Entre nous (120)





Lundi 2 décembre 1996

Je me sens très fatiguée. Dès que je m'allonge, je m'endors. Les règles arrivent. L'après-midi, avec Serge, nous allons à Auchan. Il me raconte un rêve qu'il a fait "le matin tard". Je n'ai pas rêvé depuis cent ans, moi, je pense... On parle cinéma. Soudain, j'ai un coup de pompe. Je souffre de ne pas avoir d'argent et de voir tous les parents acheter des tonnes de jouets pour Noël. Serge ne s'en rend pas compte. Il n'a "plus de fric", lui non plus, comme il dit. Il attend l'héritage de sa mère et veut tout garder pour que son fils "ne manque de rien"... On va taper quelques balles au parc du Tremblay, dans le vent.

Mardi 3 déc. Serge me donne 200F en disant "je ne supporte pas que tu sois triste".

J'emmène mon fils chez Tony, à sa séance psy du mardi. Dans le métro, nous jouons au pendu. Les gens à côté de nous sourient de nous voir. Au retour, alors que nous sommes à la station Palais Royal, le métro s'immobilise. "Un incident s'étant produit sur la ligne B du RER, la ligne est interrompue." Tous les voyageurs descendent. Nous, c'est notre arrêt, de toute façon. Mais il règne dans le couloir un silence étrange.
De retour à la maison le soir, j'apprends qu'à la station Port-Royal, une bombe a explosé faisant deux morts et de nombreux blessés...
Ma mère appelle pour vérifier que nous sommes bien rentrés. Je l'entends soupirer d'aise quand je décroche et lui dis que nous étions à "Palais-Royal" et non pas à "Port-Royal". Dans le métro, et pas le RER...
La vie ne tient parfois qu'à un mot...
C'est passé pas loin cette fois, me dis-je. Le soir, j'ai du mal à m'endormir. Je pense sans cesse à tous ces gens. À cette horreur de l'attentat.

Mercredi 4 déc. Cours d'escrime pour fils, courses avec fille.

François m'a donné 1600F pour faire les cadeaux. J'ajouterai pour ma part 800F. Ce sera un "petit Noël", mais ça ne fait rien. On est heureux tout de même.
Serge m'appelle juste avant l'escrime. On ne se verra pas car il a rendez-vous avec le notaire pour la succession. Cela le rend anxieux et provoque en lui différents symptômes (mal à une dent, douleur dans l'épaule, et cetera). Je lui dis de prendre de la propolis, et de ne pas trop serrer les dents, chez le notaire...
Il y a deux jours, il avait été un peu plus tendre, câlin même, mais c'est moi qui n'étais pas réceptive. Je crevais de n'avoir pas d'argent.

Jeudi 5 déc. Avec Salman, deux heures au café Le Drapeau.

Le matin, un incident avec ma cadette. Ce qui est rare, et bien plus coutumier avec mon aînée. Mais elle, elle ne dit rien et mène ses petites affaires dans son coin et dans l'ombre de sa sœur qui occupe tout l'espace, sans jamais parler de rien à personne. Cette fois pourtant, j'ai cru qu'elle m'avait menti. Et je m'aperçois que ça ne doit pas être la première fois. Par recoupements j'ai compris qu'elle m'avait embobinée lorsqu'elle m'a fait l'accompagner puis la rechercher à minuit, chez Johanna, une soi-disant "camarade de collège" (est-ce qu'on va un samedi à 23h chez une vague copine ?...) dont elle ne connaît ni le nom de famille, ni le téléphone, mais juste le numéro de l'immeuble, qui comme par hasard est celui où habite Félix (son Félix, à elle) qui se trouve être un ami de Roberto, le mec de sa sœur aînée, un toxico, traînard, encore pire que Roberto... En partant, je lui laisse un mot sur le buffet : "Quand on ne dit pas la vérité, forcément, à un moment ou un autre, on est obligé de mentir." Cela n'a pas plu à la demoiselle, car, paraît-il, "justement", ce soir-là, elle était bien chez "Johanna"... Et les autres soirs ? j'ai envie de dire. Mais je ne dis rien. Qu'elle réfléchisse aux conséquences (inévitables) de ses actes.

