Entre nous (129)



Mardi 29 avril 1997

Quatre jours que je n'ai pas vu Serge. Et cela ne m'est pas comme avant, difficilement supportable. Je m'en accommode et ça m'arrange même parfois. Il semblerait que maintenant, vaguement mais c'est ce que j'ai cru sentir, il voudrait que nous nous voyions, même "en famille"... Alors qu'autrefois il était d'une prudence extrême, quasi obsessionnelle pour que les êtres qui nous sont chers chacun de notre côté jamais ne se rencontrent, que les deux univers demeurent parfaitement hermétiques l'un à l'autre, aujourd'hui il propose que nous sortions par exemple ensemble et chacun accompagné de notre fils... Proposition pour le moins étrange. Et c'est moi qui dois lui faire remarquer que si jamais on ne peut pas jouer au ping-pong à cause du vent, qu'est-ce que nous ferons, tous les quatre, hein ?... Son fils a 24 ans, et le mien 9...
Je sais que depuis que nous nous connaissons, malgré la grande naïveté de cette entreprise, il cherche en quelque sorte "quelqu'un pour son fils". Parfois c'est moi (?), parfois une de mes filles, et j'ai beau lui dire en riant que ça ne marche pas comme ça, il dit que si toutefois ça fonctionnait, on sait jamais, alors il serait prêt "à s'effacer", se mettre en retrait... Il est persuadé que les deux familles devraient pouvoir se réunir, par "des liens en duo". Lui serait "très ami" avec François (il sent qu'il a beaucoup de points communs si ce n'est d'affinités avec lui), moi avec Agnès, et quant à Antonin, il tomberait "amoureux fou" de ma fille aînée avec laquelle il se marierait et ils auraient beaucoup d'enfants... - Et regarde, me fait-il miroiter, comme ça on pourrait se voir tous les jours... Ce serait bien, non ? Et nous promènerions nos petits-enfants communs, pendant qu'Agnès et François, eux, voyageraient de par le monde. Puisque l'un comme l'autre ils aiment ça, et pas nous... Franchement, c'est la seule issue que je vois à présent pour notre relation...
Je sais très bien qu'il cherche à me distraire. À m'amuser durant le temps avant l'opération. Si toutefois c'est possible...


