Entre nous (130)




Vendredi 9 mai 1997

Après une épouvantable semaine à l'hôpital, faite de tout ce qu'on peut subir dans un tel lieu, jeunes patients surtout mais aussi bien leur famille, et même si tout cela est "pour leur bien", voilà mon fils incarcéré à Saint-Fargeau, ville perdue de l'Essonne. J'essaie de m'y rendre chaque jour. Je fais tout mon possible.
Le reste, tout ce qui n'est pas mon enfant laissé derrière moi, je m'en fous. Tout m'est indifférent. Je ne peux pas me charger plus. Ma mère, qui appelle l'une ou l'autre de mes sœurs, celles pas trop loin, car après une bronchite elle a craché du sang dans son mouchoir... Salman, qui après s'être évanoui dans la nature fait une réapparition soudaine (mais pour moi, il est trop tard). Serge qui est perdu dans ses histoires de notaire, bagnole en panne, fils et copine du fils "en plein exams de fin d'année"... Comme promis bien avant, il vient cependant me rechercher au centre quand il le peut et m'y ramène le lendemain, pour midi. Rien à redire. Il me donne aussi de l'argent, de temps en temps, pour "acheter de nouveaux jeux vidéos pour le petit". 
François, lui, fait la gueule le soir à table, son fils lui manque, et il trouve probablement que rien de ce que l'on fait ne va, mère et filles réunies... Il est insupportable. Ne voit rien, n'exprime rien, refermé comme une huître. Sans doute même ne se rend-il pas compte qu'il fait la tête. Comme toujours, et ce malgré les circonstances actuelles assez exceptionnelles, ce sont ses problèmes à lui qu'il trimbale qui sont les plus pesants pour lui et dont nous bénéficions de l'écho muet sur son visage fermé par l'angoisse. Ce n'est pas d'un grand soutien pour moi.
De tout cela, en fait, je suis absente. Je prends le train, je marche, je me hâte, j'achète des caleçons que je découpe, à gauche seulement, puis recouds à la ceinture (les prendre de grande taille), je consulte les horaires pour retrouver chaque jour le plus rapidement possible mon fils. Et le quitter le plus tard possible. Au fur et à mesure les petits problèmes se règlent parce que je m'y attelle. Je ne laisse rien de côté. Je suis vigilante à l'extrême pour les deviner, anticiper, analyser au plus vite afin de pouvoir leur faire un sort aussitôt apparus. Je manie l'épée, je ferraille, je frappe d'estoc et de taille. Cela requiert toute mon énergie et quand une heure de tranquillité me fait la grâce de me visiter, je sens la pression relâcher et je m'endors n'importe où, sur un banc, un coin de lit, mes bras repliés me faisant oreiller, la tête sur le gros éléphant en tissu bleu ciel de mon enfant. C'est ainsi que je trouve à me ressourcer.
Ai-je besoin d'un quelconque soutien, au fond ? Je me sens assez forte pour venir à bout de toutes les difficultés, seule. Je n'ai besoin de personne. Si l'on veut bien m'aider, si l'on m'apporte son réconfort ou ses encouragements, par lettre, par téléphone ou en venant nous voir moi et mon fils, je suis touchée, je me dis que nous sommes bien entourés, mais je sais aussi que je peux m'en passer, je le pourrais s'il le fallait. 
