Entre nous (131)
Dimanche
15 juin 1997 (Anniversaire de mon père, j'avoue je n'y ai pas pensé une seconde, je fais le calcul... 78 ans, oui, ça doit être ça). Week-end où Fiston a droit de revenir,
"en perm" à la maison...
"Enfant
très renfermé car maman très présente donc ne se lie pas avec les autres", tel est le verdict émis par une aide-soignante et transmis au
"secteur" à l'intention des monitrices.
Je suis contente d'avoir quitté cette infirmerie où ma présence était regardée de travers et où l'on faisait tout pour me décourager
d'être là. Des peaux de vache, ces infirmières, qui font semblant d'être
gentilles mais qui n'aiment que les enfants en manque d'affection leur réclamant "des bisous", et dépendant entièrement d'elles... Mon fils
n'est pas comme ça, donc on le dit renfermé. Allez-vous faire voir !
Au secteur, il a
obtenu une chambre individuelle (il a fallu batailler) et les monitrices ont
l'air un peu plus intelligentes que les infirmières
et aides-soignantes. On verra. Au moins, il est tranquille la nuit.
Pour le
reste, je n'ai pas changé mes horaires de présence dans le centre : midi-20h. Simplement, je ne peux
plus avant de partir l'aider à se coucher ni lui lire un
livre dans son lit. C'est la monitrice qui les accompagne au dortoir. On doit
bien s'y plier. Nous avons obtenu de haute lutte bien d'autres choses... Ne
soyons pas trop " gourmands".
Déjà, avec ces fins de semaine à la maison, c'est un bonheur de le voir glousser de plaisir en se trémoussant (pas commode avec l'Appareil) sous sa couette,
dans son lit. C'est bon d'être chez soi. Pendant un jour et
demi, il joue, mange et fait ses besoins avec bonheur... Tony, le pédopsy, vient le voir un samedi pour une petite séance (gratuite) pendant laquelle il l'initie au jeu de Game
Boy avec le pied... Je pense qu'il
essaie de lui redonner une forme de contact (par le jeu) avec la partie inférieure de son corps martyrisée, qu'on voudrait plutôt oublier. Qu'il ne soit pas coupé
en deux à cause de l'Appareil. Et je
crois ça y est, il est devenu ami
avec lui, ce foutu appareil d'Ilizarov (du nom de son inventeur russe, en
1947... ça date...). Il ne le regarde
plus comme un ennemi. Il cherche à en comprendre le
fonctionnement et est tout fier que chaque pièce
en soit neuve (c'est Laurent, son kiné, qui le lui a affirmé) et pas de récupération, comme c'est souvent le cas. Reinhardt lui a posé un bel appareil, rien que pour lui... Mon fils aime bien
les belles choses, qui ne sont qu'à lui. Comme il retrouve dans
le même temps peu à peu l'usage de ses jambes ainsi que le jeu qu'il peut
faire avec, il en éprouve un grand soulagement, et
de l'intérêt, nouveau, pour la partie technique de son traitement. Bien sûr, il reste que le lundi matin quand je dois le réveiller à sept heures pour l'installer
dans son fauteuil puis de là le hisser dans l'ambulance
avec l'aide de Didier, l'ambulancier, sans risquer de lui faire mal, il fait
grise mine et parfois même quelques larmes
silencieuses coulent sur ses joues durant le trajet
Paris-Saint-Fargeau-Ponthierry... C'est lundi, et il y aura toute une semaine à tirer dans le centre avant de revenir chez lui, "si
tout va bien". Moi non plus, je n'en mène
pas large.
Jeudi 19
juin
Je vais
bien même si, à présent que le plus dur est passé (que l'on dit, que l'on croit), j'éprouve par moment un sentiment
de vide assez proche de la déprime. Surtout le samedi midi,
quand je reviens avec mon gars handicapé pour le week-end et que je
voudrais pouvoir me relâcher, m'appuyer un peu sur les
autres, et que ce n'est pas possible. Aucunement. Il faut au contraire assumer
le roulement de toute la maisonnée. Pas de repos ! Lessive,
bouffe, approvisionnement, repassage, ménage... et mon garçon qui me sonne avec son carillon mobile dès huit heures du matin ! En plus, il faut aussi faire
l'amour. Tiens, j'avais oublié ce truc... Penser à
l'époux... Quand je me couche épuisée le samedi soir à onze heures, après qu'on ait bu le champagne
pour "fêter le centimètre gagné" de la jambe, et que F.
