Entre nous (128)




Mercredi 23 avril 1997

À qui parler ? Quoi dire ? Quand on revoit les amis, les amants, les parents, on se souvient encore un peu, vaguement, de ce que pouvait être la chaleur, les doux échanges de l'amitié ou de la tendresse (on en aurait presque oublié les pincements au cœur, les déceptions, les enthousiasmes) et tout alors est bon à prendre, le moindre sourire, la plus petite attention, mais sans qu'elle soit accompagnée d'aucune intention derrière.
C'en est fini de la séduction.
Je suis tombée sur Salman dans la rue une fin d'après midi de printemps. Il était dix-sept heures. Je revenais d'une visite qui avait été au dernier moment reportée, ainsi je me trouvais dans une rue où je n'aurais pas dû être à ce moment-là. La rue de la Paix. J'étais justement en train de me dire, mon regard croisant le panneau fiché dans la pierre d'un immeuble cossu, que cette rue paisible, presque une "allée", portait bien son nom... Et moi aussi, en paix je l'étais... Quand soudain je vois arriver en face sur le même trottoir un homme pressé (et barbu), plutôt petit mais bel homme :  Salman, oui, c'est lui ! Neuf mois que je ne l'ai pas vu ! C'est à sa démarche que je le reconnais. Le reste a changé...
Le fantôme de Salman est maintenant tout près, juste en face de moi. Il pile, comme une voiture lancée à vive allure doit s'arrêter brusquement. Son visage est tendu, pas un sourire de contentement ne s'y ébauche quand il s'approche pour m'embrasser. Au contraire, il a comme un mouvement de recul, semblant gêné, choqué, plus que "ultra pressé", comme il annonce aussitôt, ébauchant entre deux claquements de bises une justification improbable : "Suis arrivé hier soir très tard... pas eu le temps de... (la moitié de son corps déjà en partance, ses jambes tirées vers la course au métro qu'elles n'ont pas tout à fait stoppée pour qu'il puisse me saluer, froidement)... et là, j'ai rendez-vous à Nation (ses yeux, son regard, tournés déjà dans la direction, y sont déjà "à Nation")... mais je t'appelle, promis..."
Que de mots, que de hâte en quelques mini-secondes ! Moi, je n'ai rien dit, mais je sens tout,  mon visage, mes yeux, ma bouche, sourire en moi involontairement de contentement, alors que je suis muette. Mon esprit, lui, analyse la chose aussi froidement que lui, Salman est bouillant de malaise. Il n'a pas l'air content de me voir. Ça, c'est clair. Pour quelle raison? Je n'en sais rien. Lui seul doit savoir, et encore... Déjà, il faudrait qu'il soit en état de se poser lui-même la question. Il se sent trop coupable, je pense. Et pas seulement de ne pas m'avoir prévenue de son passage à Paris. Il oublie que, quand il y séjourne, c'est dans la même ville que moi, et que le hasard fait souvent bien (mal) les choses...
Alors, me dis-je, reprenant ma marche tranquille de fin d'après-midi, il porte la barbe, maintenant ?... Ressemble à Bergman, mâtiné de Salman Rushdie... Auparavant, c'était plutôt à Jean-Luc Godard - un savant dosage de Godard et de Woody Allen - auquel il me faisait penser... Je suis un peu sonnée. Les mots et les idées m'échappent. Je n'éprouve que quelques sensations égarées.
Pourquoi ne m'a-t-il rien dit de sa venue ?
J'ai la peste ? Il vaut mieux m'éviter ?... 