Ne sommes-nous pas toujours seuls ? Mon fils, lui, a besoin de son milieu familial en entier : son père, ses sœurs, sa mère, sa maison... Mais moi, je n'ai besoin que de lui. C'est mon enfant et je n'ai pas encore tout à fait terminé de le mettre au monde. Je me dois d'être à ses côtés. Nulle part ailleurs. J'ai besoin encore de lui en ce sens. Mais les autres, ceux que je considère comme des adultes, sans doute à tort, je n'ai pas besoin d'eux et je ne vois pas en quoi ils peuvent avoir besoin de moi. De toutes manières, et ils le savent, je n'y suis pour personne. 
C'est sans doute pour ça qu'on me fait un peu la tête, sans toutefois oser trop la ramener non plus, actuellement... Même Serge, je dirais surtout Serge, est un peu cassant en ce moment. Il est parti en week-end avec sa femme à Trouville et quand je l'ai appelé du centre pour lui souhaiter un bon séjour (je ne sais pas ce qu'il m'a pris, sans doute avais-je besoin d'entendre sa voix) il a écourté la conversation, en lâchant d'un ton neutre : "Je pars, là." C'est sa femme qui avait décroché, donc elle était là, à côté. Sans que j'aie besoin de m'annoncer, elle avait dit : "Je vous passe Serge... Un instant... Serge... c'est Danièle!... " 
Je ne comprends pas pourquoi il est crispé comme ça quand je suis en contact, même brièvement, avec Agnès. Il se méfie exagérément, ne supporte pas l'idée que nous puissions (bien) nous entendre, hors de lui, indépendamment de lui, et sans tenir compte de lui... C'est lui, et lui seul, qui doit gérer les choses, donc, aussi, le fait que nous soyons bien rangées, chacune dans notre case... Il a du mal à passer d'un monde à l'autre. Et pourtant, lorsqu'on sort de chez soi ne serait-ce que pour aller au bureau, on passe bien d'un espace à un autre, d'un mode de fonctionnement à un autre ? Qui peut être complètement différent. De la même façon, exactement, que lorsqu'on passe des bras de son amante ou amant à ceux de sa compagne ou compagnon, que l'on va retrouver le soir... 
La plupart du temps, on se sent disjoint, déchiré, partagé, alors qu'on n'a fait que changer de compartiment. C'est juste une question d'espace. Et moi, d'espace, en ce moment je n'en dispose pas. Mon espace ce sont les murs, les escaliers, le self, le parc, l'infirmerie, la salle de ping-pong et celle d'ordinateur, du centre de rééducation fonctionnelle de la Fondation Ellen Poidatz, à Saint-Fargeau-Ponthierry... 
Mais les hommes sont ainsi. Ils ont toujours peur de perdre. De perdre quelque chose, ils ne savent pas trop quoi, et n'admettent pas, ou rarement, le partage et la non-exclusivité. Il leur faut une grande maturité - mais alors très grande, que l'âge seul n'apporte pas - pour atteindre cette sagesse qui dit que celui qu'on aime peut être heureux aussi sans vous, et est même plus heureux sans vous. Qu'il peut nouer des relations passagères, ou éternelles, avec d'autres... 
Quand on en parlait avant (ah! le bon temps de l'avant) il disait toujours, je me rappelle, "oh, tu sais, Agnès, de son côté, je suis certain qu'elle a quelqu'un... Je ne peux pas croire qu'il en soit autrement...", et maintenant le voilà vissé à elle, ficelé comme un rôti... Elle décroche le téléphone pour lui, est aimable (à sa place) avec moi, décide de leurs départs, et il n'a plus son mot à dire. Terminé. Elle l'a récupéré, à l'instant même où j'avais la tête tournée... Où j'étais occupée ailleurs. Ah! les bonnes femmes...

