Entre nous (126)




Lundi 14 avril 1997  Rendez-vous avec l'anesthésiste pour l'opération, et juste après, départ en vacances...

Cette intervention est indispensable, comment pourrais-je l'oublier ? D'ailleurs mon fils, en se rendant à la consultation, accompagné par nous, ses parents, dans l'allée du parking s'est entravé et a chuté inexplicablement (le poids de sa chaussure orthopédique, de plus en plus haute pour essayer de rattraper la longueur de sa jambe, à gauche ?)  Oui, il faut "faire quelque chose", c'est indispensable...
- Est-on jamais prêt pour souffrir ? - "Pour avoir mal, vous voulez dire, je suppose ?", me reprend Tony, le pédopsy, à qui j'ai demandé un rendez-vous supplémentaire, juste pour moi... " Il ne devrait pas y avoir de souffrance, affirme-t-il (c'est son job à lui), si l'on s'y prend bien..."
- Ça veut dire quoi au juste, s'y "prendre bien" ? Qui va s'y prendre bien ? Les toubibs, l'hôpital, le centre, l'anesthésiste, le chirurgien, les infirmiers, le kiné ?... Ça fait beaucoup trop de monde pour que chacun s'y tienne, réussisse à faire en sorte qu'il n'y ait pas de souffrance...
- La douleur et la souffrance, ce n'est pas la même chose... La douleur, il y a des remèdes pour la contourner, la souffrance, c'est plus délicat, cela remonte à plus loin...
- Je sais que mon fils aura mal, mais je ne veux pas qu'il souffre. Cette consultation avec vous, à mon usage personnel, je l'ai demandée car je sais qu'en partie le problème vient de moi. La difficulté est en moi, et par moment le fardeau est lourd à porter... Jusqu'à présent, je vivais cette perspective de l'opération dans une relative insouciance. Je me laissais guider par la bonne santé de mon fils, sa bonne humeur et son équilibre. Maintenant, ma relation avec lui est perturbée par ce que, bien malgré moi et pour son avenir, je lui réserve, "on" lui prépare... Des jours difficiles, pénibles, douloureux. Quand il me parle avec sa toujours égale joie de vivre, inentamée encore, je l'écoute, je le regarde, je lui souris, et une voix intérieure vient me harceler : que va-t-on faire ? Pourquoi abîmer tout cela ? Cette beauté... Cette gaieté... Je sais, vous allez me dire, c'est compter sans l'incroyable force de caractère, et leurs multiples ressources, des enfants... C'est oublier que cette intervention est indispensable, comment pourrais-je l'oublier... on me le dit et le répète chaque jour... C'est penser "plus à moi qu'à lui", bla bla bla... mais il me semble, qu'avec tout ça, si les choses se passent mal et dans un sens elles ne se passeront forcément pas très bien, on risque de mettre en péril tout ce que, jour après jour, j'ai construit avec lui...
- De votre côté, vous ne mettrez rien en péril, tranquillisez-vous... Au contraire, tout ce que vous avez construit ensemble, vous et lui, depuis sa naissance, va vous être précieux pour traverser l'épreuve, si dure soit-elle, épreuve qui d'ailleurs pour lui ne sera au bout du compte qu'une étape dans sa vie...
- Je veux vous croire. Je veux croire que je me trompe en pensant qu'on va tout gâcher, que rien ne sera après comme avant, mais je n'ai confiance en personne. Véritablement, je veux dire... Pas même, vous voyez bien, en vous.
- Je vois, oui, et c'est tout à fait normal. La louve en vous est de sortie...

Mardi 15 avril  Vacances à la campagne (tourmentées, pour moi...)

Quand j'ai appris le déroulé des choses à venir (sept heures d'intervention pour poser l'appareil, trois mois pour "allonger la jambe" avec des mollettes à tourner deux fois par jour, dans un centre loin de Paris, et quatre mois de rééducation...toutes choses en somme bien réjouissantes...), j'ai passé une journée entière sans rien dire à personne (sauf à Serge, qui est un autre moi-même). Je me sentais forte de n'avoir pas besoin d'appeler, à droite, à gauche, amis, famille, pour raconter "ce qui nous arrivait"...
J'avais en fait peur de dire les mots. Comme si les dire allait les rendre vrais. Risquait de leur donner une réalité que je ne pourrais plus leur reprendre après. Une réalité qu'ils n'avaient pas encore. Je ne voulais pas qu'on me plaigne ni qu'on cherche à me réconforter ou qu'on me fasse encore plus peur, par un mot maladroit. Ça arrive toujours, à un moment ou un autre. Je ne l'ai dit qu'au marchand d'électroménager quand il est venu installer la nouvelle cuisinière chez ma mère (pourquoi lui ? Probablement parce qu'il a trois enfants, comme moi, que je le connais depuis très longtemps et qu'il ne m'est pas trop proche, justement), à mon amie Ana, et à ma sœur. Tous trois, chacun à leur façon ont eu la réaction que j'attendais, celle dont j'avais en tout cas besoin, car je n'attendais rien à proprement parler : sobre, affectueuse, compréhensive. Dédramatisante aussi. Cela m'a fait tenir quarante-huit heures. Mais après, mon bel équilibre s'est progressivement effondré. Que va-t-il arriver maintenant ? Nous sommes seuls. Et il ne fallait surtout rien en faire voir à mon garçon...
J'ai fait alors le compte des amis qui n'étaient pas là... C'est idiot, je sais, mais on ne peut s'empêcher de le faire... 
Salman n'est pas là. Depuis la rentrée, depuis qu'il sait que mon enfant va se faire opérer, on dirait qu'il me fuit. Il ne vient plus me voir. Ce genre de choses l'effraie. Le fait s'éloigner le plus loin possible. Peut-être y a-t-il d'autres raisons (j'aimerais les connaître) à son absence, mais celle-ci me paraît la moins consciente chez lui, donc forcément, la plus opérante. 
Serge n'était pas là non plus, le jour où mes résistances ont cédé : des problèmes d'investissement immobilier, à régler "de manière urgente", lui qui pourtant, en temps normal, ne manque jamais aucun de nos rendez-vous, s'arrange toujours pour placer ses "obligations" en dehors de notre temps ensemble... La vie continue, pour chacun. 
François rentre encore plus tard le soir du travail. Il ne s'exprime pas. Moins encore que d'habitude. Ne souhaite parler que de l'aspect concret - matériel - des choses. Et encore... 
Le travail lui est une précieuse et indispensable diversion. Je m'occupe du reste, selon lui. Le reste, dans les mêmes places... Lui aussi a peur que son fils souffre, mais il a plus confiance que moi en la médecine.
Je suis folle de faire ainsi le décompte des soutiens qu'il ne faut pas attendre ! Ça ne sert strictement à rien. Ce que je veux - ce que je voudrais - c'est que mon fils n'ait pas une jambe plus courte que l'autre, qu'il n'y ait pas besoin de la lui allonger en lui posant dessus, rivé à sa chair, un appareil barbare... Qui me donnera ça ? Qui aurait pu me donner ça, à part Dieu, qui n'existe pas, ou la génétique, qui fait bien ce qu'elle veut et se trompe (sans malice) parfois... La vie m'a donné un beau garçon, plein de vie. Gardons-la lui. Telle quelle. Mon rôle, probablement, s'arrête là.
Ai-je jamais souffert ainsi d'amour pour quelqu'un, sans verser une seule larme, en gardant le sourire, quoi qu'il arrive ?...



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