Entre nous (123)




Lundi 6 janvier 1997  La sciatique de maman. Chez elle, en RER. Serge vient me rechercher (14h)

Mardi 7 janv. De nouveau chez maman, le matin.

Mercredi 8 janv. Ce n'est pas mon jour de garde. Je vois donc Serge de 15h à 18h.

J'ai le sentiment qu'il ne me désire plus. Il m'aime toujours, je pense, mais cela ne passe plus par la joie et la douleur d'être avec l'autre. Ce qu'il désire, c'est ne pas mourir. Mais pour cela il faut bien au moins essayer de vivre. Et çlui est extrêmement difficile. Plus que pour quiconque. Moi-même, je ne sais plus quoi lui proposer. Quoi inventer pour lui. La vie, je la vis ailleurs, en dehors de lui, mais cette vie là, sans lui, n'aurait plus tellement d'intérêt, je crois, à mes yeux. Je ne la vis vraiment bien qu'en regard de cette non-vie que chaque jour je partage avec lui. Dans cette non-vie, il y a au contraire de l'autre, la vraie, beaucoup de paroles, un maximum d'échange en peu de temps, et du silence aussi. Beaucoup de silence. Un silence plein. Un silence pensé qui se sait silence mais n'est pas absence de mots. Rien, entre nous, n'est laissé de côté. Du moins rien qui ne soit conscient, en mesure de se dire, de se formuler à l'aide d'outils linguistiques de toutes sortes. C'est une habitude que nous avons prise ensemble dès le début de ne rien nous cacher mutuellement. C'est venu naturellement. Laisser affleurer toutes nos pensées, et les livrer à l'autre. Y compris celles les plus creuses, les plus ineptes. Qui fait ça ? Un fil nous relie, même dans le silence.

Jeudi 9 janv. Ma fille a 15 ans! Nous les fêterons samedi.

Vendredi 10 janv. Chez maman pour prendre les mesures de ses volets afin de les changer pour des électriques (c'est avec les anciens, "en accordéon", qu'elle s'est fait mal au dos, les tirant chaque soir...).

L'arrière-plan de ma vie, c'est lui. Ce qui me rend patiente, consciencieuse, ce qui me donne envie d'entreprendre. Alors que lui depuis longtemps n'entreprend plus rien. Quoi que je fasse, il sera là, à mes côtés, je me dis. Il m'attendra dehors, dans son auto, écoutant BFM à la radio. Il me suffira, pour qu'il arrive, de le biper sur son Tam-Tam Je pars. Je suis toujours chez ma mère. Viens me rechercher. Et en attendant, je pourrais finir d'écouter les petits bavardages de maman sans me lasser, sans m'attrister de la voir ainsi vieillie, de ne plus avoir de véritables conversations avec elle. Je ne m'énerverai pas après elle de devoir attendre de longues minutes avant de pouvoir placer, dans le flot ininterrompu de ses propres paroles, une question ou une information que je juge importante et qui reste en l'air et le restera jusqu'à ce que je m'en aille. Il faut suivre son rythme à elle, on n'est pas là pour soi. Son univers mental se rétrécit de jour en jour. Cela s'est fait peu à peu, sans que je m'en aperçoive ou plutôt sans que je veuille clairement m'en rendre compte. Et cela aurait servi à quoi du reste ? Comment peut-on stopper la machinerie inexorable du temps ? Impossible. Mais admettre que sa propre mère, sa maman à soi, qui a toujours été pour vous une petite clairière comme en ont les biches dans les futaies pour se reposer, est devenue vieille, une personne âgée aux côtés de laquelle, en sa présence, il n'y a plus aucun repos possible, pas la moindre détente, et où s'installe au contraire, dès la porte de son appartement franchie, une profonde tension en laquelle on ne peut que se dire, chaque seconde qui passe, je vais la perdre... Bientôt, elle ne sera plus là. Mais pour le moment (ne voyons pas au-delà), cela revient surtout à accepter de nouvelles responsabilités (une de plus!), ce qui ne m'enchante guère... Et en prenant un peu plus de distance encore, la situation m'oblige à considérer que moi-même, en une sorte d'identification qui se projette au loin mais pas si loin que ça au fond, je suis aussi en train de franchir les étapes, et à grands pas, de ce qui me rapproche un peu plus de ma vieillesse à moi, ce qui franchement ne me fait pas plaisir non plus. 
Encore que tout cela, je n'y pense pas vraiment. Quand je vais la voir, quand je m'occupe d'elle, je ne me soucie que de ce que je suis en train de faire. Des choses concrètes, pour améliorer sa vie. Tout en l'écoutant babiller ou se plaindre. Ça dépend des jours. Et même, certaines de ces journées, elle se plaint tout en même temps que soudain, elle peut bavarder gaiement... On ne peut pas savoir à l'avance comment ça va se passer. Mais toujours je rentre littéralement épuisée. Comme si un petit génie m'avait pompé absolument toute mon énergie. 
Est-ce qu'en la regardant je me dis que plus tard moi aussi je serai comme ça ? Non, j'essaye surtout d'être efficace, patiente et sereine. Pour que s'occuper d'elle, être avec elle, dure encore longtemps, le plus longtemps possible. Pour ne pas, quand elle ne sera plus là, me dire, comme Serge à propos de sa mère à lui : Quel gâchis! J'aurais pu tellement mieux faire, tellement mieux être avec elle... Ç'aurait pu être tellement plus harmonieux...
Que de "tellement", qui ne sont que le reflet de son immense chagrin... Moi, je ne veux rien regretter de ces années qu'il me reste à vivre avec ma mère vivante. J'aurai bien assez d'avoir à la regretter elle-même, sans devoir en plus revenir sur le passé. Sur ce qui n'est plus. Je m'applique à ne pas éprouver à l'avance ce genre de regrets-là. Mais concrètement, les choses ne se passent pas toujours ainsi. Sous cet angle, philosophique et sage. Sa demande de soins constante, je parle de soins médicaux, m'irrite au plus haut point. Les symptômes qu'elle présente et qui s'enchaînent maintenant les uns aux autres me deviennent vite insupportables. J'ai l'impression qu'elle n'a rien, à part la maladie de la vieillesse qu'on aura tous un jour, plus ou moins intensément, gravement ou désespérément. Sans espoir de rémission en tout cas. Cette maladie-là ne peut se voir à la radiographie ni être traitée par la chirurgie.

