Entre nous (119)
Jeudi 14
novembre 1996
On fait
un petit ping-pong, dans le froid. Je n'ai pas envie au départ mais finalement cela me change les idées. Je me concentre sur la partie et j'en oublie un peu mes
démêlés avec ma fille aînée, qui comme toujours voudrait
bien avoir le beurre et l'argent du beurre. Le beurre, c'est une journée à Euro Disney avec ses copains
et sa sœur. L'argent du beurre, c'est
un week-end à la campagne, en auto, avec
ses autres copains... Elle veut faire les deux en même
temps, à la suite plutôt, et je ne suis pas d'accord. On s'accroche.
Vendredi
15 novembre
Je vais
chez Gallimard porter mon manuscrit à Roger Grenier. "C'est
une pièce !", dit-il, réjoui. Je suis étonné de ce qui est sorti de votre
laboratoire. Je ne m'attendais pas à ça..."
Moi :
"Faites-en ce que vous voulez, mais j'ai besoin d'argent..."
Je suis
contente de cette entrevue. Je ne suis pas rentrée
chez moi, comme souvent, avec cette légère déception, ce petit découragement passager que j'éprouve
habituellement en sortant de la Maison Gallimard. Là, je viens de lui donner ce
texte, qui est le meilleur de ce que je pourrais fournir sur le sujet. Je suis
allée au bout de "Félix". Enfin je crois. Donc je croise les doigts, et
j'attends. Rien d'autre à faire.
Le soir,
une bonne engueulade avec ma fille qui voulait aller "dormir chez Roberto",
profitant de ce que son père n'est pas là. Je n'aime pas ses combines.
Samedi 16
nov. Salman n'est toujours pas rentré. Il me manque. J'aurais
besoin de discuter avec lui. Les autres, tous les autres, ne me comprennent pas, moins bien que lui en tout cas.
Je me réveille un peu éprouvée par l'accrochage de la veille avec ma fille. Il y a donc toujours quelque chose qui ne va pas... Elle me laisse faire le Franprix seule. La nuit, j'ai
rêvé que j'étais assise par terre en
chemise de nuit sur un terrain vague et que parfois elle passait pour me
frapper. Quand je le pouvais, je la frappais aussi. Et dans l'ombre, je voyais
Roberto sourire...
J'étais seule cette nuit, car F. parti pour un stage. Je me
suis dit heureusement que généralement le père est là, pour me protéger de mes enfants... Ça sert avant tout à ça, un père. À midi, j'emmène mon fils chez le
dermatologue qui lui trouve des "molluscum contagiosum". Il va
falloir les lui enlever, et fiston ne veut pas. Il dit qu'il en a assez de tous
ces "docteurs-de-tout", où je le traîne de force (c'est surtout à
cause de son psy, qu'il dit ça, j'entends bien).
Dimanche
17 nov. Compétition d'escrime pour mon gars, qui est très beau avec son équipement complet. L'après-midi, compote, lecture,
repassage... Et le soir, on regarde tous les quatre, mère-enfants, la série sentimentale hospitalière
Urgences, à la télé, vautrés les uns sur les autres, sur
la banquette dépliée...
Lundi 18
novembre
Je parle à Serge, qui aujourd'hui semble réceptif, de la relation mère-fille
et de ces mères qui vivent avec leur
fille, à travers leur fille, un
fantasme d'adultère, non consommé.
Quand le
père est présent, la fille le séduit en faisant tout pour débiner sa mère. Quand il est absent, la
fille entre dans une relation sado-masochiste avec sa mère, faite de complicité homosexuelle...
Le bon père est celui qui, tout en valorisant narcissiquement la
fille sur le plan physique et intellectuel, en lui faisant confiance quant à son intégration sociale et amoureuse,
ne cherche pas pour autant à connaître sa vie relationnelle et amicale. Celui qui n'est pas un
père voyeur. Serge est ailleurs, il dit : - Tu as de la chance, j'aurais tant aimé, moi, avoir une fille...
