Entre nous (124)
Vendredi
31 janv. 1997 Appelé centre de rééducation, pour un 1er contact. Pas vu Serge
Ce qui
est impressionnant (par rapport à ma mère) c'est la façon inattendue dont il semble que je me débats. J'ai peur de tomber dans
un piège qui m'est tendu, de me
laisser glisser tout doucement, et peu à peu, dans la compassion, alors
qu'au fond de moi je suis persuadée qu'il est encore bien trop tôt, qu'on pourrait même faire autrement. Ce n'est
pas manque de courage, ni par flemme, mais je crois qu'il ne faut pas céder aux tentations de la culpabilité, et ne pas lui céder tout court à elle lorsqu'elle appelle à sept heures du matin pour
trois fois rien, demandant que quelqu'un accoure. Elle n'est pas en danger et
devrait pouvoir être capable d'attendre une
heure ou deux dans son lit. En général les uns ou les autres, nous ne résistons pas à cet appel, et elle le sait
bien. Mais elle appelle plutôt les autres que moi, pour
une raison que je devine. Ça passe moins bien avec moi...
Chacun réagit avec l'histoire qu'il traîne derrière lui, face à son parent. C'est là-dessus qu'inconsciemment elle
joue. Je voudrais être en mesure de résister car il ne me semble pas que cette prise en charge complète, même si on veut la croire
provisoire, soit la solution.
En même temps, par moment, je me dis que je me débats pour rien, que de toute façon elle finira par obtenir ce qu'elle veut, c'est-à-dire qu'il y ait en
permanence quelqu'un auprès d'elle, que cela se produira
un peu plus tôt que prévu, voilà tout, et que ma lutte à moi pour reculer ce temps-là
est vaine et dérisoire. Personne même ne la remarque, n'y prête
attention. Je brasse du vide, et fais comme tout le monde. J'accours quand elle
demande. Je me suis résignée. Le pouvoir sur soi d'une mère
est indiscutable. On l'admet.
Samedi
1er février Auchan Fontenay en RER avec fiston. Magasin Toys"R"Us,
principalement...
Mardi 11
févr. Séance avec Tony, pédopsychiatre, pour mon fils
Mercredi
12 févr. Moi, toute seule, chez
Tony. On parle de ma mère, et de mon fils. Comment je
suis coincée entre les deux...
Quand
l'un de nous, ses enfants, car je ne suis pas la seule, fort heureusement, nous
nous occupons d'elle, quand elle se sent soutenue physiquement, matériellement, car elle ne tient pas plus
que ça à ce que l'on parle d'autre chose, de la nature de sa
demande constante par exemple, elle dit souvent : "Ah vraiment ! J'ai une
chance de cocue de vous avoir tous, comme ça... auprès de moi..." Elle a de ces expressions qui feraient
sourire si on ne lisait pas au travers la tristesse qu'elles recouvrent. Quand
chacune de nous, l'une après l'autre, nous devons partir retrouver nos enfants, nos maris, notre
maison, elle se sent aussitôt abandonnée et alors les maux flambent, il nous faut revenir. Et
c'est sans fin. Maintenant toutefois je me pose moins de questions. J'ai admis
qu'elle ne serait plus comme avant et que cependant elle demeurait toujours
elle-même. Compliqué à faire, comme démarche mentale et psychologique, mais j'ai fini par y
arriver. J'ai renoncé à me battre contre cette image de la mort qu'elle porte
maintenant tel un masque sur son visage, et qu'auparavant je n'arrivais pas à accepter. C'est mon propre vieillissement que je ne
voulais pas voir, et le miroir que me tend ma mère
est irréfutable.
Je m'habille très "sexe", comme me font remarquer mes filles, pour aller
porter son repas à ma mère, lui faire chauffer sa bouillotte et lui masser les
reins... Je me fais plus souvent qu'avant des séances
de manucure, et quand je vais à la pharmacie acheter pour elle une
ceinture Gibaud, de l'aspirine
effervescent UPSA en gros cachets à faire fondre par six dans
l'eau de son bain hebdomadaire pour la détendre, je me tourne vers le
présentoir des préservatifs et prends une boîte
de Manix King Size, histoire de me
dire que la vie, ma vie à moi, continue...
