller sur la tombe de ma mère,
je n'arriverai pas à admettre qu'elle est
partie... C'est des salades, tout ça...
Vendredi
25 octobre
Suis allée à Bercy avec Serge. Nous parlons
immobilier. Ça ne m'intéresse pas tellement, mais lui, si. Il m'avance 250F pour
acheter des cassettes (audio et vidéo) pour les filles. Je
constate qu'il est de plus en plus apte à me quitter facilement lors
des petites séparations. Très occupé par son deuil, il veut
rentrer pleurer dans son coin. Il recommence cependant à dire qu'il me hait, ce qui est signe qu'il va mieux.
Demain il
me conduira en voiture chez ma mère, si je le contacte
"assez tôt" pour qu'il ait le
temps de se préparer... - Tôt, c'est-à-dire ?... - Je sais pas, onze
heures... - Ah ben ça va, alors...
Samedi 26
octobre Week-end "à la mère"...
Je vais
chercher maman chez elle et la ramène chez moi jusqu'à dimanche soir. Nous marchons doucement, pour le trajet de
chez elle à la gare du RER, et nous
parlons bien, elle, accrochée à mon bras : féminité, maternité, sexualité... j'arrive même à l'entraîner sur ce sujet à trois volets qui, semble-t-il, est son véritable problème actuel. En tout cas celui dont il faut absolument
discuter avant d'en passer par la chirurgie pour résoudre un soi-disant "prolapsus de l'utérus" vaguement évoquée par son médecin généraliste...
Lundi 28
octobre Vu Serge, avant son départ pour Trouville.
Finalement,
ça m'arrange qu'il parte
pendant la semaine de congés scolaires. Cela me posera moins
de problèmes d'organisation pour
parvenir à le rencontrer de temps en
temps.
Maintenant,
je m'arrange de tout. J'évite les conflits en moi-même, et avec les autres. Je joue serré et en même temps j'essaie d'aplanir les difficultés.
À la veille de son départ, il semble assez disposé
à parler. Ça lui fait du bien, et moi aussi.
- Si,
bien sûr, il y a du plaisir dans la
vie conjugale, tu ne trouves pas ?
- Oh moi,
tu sais, rien que le mot me paralyse...
- Il y en
a, ou il peut y en avoir, mais c'est
une forme de plaisir pour lequel il faut se donner beaucoup de mal...
-
Vraiment beaucoup, oui. Trop, je
dirais même. Et je n'ai pas la force.
- Tu n'as la force de rien, de toute façon...
- Surtout pas celle de me pencher sur la question du non-plaisir conjugal.
- Tandis
que se rencontrer, en tout cas pour moi, c'est un plaisir sans effort, qui vient tout seul et qui est
de l'ordre de l'inconscient.
- Il faut
tout de même sacrément s'organiser pour qu'on puisse se voir...
- Oui,
mais ça, on y arrive toujours. Te
voir, être avec toi, c'est presque
une forme d'absence à soi-même.
- Tu
trouves ?
- Oui,
c'est reposant. Enfin en tout cas ce plaisir-là
n'a rien à voir avec celui qui émerge de temps en temps de la vie de couple, qui
s'apparenterait plutôt à une sorte d'épreuve. Réussir à faire ce qui est écrit. Cahier des charges hyperrempli, bourré à craquer. Ce qu'on a préparé, prévu ne réservant plus de surprise,
aucun étonnement ne lui est associé. Ni de ce fait, remarque, aucune déception non plus. C'est tranquille. Le temps de l'irritation, la
tristesse, le cœur qui palpite, c'est très loin... On retrouve chaque jour,
chaque soir ce qu'on a décidé en un autre temps, dans une autre vie, qui paraît par moment ne plus être la sienne, mais en même temps à cet engagement on ne peut s'empêcher de vouloir à
tout prix rester fidèle. Au nom de quoi, je ne sais
pas...
- Oui, évidemment, en un sens ça peut paraître reposant. La vie de couple, heureusement, n'a pas que
des désavantages... Sinon on ne
tiendrait pas. Mais méfie-toi, il peut aussi y avoir
un retour de bâton. Tu verras quand tu auras largement dépassé les vingt années de vie commune...