Jeudi 24 avril

Je n'ai plus aucun désir. Je ne ressens plus aucun envoûtement. Il me semble, en voyant l'autre, que je sais à l'avance tout ce qu'il va se passer, tout ce qui nous attend... Je pourrais le décrire. Et ce qui va se produire, cela m'amuserait presque d'y tâter, d'essayer pour voir (une fois de plus), mais je n'en ai pas trop le courage. Trop fatigant. Je n'ai plus aucune curiosité, aucun esprit d'aventure en la matière. Si l'on me propose le plaisir, je prends, il est là, il vient de moins en moins souvent, mais arrive encore de temps en temps. S'en saisir. Mais sans désir, il n'est pas investi. Je pense à autre chose, ce faisant. Mon désir à moi est ailleurs. Et je ne sais même pas où. Il vogue au gré du temps. Un jour, c'est certain, je l'aurai perdu tout à fait. Pas la peine de chercher. Mais que cela ne se sache pas (je vais employer maintenant la méthode-Salman...). Surtout, qu'on ne me demande pas d'en parler. Je ne veux pas employer les mots : je ne désire pas, je n'ai plus aucun désir sexuel, chute de libido, absence de pulsions... car en les disant, je crois, je rendrais définitif, pour celui à qui je le dirais et à moi-même, un état de fait qui n'est pas forcément définitif. Y'a encore de l'espoir. Ça va revenir. Même si je me demande bien comment.
Ce que je me demande aussi, c'est si ce n'est pas là mon état normal. Mon état de femme. Mon mari m'a dit l'autre jour, lors d'une de nos rares discussions sur le sujet (de discussion tout court, d'ailleurs) : - Je suppose qu'il doit y avoir des hommes qui ont moins de pulsions sexuelles que moi j'en ai, et a contrario (sic!) des femmes qui en ont plus...
- Que moi ? "plusse que moi", j'ai dit, légèrement agressive (je déteste qu'il se mêle de ces choses-là, qu'il s'autorise à parler pour moi). - Mais non, je disais ça en général... et puisqu'on est en train d'aborder le sujet... Tout de suite, là, tu te sens visée... - Mouais... (la "conversation" s'est arrêtée là)

Vendredi 25 avril

Il y a des choses que je désire encore très fort. Plus même qu'autrefois. Mais ces choses-là ne sont pas de nature sexuelle, ou disons simplement physique. Et elles sont variées. Impossible de les classer. Il n'y a que les hommes, le désir d'homme, pour tout mettre sous l'égide du désir sexuel. Freud, le premier. Pour se rassurer ? Pour posséder, ne fût-ce qu'un court moment quelque chose, ou quelqu'un ?
Moi, quand je n'ai rien, je n'ai rien. Ce n'est pas faire l'amour qui va me le donner. Quand je suis inquiète, je suis inquiète, ce n'est pas tirer un coup qui va me rassurer. Je ne crois pas en l'amour. On m'a souvent dit qu'il ne fallait pas renoncer à faire l'amour... tu n'as que quarante ans, c'est un peu tôt, la vie est longue.... Que cela risquait de devenir vite comme un premier renoncement, et pas le dernier, me susurre-t-on... Une tentation qui nous guetterait tous, renoncer... Tout un chacun-chacune peut bien y penser, par lassitude, par déception. Mais il ne faut pas y céder...
Ce sont toujours des hommes qui m'ont parlé de la sorte. Et je l'ai moi, seulement répété, je me le suis répété à moi-même pour tenter d'y croire un peu. Ils ont fait de la propagande pour leur truc à eux, pour se garder une porte de sortie, battre en retraite tout en gardant tête haute... Ce n'est pas moi qui... C'est elle. Je n'y peux rien. J'ai fait ce que j'ai pu... Et quand on l'ouvre pour eux, à leur place, cette porte de sortie libératoire, cette échappée, le plus souvent ils se dérobent, font mine de ne pas comprendre.

Mardi 29 avril

Au-delà, ailleurs, il y a la vie, qui réserve bien des surprises. Des bonnes et des mauvaises. Autant de bonnes que de mauvaises. Presque autant. On ne va pas faire le calcul... 
Casser l'image, pourtant pratique, d'une personne qui va bien. Ne plus faire semblant, au moins avec moi-même, pour moi-même, d'être heureuse. Ah! Le bonheur faux, repu, des amoureux ! Mais le bonheur est-il jamais vrai ? On peut lui préférer le faux après tout. Et on peut aussi ne pas vouloir choisir entre le faux et le vrai. Opter pour l'illusion définitive. Admettre qu'elle soit si forte, si prégnante, qu'elle peut parfois cacher du vrai.



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