Entre nous (121)




Dimanche 8 décembre 1996

Je vais chez la mère d'une des copines des filles qui fait de la vente à domicile ("vêtements de créatrice") m'acheter un pull en cachemire noir. François m'a donné l'argent. Ce sera mon cadeau de Noël. Ma cadette est malade, un peu (mycoses et fièvre), mon fils a deux nouveaux molluscum contagiosum qui sont apparus sur sa cuisse, l'aînée est crevarde... Le soir, on regarde à la télé Urgences...
Les éditions Gallimard m'ont renvoyé le manuscrit "Félix ou l'intimité", vendredi dernier. Je n'ai pas ouvert l'enveloppe. Peut-être y a-t-il à l'intérieur une lettre de Roger, mais je ne crois pas. C'est un tel crève-cœur pour moi... La fin de quelque chose, et je ne sais pas trop quoi. Serge dit que j'ai la voix pour écrire, reste à trouver l'instrument...

Lundi 9 novembre

Recherche infructueuse d'un Tam-Tam (ringardisant le mémophone) pour le Noël de ma fille. Carrefour, Auchan Bagnolet, on les fait tous, ou presque... Rien. Ils n'en ont plus, nulle part. Ont été dévalisé pour les fêtes. Un des vendeurs prend mon numéro de téléphone pour me "prévenir quand il en recevra de nouveaux" mais il ne me dit pas qu'ils doivent être livrés à 17h, et nous quittons le magasin à 16h pour arriver à l'heure à la sortie de l'école... Le gars ne m'appelle pas le lendemain comme promis, et quand moi j'appelle, il me dit qu'il n'en a plus car il a tout vendu la veille au soir... Je suis furieuse.

Mardi 10 décembre

Le soir, à table, François, voulant faire voir qu'il s'intéresse un peu à nous, sur un mode humoristique demande, à chacune d'entre nous : Comment vont tes amours ? Ma fille aînée dit en maugréant, ça va..., alors que lorsque je suis rentrée je l'ai trouvée en larmes au téléphone avec Roberto. Ma cadette répond Moi ? ben écoute, ça va très bien. Voilà..., et détourne aussitôt la tête.  Et moi je réponds, agacée, ça va, merci, et toi ? comment vont les tiennes ?... - Très bien, dit-il. Alors c'est parfait, commente mon fils, à qui l'on n'a rien demandé, le pauvre, et que ces conversations-là ennuient profondément. Quant à son père, il doit considérer sans doute qu'on ne demande pas ça à un garçon, et que d'abord il est trop jeune, alors que je sais, moi, qu'il a plein de copines...
On en est là. Et tout le monde a un petit peu menti. Chacun à sa façon. Joie des familles.
Après, je suis fâchée contre eux (le père et ses filles) car ils se serrent les coudes tous les trois contre moi - ils se liguent, même - pour me soutenir que, même mineure, une fille peut aller chez le gynécologue, accompagnée de sa mère, sans que la mère puisse seulement demander à être "informée" auprès du médecin, de l'état de sa fille... "Secret médical", paraît-il... Pff... j't'en foutrais, moi... 

Mercredi 11 déc.  Je ne vois pas Serge pendant l'heure d'escrime car il a rendez-vous à deux heures à la banque. À la place, je vais prendre le thé chez une amie. Puis après j'emmène ma fille chez la gynéco, à Nation. Elle a bien des mycoses, des mycoses vaginales...

Jeudi 12 décembre

Arrivée des parents de François, avec sur le toit de l'auto, ficelés, trois grands sapins de Noël, de leur propriété. J'en donne un à mon amie vue la veille pour le thé, qu'elle vient chercher avec ses enfants. Et on décore les deux autres. L'après-midi, avec Serge, nous allons à Auchan - nous y retournons! - toujours à la recherche du Tam-Tam. Pas trouvé. Il n'y en a plus, sauf chez Darty, et au prix fort (690F).