Lundi 13 janv.  Rendez-vous avec le chirurgien à Saint-Vincent-de-Paul pour programmer intervention fiston (rien que cette phrase-là m'est horriblement difficile à écrire : ça promet...). Cinq heures d'attente dans une grande salle froide de pédiatrie, maladroitement décorée par un peintre qui s'imagine sans doute être encore un enfant... 

Mardi 14 janv. Bercy 2 avec Serge. M'achète un pantalon Benetton. Et des chaussures "de fille"... Envie de changer de look.

Mercredi 15 janv. Pas vu Serge. Pas le moral le soir. Lu Annie Ernaux (livre sur sa mère... je n'en sors pas)

Jeudi 16 janv. Chez maman, le matin. RER interrompu à cause d'un accident. Je termine à pied (encore deux stations).

Vendredi 17 janv. Serge a un lumbago (!). Ciné avec ma fille. Ne me souviens même plus du titre du film le soir même...

Dimanche 19 janv. Thé chez Laura. Vu Salman, mais on n'a pas pu se parler vraiment. Jamais seuls.

Lundi 20 janv. Bercy avec Serge. Mais tard, car il est malade.

Mardi 21 janv. Donné bain à maman (j'ai entrepris de lui en donner un par semaine). Café du Lac avec Serge, au retour. Soir, conduit mon fils à sa séance chez Tony. Impression que tout se télescope dans ma vie en ce moment...

Mercredi 22 janv. 17h-19h Porté ceinture Gibaud à maman pour soulager un peu sa sciatique. Acheté livre à Millepages : Être vieux (inintéressant, sauf pour moi, actuellement, dans ma situation : j'en voudrais presque à l'auteur de me sentir obligée de lire une chose pareille. Je n'apprends rien. Mais vraiment rien. Qu'espérais-je apprendre ?...)

Jeudi 23 janv. Longue attente à la sécurité sociale pour demande de prise en charge à 100% de mon fils en vue de l'intervention et des suites. Il faudra revenir "pour voir le médecin qui s'occupe de ce genre de dossier, et qui n'est pas là aujourd’hui"...

Vendredi 24 janv. Expo sur "la mode" avec Serge. Il tente tout, pour me "distraire".

Dimanche 26 janv. Ciné avec fille cadette. "Pour rire", le titre...

Lundi 27 janv. 15h Aller réceptionner la cuisinière neuve chez maman

Ce qui est difficile, c'est de se détacher à l'intérieur de moi-même de cette préoccupation à présent permanente. Un jour je suis optimiste, le lendemain ultra pessimiste. Et cela ne modifie en rien, bien sûr, le déroulement des choses. Ce qui doit être sera. Il y a quelque chose d'inéluctable : ce sera de pire en pire. Il faut bien se rendre à l'évidence. 
On voudrait de toutes nos forces retarder les choses et de toute notre (bonne) volonté faire ce qu'il faut pour les améliorer. Mais on ne peut, impuissant, que regarder sa mère être manipulée par le symptôme, et manipuler les siens en retour... Je ne pensais pas jusqu'alors que je pourrais me faire autant de souci pour ce qui n'est encore, pour le moment, qu'une forme un peu plus appuyée qu'auparavant, de pression maternelle. Pour l'instant, il me semble qu'il ne s'agit que de l'apprentissage...
Serge me regarde faire cet apprentissage. Il est le seul à me regarder. Cela l'amuse, parfois, de me voir me débattre avec ma culpabilité, mon animosité et mon affection qui se conjuguent entre elles, se combattent même quelquefois, à l'égard de ma mère. À d'autres moments, cela l'attriste profondément car lui rappelle bien sûr sa propre mère et ce qu'il appelle sa "méchanceté" à lui, son incapacité à être "à la hauteur" durant sa vieillesse, sa maladie et ses tous derniers moments... Il pense qu'il n'a pas été assez gentil. - On fait ce que l'on peut, lui dis-je, et je ne crois pas que ce soit une simple question de gentillesse ou de dévouement. Il y a aussi qu'on leur en veut. 
- Oui, je sais. Il y a la haine aussi, et l'amour. Qui vont ensemble ou plutôt sont une seule et même chose...

Jeudi 30 janv. Ce mois, le premier de cette année 97, se termine enfin... Bercy, avec Serge

Il a un lumbago. Se traîne comme un petit vieux. Un grand petit vieux. C'est la première fois que je le vois comme ça. Il dit qu'il a besoin d'amour. Mais que, quand il sera guéri, "il s'en passera". Je le sais bien. C'est pour cela, et même si en ce moment je ne me pose pas ce genre de questions, n'ai pas d'états d'âme, que je ne perds rien à lui dire que je l'aime. - Tu veux dire que tu m'aimes malgré mon état ?
- Oui, malgré.
J'ai mes histoires d'amour, je me dis. C'est l'essentiel. C'est difficile en ce moment, mais je me raccroche à ça. Ce qu'il y a, c'est que les difficultés actuelles me replongent, à peu près toutes, dans la famille, et la famille, ça reste pour moi (et j'imagine, pas que pour moi) hautement pathologique.

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