Mardi 19
novembre
Je
m'accroche avec Serge (je m'accroche avec tout le monde en ce moment, je ne
sais pas pourquoi) au sujet d'un film amateur montrant des soldats israéliens en train de maltraiter dans une cour des ouvriers
palestiniens ayant voulu entrer clandestinement en Israël. Il soutient mordicus que ce n'est pas "de la
torture" mais des coups, un vulgaire et un inadmissible (il en convient) tabassage, comme
il s'en produit dans les commissariats partout, sur toute la terre. En France,
aux USA, etc.
Je ne
suis pas d'accord. Qui ne dénonce pas, soutient, et de
plus il ne s'agissait pas de coups donnés au hasard, si l'on peut en
juger par la vidéo amateur, mais à mon avis d'humiliations, physiques et psychologiques,
permises et même autorisées sur un arrière-plan politique précis : l'encouragement du Shin Beth à élargir et augmenter les différents moyens de torturer.
Mercredi
20 novembre
Nous n'en
restons pas là. De nouveau, au café, un petit début d'accrochage avec Serge,
toujours à propos de la même chose, et cette fois c'est moi qui relance la discussion
en lui lisant un extrait de l'article du Monde d'hier dont j'ai recopié quelques passages... On s'étripe,
et après, on se quitte - sonnés. "Un bisou pour les Israéliens, fait-il en m'embrassant sur la joue, et un bisou
pour les Palestiniens, sur l'autre joue..."
Le soir,
ma mère m'appelle "très angoissée" car elle n'a pas pu réserver de taxi pour demain afin de se rendre à l'hôpital. Je m'énerve, et lui dis que je m'en occupe. J'aurais bien aimé qu'elle soit au moins capable de prendre cela en charge.
Mais non. Je ne la rappelle pas pour lui dire que c'est arrangé. Marre de la pression. Toute forme de pression.
Vendredi
22 nov. Au café, attablés, en compagnie de l'écrivain portugais De Oliveira,
jusqu'à 19h, on discute bien.
Demain, François s'en va chez ses parents
pour se reposer quelques jours après l'audit de sa boîte. Le soir, on s'accroche car je n'arrive plus à lui parler. De rien. Il n'est pas accessible, et ce depuis des
mois. Depuis cette histoire d'audit il a complètement
décollé, rentrant de plus en plus tard et se mettant devant le
journal à peine sorti de table, sans
enlever son assiette, ni rien. Je suis sa bonne. Maintenant que l'audit est passé, il n'arrive pas pour autant à atterrir. Il est en pleine régression.
Travail intensif, puis Papa-Maman, aussi sec. J'ai voulu lui parler de ma mère, il me ramène à son père... Puis je lui pose une
question précise, la concernant. Réponse : si tu veux bien t'occuper de ta mère, commence par passer le permis de conduire... - Merci du
conseil. Bravo! Et... tu m'achèteras une voiture ? Il y a de l'eau dans le gaz.
Samedi 23
novembre
Passé la journée avec les deux plus jeunes,
et une amie. L'aînée, partie en week-end à la campagne avec Roberto et
tous les copains-copines, mais chez les parents d'une amie. Enfin, ce qu'elle me
dit... Le soir, même ma cadette veut
"sortir". Je l'accompagne chez une amie qui s'avère être plutôt un "ami"... et retourne à onze heures la rechercher (c'est là que je découvre le pot aux roses...).
Nous nous couchons à minuit. F. avait appelé dans la soirée. Depuis la maison de
campagne, où il est, avec ses parents. Il
avait la voix posée et douce du gars qui veut se
faire pardonner sans toutefois prononcer un seul mot d'excuse. Nous nous sommes parlé deux minutes, très poliment, comme à chaque fois qu'on s'est quelque peu heurtés, jusqu'à ce que j'entende la voix de
sa mère l'appeler pour dîner... C'est toujours depuis là-bas qu'on règle certains de nos comptes,
et au téléphone... Il a besoin de la barrière parentale de protection et de la distance - l'éloignement - pour pouvoir m'affronter.