Vendredi 13 décembre

Le midi, ma fille me demande si je suis d'accord pour qu'elle aille "dormir ce soir chez Roberto". Je dis non, et que je croyais avoir été bien claire à ce sujet. Je me demande pourquoi elle me pose encore la question... Elle s'en va en cours en claquant la porte sur elle. Sa sœur revient à ce moment pour déjeuner et je lui parle de l'incident. Elle pense que maintenant elle trouve que sa sœur devrait laisser tomber ce garçon, "il lui en fait trop voir"... Avant, elle la soutenait, "par égoïsme" dit-elle, et pour continuer d'avoir Roberto comme copain, mais maintenant, depuis qu'elle est sortie avec Félix, elle a compris... Elle ajoute : "Moi, je viens de casser avec Félix, et je suis... sereine. Voilà." (en ce moment, elle met Voilà, un "voilà" sec, qui claque, et ne donne pas envie de poursuivre, à la fin de toutes ses phrases).

Samedi 14 décembre

L'après-midi, cinéma avec ma belle-mère (Le plus beau métier du monde). Là, c'est prof, le plus beau métier... C'est une comédie. Agréable à voir avec sa belle-mère. Mais c'est quoi en vrai le plus beau métier du monde ?... maman, prostituée (ah non, ça c'est "le plus ancien"...), sage-femme ?... Est-ce qu'un "métier", d'abord, peut être beau ?... Soir, restaurant au bord de la Marne avec François et Jérôme, un collègue-ami. Nous sommes seuls tous les trois dans la salle, mais on mange divinement. Et Jérôme est adorable. Quand nous rentrons, à onze heures, c'est apparemment "un peu trop tôt" pour les filles... Notre aînée a la trouille car Roberto est dans le bureau installé devant la télé, avec notre fille cadette ("Voilà"). Mais leur père va se coucher directement, sans rien voir... Je dis bonsoir à Roberto. Nous ne nous sommes pas revus depuis son coup d'éclat sur le camping en été où d'un coup lui avait pris l'envie de rentrer à Paris en laissant ma fille abasourdie, désespérée qui, de la tente où ils dormaient tous deux, nous avait rejoints moi et les deux autres, dans le mobil-home... Si je passe lui dire bonjour, c'est uniquement pour faire plaisir à ma fille, et pour ne pas qu'elle se sente coupable... ou qu'elle ait honte ou je ne sais quoi, qu'il soit là... Je n'ai pas beaucoup de principes d'éducation, mais jamais, jamais, je ne voudrais que mes filles ne se sentent coupables. De tout et n'importe quoi. Comme la plupart des femmes le sont. Pour ne pas dire toutes. Pour le moment, elle, ça a l'air d'aller (dès l'instant que son père n'a pas vu, rien su...). Elle est en train de faire une partie de Monopoly avec son petit frère et un autre copain, là lui aussi... À mi-chemin entre l'enfance et l'âge adulte, avec des problèmes de mini-adulte, telle semble être sa situation d'alors... C'est compliqué, cette période.

Dimanche 15 décembre

Mari malade. Journée avec ses parents. Marché du dimanche, puis déjeuner avec eux. On s'offre les cadeaux de Noël après, au dessert. Bien discuté avec mes beaux-parents. Après midi, séance photos devant les deux sapins, les deux couples et les enfants. Trois générations... Puis le soir, notre "soap" du dimanche, Urgences, une fois les grands-parents repartis... Dormi avec mon fils, dans le bureau.

Lundi 16 décembre

La course au Tam-Tam reprend ! Auchan Bagnolet, Darty Bagnolet puis Auchan Fontenay et enfin Darty Fontenay... Serge dit que ça va finir par lui coûter cher en essence... On rentre bredouilles et crevés. Il dit qu'on aurait mieux fait d'aller rue de l'Industrie. - Oui, on aurait mieux fait...
À la maison, je m'endors dans le canapé en lisant le journal. Puis je parle (un peu) avec ma plus jeune fille, de Serge, d'Agnès et de leur fils Antonin. De leur vie de famille, qui n'est pas du tout la même que la nôtre. Le soir, toutes les deux, nous cherchons des idées pour le reportage photos qu'elle doit faire pour son cours de cinéma. "Deux portraits, deux paysages puis quelques photos à thème". Neuf, en tout, elle doit rendre, sur vingt-quatre poses... 