Mercredi 30 avril  Hospitalisation du fiston

Depuis plusieurs semaines, je prépare un sac pour "notre" départ à l'hôpital. J'ai glissé dedans des affaires nouvelles chaque jour : un peignoir blanc en éponge taille 10 ans, un petit lapin en peluche rigolo comme compagnon d'infortune (sur le conseil de Tony), des pyjamas neufs (il faudra aussi que j'en emporte des vieux pour les découper au niveau de la jambe gauche afin que les broches externes puissent passer...). Je place dans le sac, pour moi, un pyjama de coton, des chaussons de toile, un peu comme si d'emporter mes petites affaires personnelles me permettait de rester avec lui, même la nuit, car on ne m'a rien garanti à ce sujet... Et je me rends compte que ce que suis en train de préparer là, c'est tout à fait un départ à la maternité, pour une sorte de seconde naissance... Et mon état plutôt dépressif et en même temps très excité, correspond exactement à celui que j'ai connu il y a neuf ans, au huitième et neuvième mois de la grossesse... Tout est en ce moment réactivé, de manière rigoureusement identique. J'en oublie presque que mon bébé d'alors est quasi devenu un homme. Il en a en tout cas la force et le caractère, et pas encore cette grande fragilité qu'on en général les hommes. Ce n'est plus un bébé mais moi j'en suis encore à vouloir compléter sa naissance par un petit rajout, une toute petite "dernière touche", quelques centimètres (huit, quand même...) à sa jambe gauche, qu'on aurait oubliés en cours de route, et pour que mon travail soit alors parfait.
Mais il ne s'agit plus de mon travail, mais du sien à lui. Ces quelques centimètres, c'est lui qui se les donnera (en tout cas c'est ce que m'a expliqué le chirurgien, j'ai bien écouté, fait celle qui comprend, et qui admet, même si j'avais parfois l'impression qu'on me prenait pour une débile, que l'on me disait tout ça pour mieux pouvoir m'écarter ensuite...).
La mère en moi serait-elle déprimée de n'avoir pas fait les choses à la perfection ? Non, du tout, tout ça c'est des trucs de psy, je ne suis pas "déprimée" d'abord, je suis horriblement inquiète, et par moment même carrément angoissée à l'idée de ce que va avoir à traverser mon fils. C'est tout.
Le matin de l'entrée à l'hôpital, il faisait toujours beau. On était mardi. Et cette fois-ci le beau temps semblait ne  plus m'exclure du plaisir de vivre des autres, pas comme c'avait été le cas durant les deux mois d'attente, qui venaient de passer. Le travail avait repris pour tous et pour chacun. Je suis allée chez l'opticien m'acheter des lunettes de soleil Calvin Klein à 420F. Jamais je ne me m'étais acheté des lunettes de soleil à ce prix-là... Il me fallait bien ça, pour me remettre en route. Je me suis trouvée belle. La peau souple, les traits comme aggravés par la fatigue mais un air de jeunesse fatale flottant autour de mon visage, le préservant de tout, ou presque... En ce moment, on pourrait m'aimer, mais je suis bien trop occupée par autre chose. Les hommes le sentent et ne s'y risquent pas. Serge ne m'a appelée qu'à trois heures parce qu'il était fatigué. J'ai cru qu'il était parti à Trouville sans m'avoir prévenue. Mais non. Sa femme en a bien parlé, à cause du beau temps, mais c'en est resté là. Elle avait du boulot. Sans quoi, hop! l'oiseau se serait envolé... Elle me l'aurait pris et je n'aurais pas protesté. Et je serais restée sans appui pour les difficiles journées (et nuits) qui m'attendent... 
Je dois m'efforcer de ne pas voir les choses ainsi : ce n'est pas moi qui pars de la maison pour un long temps, ce n'est pas moi qui suis hospitalisée, opérée et "rééduquée"... Ce n'est pas moi, mais c'est mon garçon ! On ne peut pas me prendre à sa place ? Je voudrais tant...
Serge m'a dit, quand il a vu ma nouvelle coupe (courte pour ne pas avoir à me coiffer le matin à l'hosto) : - Non, mais comment t'es coiffée ? Tu t'es vue avant de partir ? Tu me fais penser, tiens, à ma directrice quand j'étais jeune. Les cheveux en arrière, courts... Celle qui "n'amuse pas le terrain", quoi... Le côté jeune garçon aussi. Ce n'est pas très sensuel... à moins d'être pervers...
Comme toujours, il n'apprécie pas le changement. Tout changement. Et là, la période qui commence, ça va secouer... Du changement, il va y en avoir, et même tous les jours. Chaque heure. On n'en ressortira pas à l'identique.
Après, plus tard, il est revenu sur ce qu'il m'avait dit ("pour rire") pensant que cela m'avait peut-être fait de la peine. Il a trouvé ma coiffure "finalement" vraiment très bien, élégante, "la classe", me faisant plus jeune, le visage dégagé, la nuque soulignée, mise en valeur...

Je repense qu'il y a quelques semaines, à trop vouloir veiller sur tout, que tout soit prêt, je me suis cassée la figure. Au sens propre. Une entorse à la jambe gauche, bien sûr, qui m'a immobilisée un certain temps. Je me disais, au moins ça, c'est fait... Il n'y aura plus à y revenir. Mon fils qui avait suivi un an des séances pour ce type de situations m'avait dit au moment où cela m'est arrivé, sur un ton plus désolé que grondeur : "Je peux t'expliquer comment faire pour ne pas avoir mal quand quelqu'un te fait quelque chose de désagréable ou douloureux, mais si c'est toi-même... alors là..."
Il a très bien compris mon ultime tentative pour prendre tout sur moi, à sa place, et me renvoie gentiment à la tête combien ce désir-là est vain et ne lui sert à rien...
N'empêche, la période qui s'annonce n'a rien de réjouissant et je me suis à ce moment sentie seule pour l'affronter. Et je suis tombée. Le sol s'est dérobé sous moi. J'ai passé une nuit entière sans fermer l’œil à cause de la douleur dans le pied, qui m'élançait. Aucune position n'était confortable plus de trente secondes. Je gisais, reléguée seule dans le bureau, enroulée dans un drap-linceul me disant : je suis morte.