Vendredi 6 décembre

Un après-midi à chier, à attendre le plombier qui n'arrive qu'à quatre heures et demi, pour faire le ramonage. À cinq heures, je vais quand même à Bercy avec Serge. J'achète le cadeau pour François chez Go Sport. Puis, on rentre. Pas le temps de faire autre chose. "Tu as déjà le cadeau pour ton mari, dit Serge, inexplicablement de bonne humeur lui, ce jour-là... C'est toujours ça, non ? Et puis on aura fait d'une seule pierre deux coups. On se sera tout de même vus."
À la maison je ressens nettement comme deux points douloureux à la nuque que je m'efforce de faire disparaître par accupressing, quand je trouve un moment pour pratiquer... François rentre à dix heures du soir, sans donner d'explication. Sans excuse non plus. On l'a attendu pour dîner. Je ne suis plus à ça près, après tout. Cela fait vingt ans que l'on se connaît, je m'en suis rendu pile compte ces jours-ci... Pour moi c'est comme si je le connaissais depuis seulement dix ans, pas plus. Mais lui, il trouve que "ça les fait bien, les vingt-ans..."

Il y a quelques jours, c'était un de ceux, je me souviens, dont la thématique tourne autour de l'impuissance, avec Serge nous avons parlé de ce que c'est que d'être femme... Enfin, moi, j'ai parlé, même si lui aussi ce sujet l'intéresse (et même au plus haut point, le concerne directement, je trouve, pour un homme...).
Je lui disais qu'au fond ce serait bien si nous aussi nous pouvions avoir "des problèmes d'impuissance", de non-érection, de baisse visible de régime, d'absence notoire de libido, un truc concret et incontournable, quoi, qui fait qu'on est obligé de déposer les armes, qu'il n'y a rien à dire ni à redire là-dessus... car franchement, l'histoire de "j'ai mal à la tête, pas ce soir, chéri..." (allez, tu vas voir, ça va te faire du bien, justement) ou  "j'ai mes règles" (et alors ?) ou encore "je suis trop lessivée, les enfants m'ont tuée" (oh! ils sont tellement mignons, tu as de la chance de passer tes journées avec eux, toi), eh bien ça ne fonctionne pas. Jamais.
- Qu'est-ce qu'il y a de si difficile, tu crois, à être une femme ? quand on a dans sa vie un homme qui vous aime...
- Qui vous aime et qui est tout le temps après vous que pour une seule chose ?
- Oui, c'est déjà pas mal, non ?
- C'est ça. Fais l'idiot. Justement, avoir "un homme dans sa vie", tu ne trouves pas que ça s'apparente à une sorte de nécessité humiliante, toi, le fidèle à toute forme d'infidélité ?...
- En quoi cela est humiliant, je ne vois pas... C'est ça que je demande.
- Rien ne te gêne là-dedans ? Vraiment ?
- Rien. Non. À part que cet homme-là... ne soit pas moi...
- Moi, ça m'a toujours paru insupportable - difficile et insupportable - quand je me suis mariée, d'être à la merci d'un inconnu avant même d'avoir eu le temps de parvenir à être moi-même...
- Tu penses que tu t'es mariée trop tôt ? Je croyais t'avoir entendu dire que vous étiez restés trois ans avant de vous mettre ensemble ?
- Trop tôt, trop tard, c'est pas ça le problème. L'âge civil ne compte pas pour moi, tu sais très bien. Et en plus, ça n'a rien à voir. Quand on rencontre quelqu'un et que soudain il occupe toute votre vie sans que vous l'ayez véritablement décidé, on se sent comme enlevé à sa propre existence alors que la personne même qui vous enlève est un parfait inconnu, au fond.
- Moi aussi pour toi, j'étais un inconnu...
- Oui, c'est vrai. Toi, tu n'es pas un inconnu, là, aujourd'hui, mais tu l'as été... Il a bien fallu que tu le sois un jour. Mais tu n'as pas pour autant empiété sur mon existence...
- Ah bon. Je ne pense pas que ton mari serait de cet avis...
- Peu importe. Et il se tromperait. Lui, il conditionne toute ma vie, et ce n'est pas entièrement de sa faute. C'est le système aussi qui veut ça.
- Mais toi, tu crois que tu n'as pas été parfois une inconnue pour moi ?
- Si. Et réciproquement.
- Et réciproquement. Alors personne ne connaît personne... Inconnue, tu l'es toujours d'une certaine façon. Ça marche dans les deux sens, alors je ne vois pas où est le problème. J'aime les belles inconnues, moi...