Mardi 17 décembre

J'achète le Tam-Tam au prix fort, je n'en peux plus de cette histoire (pas "deux au prix d'un", comme affichait la promotion initiale). J'en paye la moitié et Serge m'avance le reste. Enfin, cette affaire-là est réglée! Une de moins. Le soir, j'emmène mon garçon chez Tony, son pédopsy. Il ne veut pas y aller et pleure sur le trajet dans le métro, jusqu'à Palais Royal... Il dit que ça ne sert à rien, qu'il s'est déjà fait opérer "une fois" et qu'il n'a pas besoin de se préparer pour ça. Le pauvre petit, il ne se rend pas compte. La future opération, et ce qu'il a subi une première fois, ça n'a rien à voir... Ni en durée, ni en intensité. Mon cœur saigne pour lui, mais il faut rester calme. Je lui propose de diminuer la fréquence des rendez-vous. Une fois par mois, au lieu de deux. Il ne répond pas.
Au retour, je trouve la fille aînée surexcitée et... libérée : elle vient de se faire (une nouvelle fois) "larguer par Roberto". Youpi ! J'espère cette fois, c'est pour de bon... C'est mon plus beau cadeau de Noël, je crois. Je suis soulagée : enfin, c'est arrivé !

Mercredi 18 décembre

Je ne vois pas Serge pendant l'heure d'escrime car il est invité avec Agnès à l'inauguration de la Grande Bibliothèque. C'est dommage, je suis déçue, car j'avais très envie de parler avec lui de la rupture de ma fille, qui me fait tant plaisir... Au téléphone, il dit : - Attends, attends... Ne t'emballe pas, il va certainement vouloir la récupérer. Et elle, elle va repiquer au truc... Avec des mecs comme ça, ça ne finit jamais sobrement...

Jeudi 19 décembre

Serge et moi, nous allons à Bercy 2, au café La cour romaine, dans la galerie commerciale. Il est vexé car son fils, à qui il a téléphoné à l'heure du repas, lui a dit : Je te laisse, Papa, parce que ma soupe va refroidir... Il en parle pendant un long moment comme si c'était très grave. Je souris intérieurement en l'écoutant. S'il savait ce que j'entends moi, à la maison... Mais ce que je vois bien, lui qui n'a qu'un seul "enfant", ce qu'il me montre, c'est la souffrance et la jalousie qu'il ressent à cause de son fils qui s'est risqué (enfin) à se mettre en ménage, en s'éloignant quelque peu de ses parents... Il a du mal à supporter. Bien sûr, il ne veut pas le reconnaître. Il affirme que c'est seulement la phrase qu'il a prononcée qu'il n'a pas aimée : ma soupe va refroidir... "Une phrase de français moyen, dit-il avec un peu de mépris... D'où ça lui vient, ça ?... Certainement pas de chez nous... On ne l'a pas élevé comme ça."
- Allez, allez... J'essaie de le calmer.
Après, nous partons en quête d'un étui en cuir pour mes lunettes. Plus facile que de trouver un Tam-Tam. Ça ne l'excite guère...
Au retour, ma fille abandonnée commence déjà de dire que Roberto lui "fait de la peine". Qu'il se la "joue malheureux"...
Aïe, aïe, aïe...

Vendredi 20 décembre

Un petit ping-pong, "le dernier de l'année", dit-il, allez, viens... il fait beau, tu vas voir, ça nous changera les idées... Puis nous allons à Bercy, où j'achète un nounours pour Dinu, le petit frère né la veille d'un copain de mes filles. De retour à la maison, je croise ma fille qui a rendez-vous, dit-elle, à Nation avec un certain "Haim". Jamais entendu parler... Un nouveau, sans doute. Mais dès qu'elle est sortie, le téléphone puis l'interphone sonnent : c'est Roberto, qui la recherche... Il veut la récupérer. L'imbécile. J'en étais sûre... Plus tard, une de leurs amies communes sonne à l'interphone pour prévenir qu'il est "comme fou" et qu'elle va essayer de trouver sa copine et le fameux Haim, donc, "pour les avertir"... On nage en plein film. Ma fille rentre. Puis le téléphone sonne aussitôt. C'est lui. Je lui dis de raccrocher, qu'elle n'a plus rien à lui dire, mais elle n'en fait rien. Une heure de cris et de plaintes...

