Entre nous (133)




Samedi 21 juin 1997

Ça y est, nous y sommes ! Le fiston marche ! Et bien!... De lui-même il va chercher ses béquilles, de lui-même il désire quitter la salle de marche pour se lancer à pied sur ses deux jambes jusqu'au secteur des grands y faire de l'ordinateur. Je l'accompagne seulement pour lui éviter les risques de la circulation (fort trafic dans les couloirs, de chariots, fauteuils, béquilles qui s'écartent dangereusement quand les jeunes se mettent à "courir" avec... ou qu'ils les lancent à toute volée) mais à part ça, il n'a pas besoin de moi. Il est sûr de lui, content de retrouver son autonomie corporelle. Non ! Je ne l'ai pas empêché de grandir ! Toute l'équipe s'accorde pour dire qu'un rétablissement aussi prompt est exceptionnel. C'est sa victoire à lui, et un peu la mienne. Jeanne Rouffet, son médecin, qui doutait parfois, Reinhardt Zeller, le chirurgien, qui est satisfait, de lui surtout mais content de son petit patient aussi, et enfin Laurent Tang, son kinésithérapeute, mais lui depuis le tout début, il est "avec moi", précieux, adorable Laurent, réchappé de l'enfer de Phnom Penh en 1975, où il a perdu toute sa famille, et avec lequel j'ai énormément parlé durant ces deux mois : tous le reconnaissent, ma présence ici au quotidien, sans manquer une seule journée, était justifiée. Enfin ! Ce fut long, ce regard-là posé par eux, sur la situation, nouvelle, qu'ils ne "connaissaient" pas... Non, je ne couve pas excessivement mon fils. Je le soutiens, l'accompagne et l'aide.
Je suis heureuse de le voir presque courir vers sa libération. Il est en nage. La sueur lui coule sur les tempes, et il sourit.
Deux mois après son opération, il va pouvoir rentrer et dormir chez lui. Pas seulement les deux pauvres jours de fin de semaine. Le 21 juin, jour de l'été, on boucle les valises et l'on quitte sans regrets cet affreux "secteur des moyens". Plus de serrement au cœur le soir, à huit heures, quand il faut partir et le laisser là, dans cette ambiance d'orphelinat de Roumanie où les enfants, livrés à eux-mêmes et en mal d'affection, dorment mal la nuit et errent dans les couloirs en quête d'un petit larcin à commettre. Maintenant, sous ce nouveau mode dit d'"hôpital de jour", nous quittons ensemble chaque soir la Fonda le cœur léger, avec l'ambulancier aux yeux bleus qui vient nous y chercher. On peut l'attendre une éternité, ça ne fait rien, on sait qu'il finira par arriver... Même les embouteillages sur l'autoroute A6 alors que nous nous trouvons à six heures du soir coincés dans la cuvette de l'Orge, au niveau de Chilly-Mazarin, nous font presque plaisir... Il arrive que Didier nous dépose à une station de métro pour que nous rentrions ainsi plus rapidement chez nous qu'avec l'ambulance VSL, empêchée d'avancer dans la circulation. 
Nous rentrons ! Et nous rentrons ensemble. Tout nous est alors bien égal. Ce soir nous coucherons sous le même toit, après avoir dîné en famille et lu un album de Tintin. Dans la journée, du coup, au centre pour les soins qui continuent, l'ennui, l'attente, les contraintes, la pluie qui tombe sans cesse ne nous font plus grand-chose. Nous sommes plus aptes à les supporter. Il envisage moins dramatiquement l'heure des pansements et quitte plus facilement le fauteuil roulant pour s'emparer de ses béquilles et marcher seul...
On ne soigne pas quelqu'un en dehors de son milieu social et psychologique. Hors de son univers familier et affectif. C'est un fait que nul ne peut nier mais que l'on préfère ignorer pour simplifier le mode d'administration des soins. Si l'on prenait en compte cet élément, j'en suis à présent persuadée, c'est tout l'ensemble de la structure hospitalière qu'il faudrait revoir.
Depuis son retour à la maison, j'ai à nouveau mes règles. Je ne les avais plus depuis deux mois. Tout était en position stop. Sa jambe a grandi de quatre centimètres. Il va falloir doubler la mise encore. Et cela en deux mois, toute la durée de l'été, que nous passerons chaque jour à la Fondation, en hôpital de jour, donc, mais dans de toutes autres conditions... Sans oublier qu'au-delà de quatre centimètres d'allongement, on nous le rappelle souvent, au cas où... qu'on ne dise pas après que nous n'avons pas été prévenus, ça "commence de faire mal, très mal"...