La
famille, j'ai ma façon à moi de la respecter. J'ai mes règles propres. Je m'en méfie
aussi. Je fais tout ce que je peux pour la tenir à
distance car j'ai mis trop longtemps à faire en sorte que ces
liens-là ne m'angoissent plus. Ce
qu'il faut, c'est vivre sa vie. Même petitement, mais vivre sa
vie à soi, uniquement. Serge fait
partie de ma vie à moi et à moi seule, de la même manière que je suis sa vie à lui qui ne dépend pas de ses liens de parenté avec d'autres. Tous deux nous nous sommes choisis. Tardivement,
mais nous nous sommes choisis sans aucune autre contrainte que celle d'être le plus souvent ensemble, et nous n'avons rien
entrepris ensemble. Car dès qu'un couple entreprend
quelque chose, c'est une famille qui apparaît,
et se reproduisent ainsi tous les conflits possibles, tous les schémas d'où chacun vient... Donc, rien. Ne
rien vouloir, ne rien entreprendre. Rester là, côte à côte. C'est lui qui m'a appris cela. Je m'y suis bien habituée. Ce n'était pourtant pas dans ma
nature de ne rien faire, ne rien espérer, ne rien exiger, attendre.
Aimer seulement. Ne pas bouger, ne pas se sauver, ne pas se plaindre, ne pas réclamer, ne pas crier... Ne pas s'agiter inutilement, ne pas
vouloir créer à tout prix, ne pas compter sur l'autre pour qu'il
"change" (vouloir le faire
changer) et changer soi-même... Aimer. J'ai mis des années à obtenir ce calme en moi.
Cette tendresse, cette pure acceptation. Maintenant, il fait partie intégrante de moi-même. Je n'attends même plus ses appels. Ils viennent ou ils ne viennent pas. Je
ne lui écris plus. Je n'écris plus pour lui. Il n'est plus au-dehors.
Il a un
lumbago; il est fatigué. Il est
"impuissant". L'impuissance sexuelle le fait bien plus souffrir que
le lumbago. Je lui dis qu'il a un lumbago par identification à ma mère et sa sciatique, pour que
je m'occupe de lui, et pour que moi, je n'en aie pas un... Il prends tous les
lumbagos sur lui... comme s'il disait C'est
moi qui paye, en quelque
sorte. Je paye pour tout le monde ! Tournée générale. Qui n'a pas eu son
lumbago ?... Il rit : - Non, je ne t'aime plus assez pour ça...
Vendredi
28 février
Le mois
aura passé vite. Demain, mars. Né
le quinze, Serge va encore avoir un an de plus. Je ne sais plus compter les
ans. Quel âge a-t-il ? Soixante-huit ?
Soixante-neuf ? Oui, ça doit être ça. Soixante-neuf.
Plus rien
ne fait signe en lui pour lui faire sentir et me faire à moi penser qu'il m'aime
encore. Plus de désir. Alors, il fait son
devoir. Il s'occupe de moi comme en un autre temps, il s'est occupé de sa mère. Sauf que là, c'est lui qui a le plus besoin de moi. Il est orphelin et
vieux à présent. Curieusement, j'écris ces mots mais ils ne me
touchent pas, ne me rendent nullement triste. C'est une constatation objective,
rien d'autre. Et ils ne rendent pas compte non plus de ce qu'il est lui-même.
Sans doute que lorsqu'on aime on ne peut éprouver de sentiments
sociologiquement classés, dûment catalogués, vérifiés, identifiés à la loupe, aucune taxinomie ne
fonctionne, ne peut rendre compte de ce que les êtres
sont ou sont devenus... On ne ressent rien qui soit trafiqué, déformé par la morale bien-pensante. On redevient un peu comme un
enfant. Quand je dis "Serge est vieux, orphelin, et impuissant", cela ne veut
strictement rien dire. C'est un constat et ce constat je pourrais le refaire chaque
jour, ça ne changerait rien. Je vois
les choses. Je vois ces trois nouveaux éléments (enfin pas si nouveaux) chez lui. Ils sont bien là. Je n'ai pas pitié de lui pour autant, ne
cherche pas à l'aider à dépasser cela. Au contraire, s'il m'en
parle, j'essaie de le lui faire admettre. Cela ne me fait pas peur, ne me dégoûte pas ni ne risque de m'éloigner de lui. J'admets mieux sa vieillesse que je
n'accepte celle de ma mère, qui n'a que dix années de plus que lui. Bien sûr,
il est encore totalement autonome et son esprit carbure plus encore, maintenant
que son corps fatigue - il prend le relais. Bien sûr, ce n'est pas mon père dont la vieillesse
d'ailleurs n'a pour l'instant aucun effet sur moi (attendons!) et surtout, je ne
vis pas avec lui, je ne compte pas sur lui pour toutes les choses de la vie...