Samedi 21 décembre

Je fais les courses au Franprix, seule. Je commande la dinde pour le réveillon de Noël. Quand je reviens, chargée comme un baudet, je croise ma fille, emmitouflée, qui venait justement à ma rencontre... Elle se dit malade. Elle se dirige vers la sortie du lycée pour soi-disant "régler certaines affaires"... - Mais enfin, tu n'as plus rien à régler, je dis, non sans désespoir et en me rendant compte de l'inutilité de mes paroles... "Tout a été dit, non ? Ce type-là est dangereux. Non, même pas dangereux. Il t'est nocif. Un point, c'est tout. Tu n'as plus à lui parler. Jamais. Il va t'embobiner, te manipuler, te faire du chantage... On la connaît, sa musique... Il t'a quittée, c'est la seule bonne initiative que je lui aie jamais vu prendre..." Mais elle part quand même, en remettant sa capuche à fourrure sur sa tête.
L'après-midi, sa sœur et moi, nous allons à la clinique d'Aubervilliers, en métro (c'est long...) rendre visite à la maman du petit Dinu. Je lui donne son nounours. Nous le tenons l'une après l'autre dans nos bras. C'est pour moi le meilleur moment de la semaine. De loin.

Dimanche 22 décembre

J'ai soigné fille malade avec oscillococcinum ("dès le début des symptômes de la grippe", il est écrit sur la boîte... ça marche aussi pour la "grippe d'amour" ?). Il semble que cela n'ait pas mal marché car elle va beaucoup mieux. Elle parle même d'aller à la soirée d'anniversaire d'une amie, mais je l'en dissuade fermement. Il se pourrait que Roberto y soit, j'ai appris... Il part demain matin pour Los Angeles. Bon vent ! Cela va faire du bien à tout le monde. J'en avais assez de parler de lui, de penser à lui, ses accès de folie, ses chagrins, ses histoires avec sa mère, son père, son frère, son propre mal-être... Qu'il débarrasse le plancher, et le plus loin possible. Maintenant j'en suis arrivée à le détester ce garçon car il fait souffrir ma fille. Auparavant, il ne me déplaisait pas. Je le trouvais drôle. C'est un séducteur. Mais très vite je me suis méfiée et j'attendais qu'elle se rende compte par elle-même que c'est un connard et un malade. En vain. Elle ne s'est pas détachée. Maintenant, oui, je le déteste.

Lundi 23 décembre

Serge m'appelle à midi. Il dit n'avoir aucun tonus, pas la moindre énergie. Je lui fais part des dernières péripéties familiales. Il doit me rappeler vers trois heures pour savoir si je puis sortir un moment. En fait, il ne rappelle qu'aux alentours de cinq heures, pour me dire qu'il a mal au dos et qu'il ne va pas sortir... Je me demande pourquoi il ne m'a pas appelée pour me le signifier plus tôt. J'aurais pu faire autre chose que d'attendre tout l'après-midi son appel.... Il avait "oublié", dit-il, m'avoir dit ça. Ça patine, ça patine... Et puis je pense que derrière, à l'arrière de toutes ses pensées, il y a chez lui un peu la trouille, me voyant en ce moment et vu que le virus est à la maison, parmi nous, d'attraper à mon contact la grippe. Il est comme ça maintenant. Enfin il l'a toujours plus ou moins été, mais maintenant ça s'aggrave. Il me fuit, moi et mes possibles microbes destructeurs, qui l'"achèveraient", dit-il, et que je promène "certainement" sur mes vêtements, ma main, ma bouche, qu'il n'ose plus embrasser...
Bon. Finalement, je ne suis pas si déçue que ça. Maintenant, il en est ainsi. Plus de passion. Rien que des petits arrangements avec la mort.

Mardi 24 décembre

Le matin (tiens... parce que c'est Noël ?) j'appelle mon père car je suis un peu inquiète qu'il n'ait pas répondu comme chaque année, par retour de courrier, à ma carte de vœux. En fait, je me rends compte immédiatement (à sa voix) qu'il va très bien. Pour la première fois nous parlons au téléphone assez longuement. Il me demande des nouvelles des uns et des autres. Il évolue. Doucement, mais il évolue. Il parle plus, beaucoup plus selon ses propres quotas d'expression, et ose, un peu, se raconter. J'en suis très heureuse. Ça me fait du bien.
L'après-midi, préparation du réveillon. Je me rappelle soudain comment, les années passées, Serge et moi, nous faisions tout pour nous voir, ne serait-ce qu'une heure, ou même une petite demi-heure, avant la veillée de Noël... Etre ensemble quelques minutes juste avant cette longue soirée-là... C'est fini, ce temps-là, on dirait bien. 
Je lui laisse un message sur son Tam-Tam (car il s'en est acheté un, à force d'en chercher pour ma fille...) : "Bon Noël quand même rime avec... je t'... ", auquel il répond aussitôt, précautionneusement. Sa femme est à côté...




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