Jeudi 26 juin

Et au-delà des fameux "quatre centimètres", nous y sommes ! Et ça commence à faire mal... En effet. Une broche s'est infectée. Il faut se remettre aux antibiotiques, ces énormes cachets impossibles à avaler (pas de conditionnement pédiatrique, les mêmes que pour les adultes : l'Augmentin, un nom prédestiné...) que nous avions arrêtés seulement depuis trois jours, et qu'il prenait depuis plus d'un mois, en continu, deux cachets à chaque prise... Les pansements redeviennent  un supplice, quand il faut les changer. Maintenant, c'est moi qui les fais. Il faut les recommencer tous les deux jours. Et pour se déplacer, rien que pour se rendre aux toilettes, c'est toute une expédition... Il faut alors être deux pour le porter et il crie au moindre mouvement, et on se fait engueuler... Nous voilà presque revenus à la case départ. Sauf que les quatre centimètres gagnés sont là. Et bien là. On ne pourra pas les "défaire". Mais on se demande aussi comment nous allons pouvoir les transformer en huit... Il y a trois jours encore il pouvait se déplacer seul sur ses béquilles, il était même allé aux cabinets sans aucune aide, s'y installant lui-même sur la lunette, jambe appareillée tendue sur un petit tabouret...
Je sais qu'il ne faut pas se décourager et que cette autonomie va revenir après cette nouvelle infection de deux des onze broches. 
Nous faisons une pause pour l'allongement pour la première fois, c'est-à-dire que durant le week-end il ne va pas "tourner" d'un cran la molette écartant un peu plus les deux parties de l'os. Pour laisser reposer le nerf... J'ai pris cette décision seule après une nuit entrecoupée de réveils douloureux et de prises de Doliprane toutes les quatre heures. J'avais retenu la phrase dictée par le chirurgien dans son dictaphone qui marchait dans la pièce, pans de la blouse  flottant dans le courant d'air de la fenêtre donnant sur le parc ouverte, il faisait très très chaud ce jour-là lors de la dernière consultation au centre, et cette phrase disait : "On arrête l'allongement durant le week-end quand ça commence à tirer." Oui, c'est bien le cas... Parfois mon fils, n'en pouvant plus, s'exprime avec des mots, et en soupirant au lieu de crier-pleurer : "La douleur, ça passe, mais cet appareil, j'en ai marre !... Je voudrais qu'on me le retire pour libérer ma jambe ! Pouvoir dormir autrement que sur le dos, comme une tortue retournée..."
Nous sommes en juin et j'ai entendu, laissant traîner une oreille tandis que j'aidais mon fils à se rhabiller, Zeller dire à Rouffet que l'on allait probablement pouvoir lui enlever l'appareil, disons... euh... en mars... (de l'année suivante ?...)
La douleur revenue, m'a littéralement sonnée, tout comme elle abat mon fils. On ne l'attendait plus, celle-là. Pas quand on était si contents de revenir à la maison... Et moi, c'est la douleur qui me fait peur pour lui. Quand il se réveille la nuit et qu'il dit d'une voix blanche: J'ai mal, je suis alors prise de panique. Je dois lui envoyer son père pour qu'il reste auprès de lui.
Je ne supporte plus qu'il souffre. Mon cœur bat.