- Le problème, j'y viens. Ce que je veux dire, et là je parle de la vie des femmes, leur vie réelle, pas leurs jolis petits rêves, c'est que nous pourrions nous marier (jeune) et le rester, mariées, disons quarante ou cinquante ans, tout en demeurant, pour celui qu'on a épousé, une parfaite inconnue. Pendant tout ce temps-là ! Tu te rends compte ! Tout ce temps... Et que l'autre, en face de soi, ne le saurait même pas. Ne s'en rendrait pas compte, ne voudrait pas le voir, ou ne s'en douterait pas, même l'espace d'un instant. Jamais. Il penserait au contraire : "c'est ma femme, je la connais... Je la connais puisque c'est ma femme..." Le piège qui est tendu aux femmes, c'est que les hommes font semblant mais seulement semblant , et par misogynie plus que par amour des femmes, de faire croire qu'elles leur sont indispensables, qu'il ne peuvent pas se passer d'elles... C'est par là, par ce biais-là, qu'ils lient les femmes à eux et qu'elles se laissent bêtement enchaîner à eux. Et ça marche. Même les plus averties et méfiantes s'y laissent prendre.
 - Tu t'es laissé piéger, toi aussi, tu crois ?
- Disons que j'ai mis du temps - beaucoup de temps - à me rendre compte que je ne pouvais pas être libre (comme je le croyais), apprendre à être libre, avant de m'être liée à quelqu'un. Avant que je ne me sois engagée avec une personne. Réellement. Dans les faits. Ce qu'à la base, je ne voulais pas. Mais moi, mon problème, ce n'est pas vraiment ça, c'est que je voulais être une femme comme les autres...
- Ce que tu n'es pas...
- Attends, laisse-moi finir... une femme comme toutes celles qui s'attachent à un homme, à une histoire, à une maison et tout ce qui va avec, pour compenser un manque en elle. Comme celles qui ne peuvent plus lâcher ce à quoi elles se sont attachées (le mot dit bien la chose...) qui s'agrippent à ce qu'elles ont ou pensent avoir... sans savoir que c'est cela qui les tue. Les femmes anticipent les attentes masculines, c'est ce qui fait obstacle à notre liberté. 
Moi, jeune, j'étais terrifiée à l'idée de ne pas réussir à être une femme. Je voulais juste cela, de toutes mes forces, être une femme, j'y mettais toute mon intelligence, et pourtant, ça ne marchait pas. Je ne voulais pas être l'égale des hommes, savante, droite dans mes bottes, concrète, ne me posant pas trop de questions, avoir des ambitions seulement, et être capable de discuter des heures de choses théoriques, politiques; avoir tout lu et des choses "intéressantes", penser par moi-même (à l'époque l'expression venait tout juste d'apparaître)... Non ! rien de tout ça ne me paraissait indispensable. Je cherchais quelque chose de beaucoup plus élémentaire, qui avait l'air simple chez les autres, et que moi je ne trouvais pas. Tout le monde, toutes les femmes y avaient accès, sauf moi. Voilà ce que je pensais.
- À quel âge ?
- À vingt ans.
- "Force, intelligence, sentiments, occasions à prendre au passage, que de gaspillages !", dit Saul Bellow... en quoi il a bien raison...
- Oui, mais il ajoute "Nous devons nous améliorer. Absolument !"... Pas toi...
- Non, pas moi... M'améliorer, j'y ai renoncé. Il y aurait trop à faire.
- Puisque tu penses à Bellow... j'adore cette phrase de lui, dans Herzog : Le monde devrait aimer les amants, pas les théoriciens. Jamais les théoriciens ! Montrez-leur la porte. Mesdames, flanquez dehors ces sinistres salopards ! Hors d'ici, mélancolie détestable !

Samedi 7 décembre

Le soir, après avoir accompagné ma fille chez Johanna (la fameuse copine qui habite dans le même immeuble que Félix...) je vais au café avec mon aînée prendre une tisane, elle, un déca.  On fume des cigarettes et on parle de sa sœur et de ce Félix. Elle prétend, et je suis d'une humeur suffisamment joyeuse pour être tentée de la croire, que je n'ai pas à m'inquiéter outre mesure."Tout con qu'il est, il est très bien avec elle, fait-elle, presque doctement, et ne la poussera pas à fumer... " (très rassurant, en effet...) D'abord, elle et Roberto "les surveillent"... (ah ben alors, tout va pour le mieux). Et elle m'avoue en riant (ce qui ne me fait aucunement rire, moi) qu'elle a bien dit à Roberto que "les deux amis qui dépucellent les deux frangines, c'était un plan foireux..." Il faudra que je me contente de ça, comme assurance... et réassurance. À part ça, mon aînée (le déca la revigore plus qu'un expresso bien serré, on dirait) déclare que si elle fume un joint un jour, ce sera avec moi, et que Roberto en crèverait... De jalousie, cela va de soi... 
Que les choses ne vont jamais de soi !... Au contraire.  Dur d'être parent par les temps qui courent...

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