Entre nous (125)
Mardi 1er
avril 1997 Hôpital
Saint-Vincent-de-Paul, consultation avec chirurgiens
Celui qui
va opérer mon fils, qui n'est pas
des deux le plus âgé que nous connaissons depuis sa naissance et qui l'a suivi
jusqu'à présent, est grand, alsacien, et porte une large cravate démodée aux couleurs vives, avec
dessus imprimé un gros Winnie l'ourson qu'on ne
voit qu'en partie à cause du col de la blouse,
remonté bien sûr, et qui ne laisse apparaître
que le haut de sa tête, et ses oreilles d'ours ourlées jaune d'or. Je suis obsédée par sa cravate, je garde les yeux rivés dessus, comme j'imagine tous les enfants qui passent
entre ses mains, qu'il manipule, regarde sous tous les angles, en évaluant la situation, pour décider comment il va les opérer... Il est rassurant pourtant, avec son fort accent alsacien, même si je trouve il parle peu à
l'enfant, ne s'adressant pas directement à lui mais à son corps, à sa cuisse gauche précisément, semblant fuir son regard, mais malgré ses efforts il ne parvient pas à masquer la réalité, ni à l'adoucir d'une quelconque
manière.
C'est
terrifiant. Je dois cacher mon angoisse pour être
uniquement concentrée sur la peur et l'appréhension de mon fils en vue de la séparation
qui s'annonce, car il devra après l'intervention aller dans un
centre de rééducation, à cinquante bornes de Paris, et ce, pas pour deux petites semaines, mais pendant trois ou quatre mois !... Quand il l'a compris, il a éclaté en sanglots. Personne dans la
salle de consultation de chirurgie orthopédique pédiatrique n'a prêté attention à ses pleurs. Je l'ai fait se
redresser de la table d'examen où on l'avait laissé en plan et je l'ai pris contre moi. Les quatre autres
personnes parlaient entre elles (que des hommes) en regardant les radios de sa
jambe, affichées sur un grand écran mural d'un blanc bleuté glacial...
Mercredi
2 avril 20h réunion d'information à Sciences Po, avec et pour ma
fille aînée
Serge
m'appelle, l'après-midi.
- Alors,
raconte. Ça s'est passé comment ? Raconte dans le détail,
car hier, quand tu m'as appelé après avoir conduit le petit à son cours d'informatique, j'ai senti que tu n'étais pas en état de parler... Tu m'as juste
dit "J'ai besoin d'un remontant..."
- Ah bon
! J'ai dit ça ? Je ne me souviens plus du
tout... Cette journée d'hier, c'est comme s'il y
avait eu un blanc dans ma vie...
- Le défilé des blouses blanches...
- Oui, ça doit être ça... Mon cerveau ramait pour tout oublier, comme lorsqu'on
se réveille d'un cauchemar. Effacer
les images. Tenir loin de soi la peur. Raconter, je veux bien essayer...
Ces
gens-là n'ont pas de parole. D'abord
ils disent que c'est "très simple", "il n'y a aucun problème, on a l'habitude, trente ans que l'on pose ici cet appareil", que ça ne fait "pas mal", et juste après ils te balancent, pendant que tu aides ton enfant à se rhabiller, que l'intervention va durer sept heures,
qu'ensuite il partira en ambulance loin de Paris dans un centre, pour réapprendre à marcher et aussi s'éloigner un peu de moi, qui ne dois pas trop le couver,
"être sur lui", sinon
"ça marchera pas"...
Comment un enfant de neuf ans peut-il entendre cela, et les croire, leur faire
subitement confiance ? Ils ne disent jamais la même
chose, une fois sur l'autre... Petit à petit, par morceaux, ils vous
amènent à accepter le pire. Je n'ai confiance qu'en leur technique
(et encore...), et en leur expérience d'orthopédistes. Pour le reste, je ferai sans eux...
- Je ne
pourrai peut-être pas tous les jours te
conduire à cent bornes de là, aller-retour, mais le plus souvent, tu pourras compter
sur moi. Et pour l'achat du portable avec lecteur de CD-ROM, on s'arrangera
pour qu'il en ait un au centre... Comment il va aujourd'hui ?
- Ça a l'air d'aller. Il est fatigué. Par moment il soupire à
fendre l'âme et veut alors retourner à six heures du soir à un nouveau cours
d'informatique (normalement, c'est le matin) qu'il se "payera lui-même"... Il n'arrive pas encore à me parler.
Mardi 8
avril Dernière séance avec Tony, le pédopsychiatre. Nous sommes maintenant comme on dit "au
pied du mur".
Moi, je
veux pouvoir voir mon fils tous les jours ! Pas seulement "le mercredi et
le week-end"... À moduler, dit la
directrice du centre de rééducation, que nous avons visité. Elle reste prudente. Ressemble à Françoise Dolto... "Il sera très bien ici, vous verrez... Très
vite, dit-elle, ce sont les parents qui ont du mal à laisser leur enfant... Si tout va bien, c'est-à-dire si les broches ne s'infectent pas, si l'allongement
n'est pas trop douloureux, car au-delà de quatre centimètres, ça commence à "tirailler" (on ne nous cache rien...), le Docteur Zeller
autorisera alors, au bout d'un certain temps, le retour en ambulance pour le
week-end. Mais il ne faut pas compter être libéré avant juillet - août, même, plutôt..."
Toutes ces (bonnes) nouvelles font la sarabande dans
ma tête. J'en ai le vertige. Et que
dire, comment expliquer tout ça à mon fils ? Je ne lui parle que de la salle d'informatique (un
ordinateur pour 120 enfants... avec lecteur de CD-ROM) et du self, où il pourra manger ce qu'il veut (si c'est pourri, va donc "choisir"...). Mais il me dit souvent : "Tu viendras tous les
jours, hein ? dès le matin ?..." Et mon cœur saigne, alors que je sais très bien que lui-même va évoluer très vite, qu'il va grandir, au même rythme qu'on va forcer sa jambe à grandir. Il va sans doute s'adapter plus vite que moi et
se séparer de moi plus facilement
que moi de lui.
Moi, je
sais. Lui, ne sait pas ce que l'on peut demander aux humains "pour leur
bien propre". Les sacrifices qu'il faut faire, l'effort en permanence
soutenu, les souffrances infligées... Et, dans ce cas précis, son cas à lui, personne à qui s'en prendre, aucune révolte
possible, aucune protestation... Elle serait malvenue. Pas question de se plaindre. Se soumettre. Point. Il faudrait même se réjouir plutôt (si j'ai bien compris),
remercier (ce serait poli). Il sera "mieux après qu'avant". Certes, enfin j'espère... avec tout ça...
Cela
s'appelle la raison, la socialisation, et les prouesses de la technique médicale. Cela s'appelle l'avenir. Son avenir. Ça a un coût. Et c'est aussi beaucoup d'argent. 6000F la journée d'hospitalisation, que ce soit à l'hôpital ou au centre, entièrement pris en charge... "Vous avez de la chance de
vivre en France", me dit-on.
Oui, j'ai
de la chance. On va dire ça comme ça.

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