Mardi 1er juillet

Maintenant nous ne nous rendons plus au centre que de onze heures le matin à quinze heures l'après-midi. Dans ce système d'hôpital de soins de journée, un minimum de trois heures de présence quotidienne est requis par la sécurité sociale. Nous y resterons quatre, alors que les soins et la kiné tiennent en une seule heure... Mais je suis tellement contente de le ramener avec moi chaque soir que peu importe... Les heures passent vite qui ne sont plus des journées. Je me vois l'installer dans son petit lit au sol chez nous, pouvoir lui faire des câlins tout notre content, alors peu me paraît long le temps qui nous sépare de ce moment-là.
Un jour de la semaine où nous étions rentrés tôt (Didier à l'heure dite devant la Fonda, pas d'embouteillages dans la cuvette de l'Essonne...) j'ai pu aller de nouveau me promener avec Serge. Il pleuvait et nous n'avons pu que nous réfugier alors au centre commercial d'Auchan. Les filles gardaient leur frère à la maison. Une heure avant j'avais bipé l'aînée sur son Tam-Tam : "Puis-je sortir de 5 à 7 ? Appelle à la maison, please. Signé Maman." Et la porte s'était alors ouverte juste au moment où je raccrochais le téléphone : Oui, tu peux. "Je réponds oui, à ton message..." avait-elle lancé en entrant dans la maison et posant ses affaires... J'ai appelé Serge. Depuis que mon fils s'est fait opérer, j'ai "le droit" d'appeler chez lui, et souvent je tombe sur Agnès. Elle est toujours très gentille, reconnaît ma voix avant que je ne m'annonce, demande si ça va... Cette fois-ci, elle s'est contentée de dire : - Danièle ?... Attendez, je vous passe le grand Manitou...

Le grand Manitou va partir en vacances bientôt. Il m'annonce ça sans y mettre les formes. Il attend juste "qu'il fasse beau..." Ce qui tarde à venir. Eh oui... tout le monde pense avant tout à cela, en ce moment : les vacances. Il va falloir s'y faire. Je ne le reverrai donc peut-être pas avant longtemps. Je me demande parfois quand je le vois ce qui m'attache à lui. Et je procède alors à de simples vérifications. Certes, il a de l'allure. Je suis fière de me promener avec lui. Cela compte beaucoup pour moi. Nos dialogues sont éternels et sans suite logique. On peut toujours les reprendre là où on les avait laissés précédemment. Où ils nous avaient laissés précédemment...
- On ne nous a pas coupé l'eau.
- C'est déjà ça...
- Tu as dormi deux minutes dans l'auto, là...
- C'est beaucoup trop. Tu étais en train de dire quoi ?
- J'ai dit des mots qu'il fallait dire.
- Des mots idiots, quoi...
- Peut-être notre histoire touche-t-elle à sa fin.
- Quoi ? Ah mais c'est pour... J'ai bien fait de dormir, alors !...
- Tu as pris peur, j'ai vu ça.
- Oui, ben on verra si elle touche à sa fin, comme tu dis... Ne me fais pas des coups pareils. Jamais. Tu as vu où ça nous mène. J'en suis tombé dans les pommes. 
- À cause de ça tu as trouvé des mots jolis. "Quand l'appétit de l'autre faiblit, as-tu dit, il reste encore..."
- Quoi, qu'est-ce qu'il reste ? Dis !
- Je n'en sais rien, moi, tu n'as pas fini ta phrase. Tu t'es endormi.
- Il reste encore... Voyons... Mince, oublié la suite... Faisons la paix.
- Il n'y a pas la guerre...
- Faisons la paix quand même. Tu pleures ?
- Non, une larme m'est venue.
- Ce n'est pas la même chose ?
- Pas vraiment. Cette larme n'était ni souhaitée ni attendue.
- Une larme gaie et limpide... Petite perle précieuse...
- D'un amour vivant.
Ce qui m'attache à lui, que je ne trouve chez personne d'autre, c'est la liberté. Parce que nous n'avons jamais renoncé à elle. Les autres, si.
Quand je retrouve Serge, enfin je me sens libre. Il est le plus de ma vie. Ce qui échappe à tous et dont personne ne pourrait me priver.

