Entre nous (127)




Jeudi 17 avril 1997  Toujours à la campagne. Je ne profite de rien. Il y a comme un voile devant mes yeux et je suis devenue sourde au chant des oiseaux.

Je ne suis plus si heureuse qu'avant. Je sens comme une épée de Damoclès au-dessus de moi. La nuit, je me réveille en sursaut après des cauchemars inhabituels. Le matin, lorsque j'ouvre l’œil, aussitôt le Souci me reprend, sans perdre une minute.
Deux mois ! Il va falloir sourire, être gaie comme si de rien n'était pendant encore deux mois, avant l'intervention... Je voudrais presque que ce soit tout de suite, là, maintenant... Qu'on en finisse une bonne fois !
Ne pas avoir peur. Ne pas avoir peur d'avoir peur, non plus.
Difficile, quand je me rappelle les mots de mon fils. Je ne veux pas y aller !, avait-il crié sur le parking au sortir du centre de rééducation que nous venions de visiter tous les trois. Avec quelle révolte, que je ne lui avais encore jamais connue, avait-il sorti de sa bouche enfantine ces pauvres mots désespérés ?...
Aujourd'hui, dans un magasin, il m'a montré une raquette de ping-pong, en me disant : Il faudra peut-être que je m'en achète une... J'ai vu qu'il y avait une table, au centre... La tempête en lui semble être passée.
Les enfants sont bien plus souples que nous. Ils ont le génie de la vie. Néanmoins cette confiance aveugle qu'ils ont dans les adultes, m'effraie, car il s'agit de mon fils, et que la pire des choses qui pourrait arriver serait de voir cette confiance-là ruinée. C'est de cela que j'ai peur. Que tout ce qu'on met en avant pour le rassurer (ordinateur, self, visites, ping-pong...) ne tienne pas face aux aspects les plus sombres de la douleur, l'ennui, la fatigue, la solitude, l'éloignement de la maison, et fasse qu'il se sente alors trahi. Trahi par tous, et surtout, par moi. En même temps il s'agit de sa vie, de sa jambe, de son corps et de son avenir. Je ne peux que l'accompagner dans ce dur trajet.
J'irai le voir chaque jour, jusqu'à ce qu'il me dise lui-même, que ce n'est plus nécessaire. Toutes les nuits, je pense à ça. Et ça me console. Un peu.

Samedi 19 avril  Retour à Paris

Ma mère va mieux et mon fils va bien. Moi, c'est autre chose. Je me règle sur l'état des autres. J'ai du mal à trouver mon propre rythme et il me faut peu de choses pour tout à coup basculer. Basculer discrètement. Car je ne dois rien laisser paraître de mes états d'âme. En ai-je encore ? Les états d'âme, c'est doux. Là je suis enfermée dans la plus grande des violences qu'on m'inflige.
Trop de personnes dépendent de moi, ou plutôt se fient et s'appuient sur moi. À vrai dire, une seule compte vraiment : mon fils, qui est celui qui va avoir le plus besoin de moi. Qui a le plus besoin de moi. Pour lui, je dois continuer, et grâce à lui, je vais tenir. Ce n'est pas trop pénible, tant qu'il est là.
Il dit, en courant sur l'herbe tendre des pelouses du petit jardin : "J'aime courir et j'en profite parce que bientôt..." Je lui réponds en riant, courant à ses côtés : - Tu feras la course en fauteuil roulant !... Il mime alors avec ses bras, tout en continuant de courir, le gars qui fait tourner à toute allure les roues de son fauteuil...
J'ai écrit à Tony, le pédopsy, pour le mettre au courant des nouveaux éléments de la situation. Qu'il en tienne compte pour la préparation de l'enfant à l'intervention et... ses suites.
Je n'aime pas quand des choses graves sont en jeu, reprennent soudain le devant de la scène. Je peux les affronter, les prendre à bras le corps, mais je n'aime pas être obligée d'y penser.
Je voudrais déjà être à pied d'œuvre. Dans l'action, plutôt que de remuer sans cesse des pensées inquiètes et noires. Ce temps-là est insupportable à vivre. Exactement comme lorsqu'au huitième mois de ma grossesse, j'attendais la naissance, et qu'on m'avait dit que le bébé que je portais était probablement "nain, ou alors mongolien, on ne sait pas trop", en tout cas qu'il y avait, sûr, un problème..., et que je ne voulais pas entendre cela, aucunement l'admettre.

Dimanche 20 avril

Je n'y croyais pas. Je voulais seulement pouvoir mettre les mains sur mes oreilles (sur mes oreilles puis sur mon ventre - sur mon ventre puis sur mes oreilles... il m'aurait fallu quatre mains pour pouvoir nous protéger) et ne plus rien entendre. Ne plus voir personne, le dernier mois. À part mes filles. Je voulais accoucher tout de suite pour qu'il soit là, avec moi, et me rende plus forte contre tous ces cinglés de médecins. Et qu'on ne le touche plus ! Jamais ! Moi seule aurais le droit de le prendre dans mes bras, de le caresser, de lui parler, parce que moi seule j'aurais cru en lui, du début jusqu'à la fin.

J'aimais mieux avant, quand mes pensées étaient légères. Je pensais à l'amour, à l'amour d'un homme. Ou bien j'étais amoureuse, et je ne pensais alors à rien d'autre. J'ai du mal à être sérieuse, responsable. Il faut que j'y sois fortement contrainte. Je ne suis pas faite pour la gravité. C'est depuis le jour de cette échographie minable, le 5 mai 1988, que je suis tombée dans la marmite de la gravité. J'ai lutté de toutes mes forces pour en ressortir, et mes enfants avec, mais parfois encore je sens une lourde main qui me replonge dedans et alors je me sens en danger.
Même l'amour ne tient pas le coup. La vie a eu raison de lui. Et maintenant je l'honore et le respecte comme un beau souvenir presque effacé. J'essaie de lui redonner des couleurs, je l'astique et cherche à le faire briller, mais le cœur n'y est plus.
Chacun vaque à ses occupations personnelles. Moi aussi. Mais je fais tout avec dans la poitrine une plaie qui saigne. Pourtant la vie n'a pas changé. Tout est pareil. La plaie ouverte, on l'ignore, on la recouvre, on fait en sorte qu'elle ne fasse pas trop mal. On attend la guérison, mais sans se soigner, et la guérison semble loin, très loin, pour ainsi dire inaccessible. On espère ne pas trop souffrir, alors, tout en craignant vaguement que ça s'emballe.




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