qui a dormi tout l'après-midi pour se remettre de sa
semaine à lui, tente une approche, ce
n'est certes pas le meilleur de la journée pour moi... Mais comme je
sais qu'en ce moment les "meilleurs moments" n'existent pas, que je
n'ai jamais ni en semaine (trop crevée, c'est exclu) ni le week-end
(trop occupée, ça me barbe) l'ombre d'un désir
sexuel, lorsque notre fils est endormi en bas de la maison sur une couche provisoire
aménagée dans le bureau car il ne peut pas monter l'escalier pour
accéder à sa chambre, que ses sœurs ricanent et causent dans
leur chambre, je me sens alors plus disponible, au moins mentalement... Mais le
corps, lui, ne suit pas. Apparemment il ne suffit pas, à lui, de se dire tout
va bien, on est chez
nous... Un corps, ça ne fonctionne pas comme ça,
avec des raisonnements. Alors il est crispé, un peu raide et
chatouilleux. Il s'est comme habitué à vivre sans moi. Mon esprit, quant à lui, est tout encombré d'images du Centre, de
visages qui se croisent et se superposent, de mots de phrases qui s'y sont
dits, de problèmes qui y sont rattachés et que je n'ai pas encore résolus
entièrement. Je ne pense qu'à ça et mon alors partenaire du
moment a bien de la difficulté à m'en distraire, ne serait-ce qu'un quart d'heure. Il ne
peut me conduire au moindre laisser-aller. C'est une véritable gageure de parvenir à
un résultat, et quand c'est fait,
je suis contente de n'avoir pas, durant ces cinq petites minutes, pensé au Centre... J'ai joui mais ce n'est pas cela qui compte.
C'est d'avoir oublié.
Aussitôt après, ça recommence. Le Souci revient. Mais heureusement, je m'endors.
Voilà plus d'un mois que je suis submergée par les mêmes obsessions. Que tout aille
bien, que tout aille mieux, qu'il n'y
ait pas de casse, que cela passe vite, que ce soit fini... Jour après jour, j'attends les difficultés qui ne manquent pas de se présenter, pour leur trancher la tête. Et d'une ! Et d'une autre ! Celle-ci a été coriace, dis-donc... Jour après jour, semaine après semaine, je n'ai qu'un seul
et unique souci. Tout le reste me paraît de peu d'intérêt. Je regarde (vaguement) les
infos après le déjeuner au centre, sur la télé de l'ancienne chambre de mon fis à l'infirmerie, pendant qu'il est aux soins, infirmiers ou
kinés, ou bien qu'il dort ou fait
de la Game Boy dans son fauteuil. Le monde n'existe pour ainsi dire plus. Je ne
perçois qu'un faible écho du grondement ou du babillage qu'il produit. Je suis
concentrée sur autre chose et cette
concentration m'est nécessaire pour pouvoir
affronter les choses. Je ne peux me permettre aucun relâchement. Je le sais. Et c'est à peu de choses près comme une sorte de concentré de ce que je vis habituellement, dans le souci permanent
que j'ai de mes enfants. Rien de bien nouveau. Là,
c'est juste plus pointu, plus extrême aussi. La même chose en beaucoup plus aigu, et qui apparaît dans mes songes sous la forme de onze broches acérées, métalliques.
Mes filles sont adorables,
belles et gentilles. Je ne les vois qu'à peine, les croise, mais ça m'est d'une grande douceur et d'un profond réconfort. Il n'y a qu'elles pour me rendre cela.
Dimanche
22 juin
Salman a
donc totalement disparu de ma vie depuis qu'il est question d'opération, de rééducation, d'hôpital et de souffrance... Notre amitié, je crois, ne s'en relèvera
pas. Si un ami n'est pas là quand on a besoin de lui,
lorsqu'il n'est plus l'heure des discussions littéraires
à n'en plus finir, plaisantes
et tardives, ce n'est pas comme on dit "un ami". Je sais - il doit
avoir peur. Peur de voir l'enfance abîmée, d'être confronté à ça. C'est un grand idéaliste. Il a peur d'affronter
la réalité, peur d'être face à ma non-disponibilité actuelle, et il est peut-être lui-même très occupé, qui sait ? Mais une lettre,
un mot, un (vrai) coup de fil s'il ne veut pas voir mon fils, être là devant lui portant sa tenue de Robocop unijambiste sur le flanc, pourrait non pas m'aider heureusement je n'ai
pas besoin de ça, mais m'accompagner de sa
chaleur, à défaut de sa tendresse. Au lieu de ça : rien ! Un silence froid, peureux, et coupable, qui plus
est... Presque, je dirais, honteux. Bah! Je m'en remettrai. Je le savais déjà que Salman était un ami précieux uniquement quand on n'a pas besoin de lui.
Quand il
m'arrive d'avoir le loisir de repenser à ma vie d'avant (c'est comme ça, maintenant : il y a Avant le 7 mai, et Après...) je me dis que je ne me rendais pas compte à quel point elle pouvait être
agréable. À présent, c'est tout autre chose.
Je ne dis pas que tout est devenu pénible - dur. Non, il y a aussi
des moments agréables. Et puis, avant, se profilait l'ombre de l'Allongement
de la cuisse, qui planait au-dessus... et cette échéance me précipitait dans l'Inconnu,
auquel je ne voulais pas penser, et déjà il y avait, à l'avance, un effort à faire, même si seulement mental.
Aujourd'hui,
je sais. Après certains moments très durs (horribles), il y a les longues plages d'ennui,
ponctuées de corvées incontournables. Mais ce n'est plus l'angoisse de
l'avant, quand alors on peut tout
imaginer... absolument tout, et se faire peur. Il me semble non pas être entrée dans un univers entièrement nouveau mais plutôt
que cet univers est entré lui brutalement dans ma vie
bien agencée et douce, ô combien douce, me forçant à en accepter, à mon corps défendant, les règles multiples, le plus
souvent irrationnelles, et incompréhensibles...
Commentaires
Enregistrer un commentaire