et... et... on peut trouver cela facile, mon acceptation altruiste des limites
de l'autre, quand par ailleurs je mène ma vie en dehors de lui.
Mais enlevez à l'amour toute attente, de
quelque ordre que ce soit, et vous verrez que généralement, il ne reste plus grand-chose. Avec lui, je n'ai
plus aucune des attentes que j'avais auparavant avec d'autres, elles sont toutes tombées
et il reste... tout ! Un lien. Le lien.
Mardi 11
mars Séance
pédopsy pour mon fils
(écrit dans la salle d'attente, sur un bout de papier arraché d'une page de la revue de la Cause freudienne... Ornicar ) J'évite les sentiments pesants et
toute source de conflits et d'embarras. Tout le monde ou presque s'attribue le
pouvoir de juger, d'être capable de le faire, et
chacun se reconnaît la maîtrise de normes qu'il ne possède
pas. Mais il reste qu'il est pour ainsi dire impossible de deviner ce que les
gens savent les uns des autres...
Trouver
les termes appropriés. Rien que les
"termes", déjà. Ce pourrait être suffisant. Faire que les
choses aillent mieux. Pourquoi ne se donne-t-on pas le mal de les chercher, ces mots justes, adéquats ? Un
certain mépris pour les autres, caché derrière une compassion factice de
grand confort : voilà ce que l'on trouve, à la place d'un langage approprié qui demanderait à être extrait de l'intérieur de soi, à être formulé clairement.
Je vois
les autres autour de moi sous leur forme humaine. Terriblement, désespérément humaine. Et j'en suis une aussi, d'humaine. Je
voudrais m'en amuser, en être peut-être touchée, pourquoi pas, mais j'ai du
mal. Ça me débecte. Se crée autour d'eux un
environnement dans lequel je les vois s'enfermer. J'ai beau mettre tout mon cœur pour les sortir de là
(et moi-même!) je n'y arrive pas. Je n'y
parviens pas pour la raison très simple qu'ils ne veulent
aucunement de mon aide. Ce qu'ils veulent, je ne sais pas. Eux-mêmes ne le savent pas non plus et ce n'est pas moi qui
saurais à leur place.
Tout ce
que je puisse faire c'est tenter, moi, de voir la réalité et ne pas chercher à m'endormir à jamais dans sa lourde étreinte.
La
lucidité est mon travail.
L'extension
de la conscience, mon domaine.
La
vigilance, mon métier.
Mais au
fond de mon désastre gît le sentiment d'un grief, un sentiment avec lequel je ne
veux plus rien avoir à faire. Je ne veux même pas en entendre parler. Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?
Je ne souhaite pas passer ma vie à le chercher. Où me suis-je trompée, fourvoyée, égarée ? Je n'en sais rien, et ne cherche pas un nouveau chemin à prendre. Une voie qui serait respectable.
La question,
la vraie question, celle essentielle, c'est l'usage que font de nous les autres
humains, et l'usage que nous faisons d'eux. Pour tout le reste, tout autre débat, nous nous abusons et nous tournons nous-mêmes le plus souvent en ridicule.
Sentiment
et brutalité. Jamais l'un sans l'autre.
Maladresse et sentimentalité - tout en excès. Jamais de mesure. À quoi bon chercher à comprendre. À réparer. À corriger et espérer que cela n'arrive plus. Ça
revient et ça reviendra toujours.
| Mon propre bazar interne... |



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