Entre nous (122)
1er
janvier 1997 Repas de famille à midi, à la campagne. Neige.
La veille, pour le réveillon, nous avons clos l'année en dansant sur la terrasse
avec les filles, et un petit peu aussi le garçon,
sur de vieux vinyles d'Aretha Franklin et Baden Powell, le feu crépitant dans la cheminée. Mari et grands-parents
couchés, à peine minuit passé. J'ai entraperçu ma silhouette lorsque je dansais, dans le reflet des vitres de la
véranda. Pu voir que mon corps
se fait tombant et un peu fatigué. Ça commence... Surtout, comparé
à celui de mes filles... Je ne
peux plus l'exhiber, si tant est que je l'aie jamais fait. Pourtant, ce matin,
progressant au soleil dans la neige crissant sous mes pas, je le sentais, ce corps, mieux vivre que jamais encore auparavant je ne l'avais ressenti. Je suivais les
traces de biches dans la neige, et j'étais étonnamment bien.
Jeudi 2
janv. Un petit rouge-gorge trouvé raide mort, comme appuyé,
debout, le long du mur de l'escalier de la cave. Il était superbe... Son poitrail doux et flamboyant, comme un
mini-soleil qui ne l'aurait pas suffisamment réchauffé. Le froid a dû le saisir dans ses crocs de
puissant prédateur. Pour n'en rien faire
d'ailleurs. Le laisser là, négligemment.
Hier, je
me suis demandé si on allait m'aimer encore
et ce que je ferai de cet amour. Ce que je serai encore capable d'en faire.
Vendredi
3 janv. Repéré en suivant leurs traces, l'endroit où les biches dorment la nuit. Ces biches, qui sont en fait
des "chevrettes", femelles du chevreuil, dit le "brocard",
en période de reproduction... Je me
suis renseignée. Une vieille chevrette stérile est appelée "bréhaigne". Dire que j'en serai une, un jour... Dans le
sous-bois, sur une toute petite clairière bien abritée par les hauts sapins, sur le sol elles ont installé pour tapis des branchages entrecroisés, puis par-dessus, de la fougère et des épines de Douglas et de pin maritime séchées. Elles n'étaient pas là. L'endroit (de jour) était particulièrement accueillant, j'avais envie de m'y coucher...
Il déplore que je ne l'aime plus comme avant. Avec la même passion, la même fougue. Je n'y peux rien.
Il dit lui, m'aimer avec toujours la même intensité. Et à d'autres moments, m'aimer
"encore un peu"... Ça varie. Quand il m'aime,
souvent il désire me le prouver "en
m'achetant un livre"... - Que veux-tu, dit-il alors, je ne suis plus en
mesure de faire grand-chose d'autre...
Et le
"un peu", poursuit-il, les jours où
il abat ses cartes, me laisse voir tout son jeu, c'est par pudeur, pour ne pas
trop s'engager face à moi qui lui semble si
sereine, alors que je vais m'en aller une semaine... Il dit aussi qu'il
regrette l'époque où je lui demandais de ne faire l'amour qu'avec moi. - Il
fallait que tu sois bien jeune, pour me demander ça, constate-t-il en soupirant...
Moi, je ne l'aurais pas fait...
- Et
pourtant, quand je te le demandais, je parlais aussi pour toi, je formulais ce
que toi-même tu n'osais pas réclamer. Tu étais plus âgé. Et tu l'es toujours.
- Encore
plus... Et aussi plus expérimenté que toi en matière d'amour et de jalousie. Tu
oublies...
-
Maintenant, tu as remarqué, je ne demande plus rien.
- Oui,
j'ai remarqué. Et ça me rend malheureux.
- Je ne
te pousse pas à aller voir à ailleurs, mais je ne te retiens pas non plus...
- Hélas, tout est calme.
Samedi 4
janv. Retour Paris. Partis tôt, en auto, 6h30, à cause de la neige.
- La
jalousie est toujours maladive. Que l'on soit "trompé" ou non. C'est pour ainsi dire et pour certains
d'entre nous, de se sentir dévoré par elle qui nous captive et nous attire...
- Peut-être bien parce que cela apparaît comme le seul moyen de conserver une certaine dignité, et même, son identité, quand on est trompé, ou que l'on a l'impression de l'être...
- Que
veux-tu dire ?
- Que
c'est une pathologie comme une autre. On veut rester soi-même, sans y parvenir. On se raccroche au symptôme.
- Si
l'autre tourne, a tourné, ou s'apprête à tourner la tête ailleurs, tout notre être
risque de s'effondrer ? C'est cela ?
- Oui, en gros. Le ou
la jalouse, inquiet, soupçonneux, "espionneur-enquêteur" n'est pas dangereux parce qu'il organise autour
de celui ou celle qu'il surveille de très près, un système compliqué d'écoutes et d'observation qui
constituent autant d'éléments accumulés par lui-même et qui conviennent à l'axe de sa pathologie, mais
parce qu'il est persuadé, et veut en persuader
l'autre, qu'il s'agit là de la seule vérité possible, et qu'il affiche
ses inventions mensongères comme une réalité unique et incontestable, se présentant sous la forme de faits avérés...
- Le
"forcément, tu vois, je l'avais bien
dit, j'en étais sûr(e)"...?
- Oui,
voilà. Et pourtant, d'un autre côté, comment parvenir à formuler ne serait-ce qu'une certaine vérité, si l'on pense qu'il n'est pas nécessaire d'associer cette recherche à l'exactitude des faits ?
- Et si
l'humour... ou un peu d'exagération comique, nous sauvait
et nous protégeait du tragique, et de son
pendant parfois, le ridicule... qui nous pend le plus
souvent au nez ? Si c'était là le seul moyen de produire des effets de vérité, qui ne soient pas la Vérité ?...
- Tu veux
dire des effets qui gardent en eux une certaine authenticité ?
- La
seule... authenticité. L'unique. Celle de l'humain
réel, pas celui fantasmé.
- Une
sorte d'humour objectif, alors... Celui inscrit dans le tissu de la réalité même.
- Oui,
mais le plus souvent, ce que l'on fait, c'est nous identifier aux faiblesses
d'autrui, et pas seulement et principalement, à
ses forces. C'est là que le bât blesse...
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