- Merci
bien. Ne me décourage pas à l'avance. Je sais parfaitement qu'on n'y trouve pas, comme
on la trouve entre nous, la légèreté du rêve. Ce rêve pour lequel nous sommes prêts à affronter toutes sortes de
difficultés pour qu'il puisse sans cesse
être recréé, jour après jour - ainsi que la légèreté, qui l'accompagne.
- Travailler
sans jamais s'amuser est un mauvais passe-temps. J'ai toujours dit.
- Tandis
que là, on s'amuse bien... Et si
quelqu'un s'avise de nous reprocher quoi que ce soit, on peut toujours dire (ou
le penser seulement, c'est plus prudent) qu'à
évoluer ainsi tous quatre dans
une interdépendance aussi forte, nous
permettons aux deux ménages de trouver de l'air pour
respirer, que chacun des partenaires
le veuille, ou non...
- Ah ah
ah. Elle est bien bonne celle-là... Je me demande ce qu'Agnès penserait de ça, tiens.
Mardi 29
oct. J'emmène mon fils au ciné, à République, voir "Balto,
chien-loup". Retour long, mais
il est content car nous montons à l'arrière, dans la partie découverte de l'autobus.
Mercredi
30 oct. Parc Floral avec fiston et son copain. Soir, ciné en compagnie des filles : Passage
à l'acte, le titre.
Jeudi 31
oct. Ciné "Secrets et
mensonges", à Bastille. Sans ma fille, qui
m'avait pourtant promis de venir... M'a posé
un lapin. Avec (ou après) quel lièvre coure-t-elle encore ?
Samedi 2
nov. Je reçois une lettre-fax après plusieurs mois sans nouvelles de Salman, depuis l'Iran.
Je lui réponds aussitôt.
Lundi 4
nov. Serge rentre de Trouville. On se voit juste une heure. Il dit avoir passé une semaine éprouvante dans la bruine de
Normandie, avec sa femme qui fait comme si tout allait bien alors qu'il est
"en pleine dépression"...
Mardi 5
nov. Rentrée scolaire
Jeudi 7
nov. Auchan Fontenay
Je m'achète un aspirateur-balai contre l'avis de Serge qui se fâche presque parce que je n'ai pas "fait d'étude sur Minitel, auprès de 60 millions de consommateurs"...
(je n'ai pas que ça à faire, moi...) On manque de s'engueuler à ce sujet. Il est très agressif et dit : Tu es
comme Agnès, tu ne veux rien savoir de
ce que je te dis, tu pars bille en tête et rien ne peut t'arrêter... - Oui, enfin ce n'est qu'un aspirateur, on ne va pas
y passer la journée non plus... Je l'achète tout de même, "dans son dos",
pendant qu'il est parti au bureau de tabac de la galerie commerciale. Est-ce
que je lui déconseille de s'acheter des
clopes, moi ? Après quoi, nous allons nous
promener à Fontenay-sous-Bois, dans le
parc de la mairie, là où il s'est marié... On y parle de
l'impuissance sexuelle, des rituels du deuil, et de son délire de persécution. Tout un programme.
Vendredi
8 novembre
Drôle de journée. À la fois gaie et sombre, enjouée et morose. Bizarre en tout cas.
Avec
Serge, chambre 23, confirmation de son impuissance, au son du générique de "La chance aux
chansons". Pour moi, un sentiment étrange, fait de gaieté et de tendresse. Pour lui, une "désorientation totale" (dit-il lui-même), mais pas triste non plus...
En
sortant du Campanile, j'embraye
aussitôt sur ma mère que j'accompagne chez le chirurgien. Pas de prolapsus.
Pas d'opération. Ouf !
Le matin,
j'avais mis un point final à "Félix ou l'intimité". Peut-être de là, et de là uniquement, m'est venu ce sentiment de satisfaction et
de liberté, ce jour... Car si non, je ne
vois vraiment pas...