Vendredi 2 mai  Opération de la jambe

Pour le moment je suis incapable de parler. Me trouve dans un état de sidération totale. L'intervention a bien duré sept heures. Effectivement. Exactement comme on nous l'avait annoncé. Enfin, en tout cas, on ne m'a pas fait appeler "en salle de réveil" avant qu'il se soit écoulé six heures, six heures trente... J'avais les yeux rivés a mon poignet. Sept heures, pour moi, entièrement blanches, les plus longues de toute ma vie, faites de vide transcendant (la mort, la vie, le début, la fin) et de silence angoissant (neutre, indifférent), seule, à attendre devant un thé et un livre que je ne lisais pas, bien sûr, quel en était le titre? je ne m'en souviens pas, à moins que ce soit une revue, oui, c'était une revue plutôt; si j'avais été fumeuse j'aurais fumé tout un paquet, plusieurs, même, dans ce café de la Place Denfert-Rochereau ("place d'Enfer"). Au demeurant agréable. Patron et serveur sympas. Il doivent avoir l'habitude de ce genre de personnes, celles qui stationnent si longtemps, non loin de Saint-Vincent-de-Paul, seules ou en couple, tristes à crever, devant leur café ou leur thé, en trempant dedans leur croissant qu'elles ne finissent pas, qui est à peine mordillé par le bout... Un jour, je regarderai quel nom il porte, ce troquet. J'irai y faire un tour, en pèlerinage. De temps en temps je vais faire les cents pas rue Froidevaux, cette avenue aux larges trottoirs avec des arbres longeant le cimetière Montparnasse. Je vois débouler des troupeaux de touristes sortant de la bouche du métro pour visiter les catacombes. Je pense au chirurgien, croisé le matin à huit heures dans le couloir de chirurgie pédiatrique qui m'a lancé, se hâtant au bloc : - Vous allez voir, tout va bien se passer. Ne restez pas là... ça ne sert à rien. On vous préviendra quand vous revenez, disons (il regarde sa montre) dans cinq heures... Vous avez le temps d'aller au cinéma, il y en a un place Denfert, pas loin... (il est pas bien, celui-là!... le cinéma...)
 Je voudrais vivre ici, entre les pattes du Lion de Belfort, pour pouvoir me précipiter, dès que je le peux et qu'on m'y "autorise" surtout car moi je peux toujours, au 3ème étage, chambre 315 du service de chirurgie pédiatrique "bâtiment jaune", auprès de mon fils, là où il est enfermé comme dans une citadelle. Qu'est-ce qu'il a fait, pauvre petit chat ? Si un Dieu des parents d'enfants blessés existait, je lui demanderais de me trouver un logement, même petit, tout petit, me contenterais de neuf mètres carrés, mais donnant sur cette place... Pour le moment, comme Dieu tout à fait à son habitude ne me donne aucun signe de son Souci pour moi, il a autre chose à faire, tu penses (et mon seul Dieu du Jour, d'ailleurs, celui que je prie, c'est le Dr Zeller, Reinhardt, de son prénom, celui qui sait)... je m'en tiens à m'étendre et essayer de dormir sur un petit lit pliant qui grince de partout dès que je bouge un peu, mais qui a l'avantage d'être à côté de celui de mon fils. On m'y a autorisée (ici, il faut toujours des "autorisations", pour tout) "pendant les trois premiers jours suivant l'intervention". Après... La nuit, quand j'ouvre les yeux (je les ai toujours ouverts, je ne vois pas pourquoi je dis ça), ce que j'aperçois dans la pénombre, se dressant tel un punching-ball, c'est le gros sac de sable, suspendu à une poulie, pour maintenir la jambe martyrisée de mon garçon en extension. Sa jambe, au niveau de la cuisse, bardée de ferraille hérissée comme des crocs... On dirait qu'il a mis le pied dans un piège à loup... Par moment, subitement, il tente de se redresser de toute la force de son buste, à peine conscient sous les effets de la morphine, et dans un soubresaut stressant et douloureux, je l'entends crier : J'ai peur ! J'ai peur d'aller en arrière !

S'en tenir aux faits. Être la plus précise, la plus concise et la plus directe possible. Pour gagner du temps. J'ai besoin de toute mon énergie. Je sens qu'ils vont tout absolument tout me pomper. Il me faut à tout prix éviter les questions compliquées, les détails inutiles. Aller droit au but. Les problèmes, ici, comme partout, se réduisent presque toujours à la même difficulté. Et il faut dire (pour simplifier, et amadouer, en gros "se faire bien voir", ou au moins ne pas être pris(e) en grippe, ça arrive...) : "Je comprends. Vous manquez de personnel et il y a des priorités... Je comprends très bien. Oui..." Et faire ce qu'on a décidé de faire, soi.


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