Dimanche
24 nov. Marché du dimanche matin
Moi
aussi, comme François, je ramène des "anecdotes du marché", mais ce ne sont pas les mêmes que les siennes, qui concernent essentiellement commerçants à l'étal, ou clients. (je lui en veux encore...).
Un mec,
donc, costume-cravate, bien nourri, devant un panneau annonçant un meeting de Philippe de Villiers, se fait harponner
par un autre, même look, plus vieux, qui lui
lance :
- Dommage, vraiment, que celui-là vous ne l'ayez pas trucidé... - Trucidé ? Que voulez-vous dire ?... Tout de même, vous y allez un peu fort... - Non, excusez-moi... je voulais dire dommage que vous ne lui ayez pas "cassé la figure"...
- Dommage, vraiment, que celui-là vous ne l'ayez pas trucidé... - Trucidé ? Que voulez-vous dire ?... Tout de même, vous y allez un peu fort... - Non, excusez-moi... je voulais dire dommage que vous ne lui ayez pas "cassé la figure"...
Un plus
jeune, passant à ma portée, me tend un tract, pour le même
meeting. "Non merci, je réponds, le refusant, certainement
pas !"
Le soir,
cinéma avec une amie ("Un air
de famille") puis au retour, Urgences, la série,
avec les enfants.
Lundi 25
novembre
Je suis
fatiguée. Mal à la gorge. Je prends de la propolis et j'en apporte aussi
un petit sachet à Serge ("on dirait de la
came") qui a un peu de sinusite. Au café
La cour romaine de Bercy, on
parle (dans l'ordre) de la série Urgences, qu'il suit aussi chaque dimanche soir, de Brigitte
Baillard, dont on dit du mal (pas vraiment du mal d'ailleurs mais il demande pourquoi
elle continue de chercher "l'âme sœur" et je la
"défends" en disant que ce
qu'elle veut principalement, c'est que les hommes ne piétinent plus son désir), du colloque à l'Unesco sur la Shoah, de
l'impuissance, et cetera.
Chez Carrefour, il choisit avec moi tout un
tas de boules bleues pour Noël, et il les paye. ("Je sens que tu as grand besoin
que je fasse quelque chose pour toi, en ce moment..., non ?")
C'est un
Noël bleu que nous allons faire
cette année. Nous avons décidé ça, samedi, avec mon fils... Il n'y a plus que lui qui
s'emballe pour la chose, dans la famille, on dirait...
Serge
pense encore (ou toujours) que son impuissance vient d'un "manque d'entraînement" (!), et aussi du fait qu'il n'aurait pas de
"partenaire adéquate". Ce
serait quoi, ou plutôt qui , selon toi une partenaire adéquate
? je demande. Il dit : J'en sais rien, justement. Peut-être
faudrait-il que je me tourne vers les hommes... car eux seuls savent comment ça marche, notre machin, ce truc qu'on a entre les jambes...
Mais le problème, vois-tu, c'est que je ne
suis pas attiré le moins du monde par les
homos, hou la la non... - C'est exactement ce qu'on dit, non?, quand on l'est...
Mardi 26
novembre
Le matin,
coup de fil de Roger. "J'ai lu votre dialogue. Je ne suis pas content de
vous. Désolé de vous dire ça mais il n'y a aucune
progression dramatique, à la longue, c'est lassant;
quelques passages sont amusants, mais aussi on trouve beaucoup de banalités. On en parle quand vous voulez. Je vous embrasse."
Cling! Raccroché. Bam! dans ma tête. Je suis sous le coup mais néanmoins je garde le sourire. Une étrange joie (incompréhensible) m'étreint. Avant de raccrocher, je lui ai demandé de me renvoyer le manuscrit par la poste car je n'ai pas,
actuellement, "le temps d'aller le récupérer"... Et moi, ce texte, je l'aime bien !...