Samedi 9
nov. Écrit à Roger Grenier. Je suis contente de mon texte et désire le lui faire lire.
Dimanche
10 novembre
La guerre
des confitures de coings, entre époux, est déclarée. Il veut absolument que j'en
fasse, comme sa mère en faisait avant, et je n'ai pas envie, mais alors
pas envie du tout... Il décide de les faire lui-même et finalement ne s'en sort pas si mal. Ni vainqueur, ni
perdant, à cette guerre-là. Et le résultat, reconnaît-il de lui-même, "c'est un demi-échec"... Car la confiture est un peu molle... Il se demande pourquoi.
Lundi 11
nov. Ma fille aînée a 17 ans ! Elle est très
entourée par tous ses amis qui défilent à la maison pour lui apporter
des cadeaux.
Mardi 12
novembre
Ma mère m'appelle le matin, après
avoir passé "une nuit
horrible". Elle a failli appeler Police secours... (?)
Je suis énervée toute la journée et assez pessimiste pour l'avenir. Généraliste, chirurgien,
urologue... et après, quoi ? Psychologue, sans
doute ? C'est l'angoisse, et il faut être là pour l'entendre sans pour autant se laisser emporter par
le courant... Apprendre aussi à résister aux assauts téléphoniques. Ne pas se ronger les sangs en se disant "Que
faire, maintenant ?" Il n'y a pas forcément quelque chose à faire... Mais savoir - se le rappeler - qu'une fois qu'elle a dit
son angoisse et mit un peu la pression sur ceux qui l'entourent, c'est-à-dire ses enfants, elle, elle va très bien...
Le soir,
j'accompagne mon fils chez son psy, et il n'a pas du tout envie d'y aller... Se
fait tirer par la manche. Dès la deuxième séance, ça l'ennuie. Ne voit pas l'intérêt. Après l'école, il est fatigué, et préférerait aller chez ses copains plutôt que d'avoir à parler de sa future opération qui pour lui, dans son esprit de petit garçon, sérieux et raisonnable, est
pourtant loin, bien loin... - Il n'était pas "preneur"
aujourd'hui, me dit Tony, en le ramenant dans la salle d'attente...
Mercredi
13 novembre
Un coup
de fil de Roger Grenier qui a reçu ma lettre ce matin. Nous
devons nous voir vendredi afin que je puisse lui remettre le manuscrit de
"Félix ou l'intimité". - En fait (je le lui dis) ce que je souhaiterais, vous me direz si je rêve, c'est en faire une pièce radiophonique... Ce texte a
la forme (particulière) d'une pièce radiophonique. Cela s'est fait tout seul.
Roger dit :
- On
verra, il faut que je lise d'abord... mais sachez déjà qu'une pièce pour la radio, ça ne se fait pas "tout
seul", comme vous dites, c'est très formaté, avec des règles précises, dont on ne sort pas comme ça... Moi qui en ai créé un certain nombre, je peux
vous le dire... Il ne suffit pas d'un dialogue entre deux personnages, ou plus,
il faut aussi des séquences courtes, un ou des lieux d'action qu'on ne voit pas
mais que l'auditeur doit pouvoir imaginer, néanmoins...
- Oui, je
comprends. C'est peut-être seulement parce que ce
texte-là je trouve qu'il respire, et
je ne le vois pas figé dans un ouvrage qui
s'ennuierait à attendre quelques lecteurs,
sur une table de librairie...
- Oui, je
vois, vous aimez le côté éphémère de la radio, qui vient
jusqu'à nous, pour nous toucher,
peut-être... Si vous n'aimez pas,
hop!, on peut tourner le bouton... Mais il faut avoir pu capter son auditoire. Et ça, c'est
tout un art. Mais je comprends, pour un auteur, c'est aussi ce qui fait le charme et l'intérêt de l'écriture radiophonique...
- Et puis
je dois dire, vous l'avouer, j'aimerais bien voir mes deux personnages incarnés par des voix de comédiens...
- Ah ça, c'est autre chose. On en parlera vendredi.

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