Mardi 13 mai

J'ai recommencé d'écrire depuis que j'ai trouvé un banc, sous les arbres, juste en face de "la Fonda" ainsi que l'appellent, raccourcissant tout, si je puis dire, les jeunes handicapés aux membres non-symétriques. Je m'y étends quand il fait beau et que les branches basses de l'érable me font un toit de protection. La tête sur ma veste repliée, je regarde les feuilles vibrer légèrement au gré du vent, et je m'endors. Quand je peux dormir ainsi, je peux aussi écrire. L'un et l'autre sont une même manière de me retrouver, le signe qu'enfin j'ai renoué avec moi-même.
Je voudrais alors être en mesure d'inventer des histoires, des passions hautement romanesques, loin, très loin du centre de rééducation dont je ne peux m'éloigner que quelques demi-heures par jour - et la nuit (je voudrais qu'il n'y ai pas de nuit). Mais je me sens obligée de ne relater que la suite interminable des péripéties de notre vie ici. Ses misères, son ennui. Cet ennui qui pour moi n'en est pas un, il faut bien reconnaître. 
Pendant que nous sommes ici, chaque jour, chaque heure, la jambe de mon garçon grandit, et que fait d'autre, peut-on me dire, une mère quand elle s'occupe à la maison de ses enfants? Elle attend qu'ils grandissent. Et pour moi cette attente n'a jamais été ennuyeuse, loin de là. Simplement, ici, j'attends qu'un seul des membres ("inférieurs") de mon fils, un seul des os de mon enfant, grandisse à toute allure. Et c'est spectaculaire. Cette croissance, ultra accélérée, est conçue et se déroule artificiellement, avec une méthode que d'aucuns diraient barbare, et pour qu'elle soit rapide, on y met le paquet en matière d'imposition de gestes invasifs, protocoles obscurs dignes de Merlin l'Enchanteur... C'est de là que proviennent toutes les difficultés et obstacles qu'il nous faut surmonter. On ne contrarie pas la nature impunément.
Et le temps, lui, s'en fout. Une heure reste une heure, une journée, une journée, qu'il faut remplir sans fatigue excessive - "se ménager" - sans ennui angoissant. Il faut trouver le rythme. Vous allez trouver le rythme... On n'arrête pas de nous dire ça. Et pendant ce temps, le fémur grandit. Un centimètre déjà ! Tout ça pour juste un petit centimètre!... Mais il compte énormément. C'est une victoire. Il en faudra huit... Mieux vaut ne pas y penser. On voudrait aller plus vite mais on sait, "c'est connu", que les derniers sont les plus douloureux à gagner : "à partir de quatre, ça commence à faire vraiment mal", nous dit-on... Qu'est-ce que ça va être !?  Alors soudain on a envie de freiner les choses voire même d'arrêter tout. Mais le lourd appareil posé par le Dr Reinhardt est là. On ne s'en débarrasse pas comme ça. Comme d'une vieille chaussette qu'on retire et balance dans un coin...
Alors se faire un espace dans ce lieu désolant où partout, dans toutes les pièces, on étire les membres, on les raccourcit, on les bricole, et se créer ensemble, rien que pour nous deux, un lieu de vie où l'on peut jouer, rire, penser, se parler entre deux séances de kiné-torture, de changement de pansements-blessure, de toutes les forces je m'y attache, je ne fais que ça. Pour que mon fils, au moins, ne souffre pas d'attendre autre chose en plus de la croissance accélérée de sa jambe... Qu'il n'ait pas à m'attendre, moi, qu'il n'attende pas quelque chose dont il a besoin, qu'il n'attende pas, en vain, un câlin, un verre de jus d'orange, un calmant contre la douleur, qu'on l'installe sur les toilettes pour ses besoins, et qu'on lui donne sa Game Boy qu'il ne peut pas tout seul atteindre... 
La dignité de tout être sombre, que l'on soit enfant, adulte ou personne âgée, dans un profond désespoir d'où l'on ne ressortira jamais lorsqu'on attend en vain les choses de la vie élémentaires qui ne viennent pas. Qui ne viendront plus, pense-t-on.
Dans l'après-midi, c'était un dimanche, après qu'il ait enduré une nuit sans repos possible, il a fallu faire une partie de Monopoly (j'avais grandement sommeil) de plus de trois heures... Ce fut pour moi, qui n'avais pas non plus beaucoup dormi la nuit, comme lui, un long moment d'inertie totale et de paix profonde : mon fils riait ! Il avait retrouvé la grâce de son enfance insouciante et calme.

Avant de partir à l'hôpital puis au centre dans la foulée (cela semble faire une éternité), il avait  punaisé un carton sur la porte de sa chambre où il avait écrit de sa petite main malhabile de garçonnet : "Fermé pour cose de rangement". Et tous les soirs en allant me coucher, je passe devant...



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