Mercredi
27 nov. Cours d'informatique pour mon fils, où
je le conduis. Escrime, l'après-midi, où je l'emmène. Serge, 1/4 d'heure. Soir
dermato bis, pour les "molluscum" du fiston...
Bien sûr, il faudrait réfléchir à l'histoire du manuscrit
mal-aimé. Mal reçu, si mal reçu... Chercher pourquoi il n'a
pas plu à Roger. Pourquoi il a tenu à faire ainsi le "censeur" (comme dans un rêve que j'ai fait l'été dernier où il se présentait tel) avec tant de véhémence... Ce n'était pas nécessaire. Ça ne lui ressemble pas. Je me
demande s'il n'est pas un peu jaloux de Félix. S'il n'y a pas chez lui
des tendances à se laisser porter (emporter)
par ce dialogue qui font qu'il ne le supporte pas... Tout bonnement. Je me demande un tas de
trucs. Je ne peux pas croire que ce texte soit si mauvais. Il y a autre chose.
Mais je ne sais pas quoi. Et ce manuscrit, je dois continuer à le défendre. Ça, c'est une chose sûre. Ma réaction m'étonne cependant. Sur le coup,
au téléphone, ce fut comme si je m'en fichais pas mal de cette
critique, de ce coup porté. Ce grand Refus. Évidemment, on peut se demander s'il ne s'agissait pas là, chez moi, d'un pur réflexe de défense, de protection... Mais non, même à l'usage, deux jours et une
nuit plus tard, cela ne me fait toujours rien. Je prends tellement en ce moment de décharges sur moi, de coup de jus qui me brûlent, et de tous côtés, une de plus ou de moins, je ne suis plus à ça près.
Jeudi 28 novembre
Salman, sans crier gare, fait son retour. C'est un franc et réel plaisir de le revoir et de l'écouter. Je ne m'étais pas vraiment rendu compte combien il me manquait depuis tout ce temps. Je m'étais pour ainsi dire habituée à son absence. Ce jour, il aurait voulu, je crois, me revoir hors les murs de ma maison, dans un café, sans doute. Mais je ne pouvais pas et il n'a pas osé formuler son envie. Il fut content cependant de revoir l'oiseau, qu'il avait gardé l'été pendant mon absence, installé dans sa nouvelle demeure-volière. Et d'entrapercevoir les filles. Cela, ces trois mois au bout du monde à mener un travail (enfin) jusqu'à son terme, lui a fait le plus grand bien, on dirait.
Samedi 30 novembre
Je suis allée chercher maman chez elle pour la ramener en RER et l'accompagner faire des courses (d'habillement) dans le centre ville, chez moi. On la dirait sortie d'une longue dépression. Elle est euphorique, babille sans arrêt, est heureuse d'un rien. Elle s'habille de pied en cape chez les commerçants (Maudet, surtout, spécialisé dans les vêtements pour hommes...), parle avec les vendeuses, s'extasie, se prête au jeu des essayages sans difficulté aucune... Tout le monde me dit que j'ai une maman vraiment charmante. On termine par un thé chez Joubin, dans le petit salon du haut. Plus chic, tu meurs. Ce serait trop.
Je suis réellement contente de ce retournement de situation (subit) chez elle.
Dimanche 1er décembre
Ma fille (cadette), aux idées sombres en ce moment (personne ne sait pourquoi, elle est très secrète, contrairement à sa sœur qui "déballe" tout), me traîne au cinéma du Forum des Halles pour y voir un film qui ne me fait absolument pas envie : Nos funérailles. Mais je me sens bien avec elle. Nous revenons en métro, à 20h. Trouvons le couvert mis par notre fils-frère qui nous attend. Ma fille aînée est "désespérée de la life", car elle n'est pas sortie du week-end... Elle ronge son frein mais finit par nous faire bien rire, avec toutes ses histoires...


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