Lundi 7 juillet  Anniversaire du fiston

Neuf ans ! Je lui dis que ça commence à faire grand. Réponse : - Moi, je trouve que ça fait neveu. - Comment ça... - Je sais pas. Sans doute à cause des neveux de Donald... - Ah oui. Tu crois qu'ils ont neuf ans ? Éternellement neuf ans...
Ma fille aînée a eu son bac. Sans mention, mais elle l'a eu. On ne le fête pas car "ça fait plouc" et surtout parce que les copains, eux, ne l'ont pas eu...
Tout est dans l'ordre, comme j'aime. Les difficultés ne font toujours que me frôler, s'essayer sur moi, mais elles finissent par s'en aller...
Serge est parti en vacances, c'est Agnès qui m'a annoncé au téléphone qu'ils s'apprêtaient à partir. Il m'a dit : "En cas d'urgence, tu peux m'appeler sur mon Tam-Tam..."
Il n'y aura pas d'urgence. Je ne suis pas femme à urgences. Depuis le temps, il devrait le savoir. Moi, je fuis l'urgence, lui, il la redoute, et d'une certaine manière, l'appelle...
Sa femme est vraiment devenue gentille avec moi. Je ne l'aurais pas cru. Est-ce qu'elle me voit à présent comme n'étant pas du tout dangereuse ? Souvent je me demande ce qu'elle pense de tout ça, et ce qu'elle a pensé, depuis sept ans, de ma relation avec son mari. Jusqu'à maintenant je n'en savais que ce qu'il voulait bien m'en dire et ce qu'il croyait savoir qu'elle pensait, c'est-à-dire presque rien, en interprétant ses réactions. Maintenant, c'est différent. Elle reconnaît à chaque fois ma voix, prononce souvent mon prénom, et semble s'intéresser à mon sort. J'existe pour elle, alors qu'avant, il me semblait, à travers les dires de Serge, qu'elle faisait tout pour m'ignorer. Je n'existais pas. Elle pratiquait le déni à hautes doses. Ce changement s'est effectué depuis l'opération de mon fils. En tout cas, j'ai pu en percevoir les effets clairement à cette occasion. C'est une mère. Serge dit que c'est parce qu'elle est "humaine". - Ah ah, encore heureux, je ne te vois pas vivre avec un monstre...
Leur relation me paraît de plus en plus limpide et tout le mystère dont Serge essayait de l'entourer s'est soudainement évaporé. C'est un vieux couple qui s'aime, ce que je savais depuis le début, ce qui, quelque part, me faisait souffrir comme si cela devait m'enlever quelque chose à moi. Ce que Serge a toujours vainement tenté de nier ou du moins d'atténuer. Mais pas du tout. Cela ne m'enlève rien. Est-ce qu'il faut ne plus aimer pour accepter la liaison de l'autre ? Ou bien faut-il avoir senti que cette liaison s'est "calmée", adoucie, pour l'accepter ? Ou encore en vient-on à préférer une liaison durable et sans grand danger avec une seule personne qu'on s'efforce de neutraliser, plutôt qu'une ribambelle d'histoires avec des inconnues impossibles à cerner ? Ce à quoi, je pense, Agnès a dû avoir droit un temps, je n'en doute pas même un instant... J'essaie de la comprendre, de me mettre un moment à sa place, mais ce n'est pas évident, elle a une personnalité compliquée.
Sans compter qu'on ne sait pas ce que Madame vit de son côté, ça la regarde, et son mari, là-dessus, s'est toujours à bon compte rassuré en lui imaginant une vie fantaisiste et secrète qu'elle n'a probablement pas, simplement pour ne pas la voir souffrir ou (et) pour se déculpabiliser, lui. 
Pour moi, Agnès a divisé sa vie entre trois hommes : son père, son frère et son fils. Comme beaucoup d'entre nous les femmes, du reste... Son mari est devenu accessoirement un compagnon, qui est le père de son fils... Je n'en sais pas plus, et ne tiens pas à approfondir. Nous aurions pu être amies sans doute, mais il y a un homme entre nous deux, et ça, je ne le supporte pas. Dans un amour, on est toujours plus de deux... Laissons à l'amitié un des rares privilèges qu'elle possède : celui de l'exclusivité et de la spontanéité.
À ce sujet, et a contrario, j'ai compris que ce que Salman aimait dans notre amitié, c'était mon mari. C'est aussi à l'occasion de l'opération de mon garçon que je m'en suis rendu compte. Décidément !... Quand je n'ai plus été là pour le materner intellectuellement (ou disons "littérairement"), ce grand bébé de Salman a d'abord commencé par disparaître de la circulation, ne laissant aucune trace derrière lui, puis, quand il est revenu, ce ne fut que pour se faire prendre en charge par celui du couple resté disponible : François. L'homme. Car Salman, à l'exact opposé de Serge, n'est fasciné que par les hommes. 
En ce moment je réfléchis sur "maternité" et "maternalité", ce qui franchement sont deux choses qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre. 





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