Entre nous (134)
Mardi 8
juillet 1997
Après Simenon, je lis Hemingway, à
l'accueil de la Fondation sur un siège ou bien sur mon banc du square
en attendant les retours de mon fils. Je me trouve une parenté d'écriture (ou plutôt une certaine familiarité) avec ce dernier,
surtout dans les dialogues. Mais à y regarder de plus près, c'est Serge que je retrouve dans les personnages
masculins. Serge, nourri d'Hemingway depuis l'adolescence, et qui a marqué en profondeur mon style. Mon style n'est donc pas encore le mien, il me vient des autres,
les grands, qui agissent sur moi à travers Serge, qui les a lus. C'est sans doute la raison
pour laquelle, jusqu'à présent, je n'ai pu écrire que sur lui, lui
empruntant ses mots à lui, la forme de son esprit
et de son humour. Je devais me frotter à cela tout en continuant mon
propre parcours. Je sais qu'un jour, j'écrirai vraiment. Et mon
souhait (je ne dis pas "mon rêve") est de n'écrire que des choses qui n'auront plus rien à voir directement avec ma vie quotidienne. Larguez les idées ! Jetez-vous à l'eau ! voilà à quoi j'aspire en matière d'écriture. Ouvrir un carnet
nouveau et me lancer, sans attaches d'aucune sorte. Ne pas raconter. Ne pas me raconter. Éviter l'écueil du journal intime. Sans
pour autant se réfugier dans l'essai fastidieux
et laborieux...
Mercredi
16 juillet Mon anniversaire
"J'ai
16 ans aujourd'hui, 44 juillet..." Voici le lapsus mental que je me suis
fait en moi-même le matin tôt, ouvrant les yeux... Quelques jours auparavant (le
dimanche, car mon conjoint fait tout le week-end, après, il n'existe plus) François
me l'avait gentiment souhaité en m'offrant un livre, me
donnant de l'argent (comme à une ado), le tout emballé dans un papier décoré de plumes, œufs, oiseaux, crayons et écritures... Tout ce que j'aime en somme. J'ai pensé : Il me connaît bien...
Communiquons-nous encore après
vingt années de vie commune ? Je crois
que oui, et pourtant on ne se parle pas tant que ça.
Mais il n'y a pas que la parole. Nous avons gardé,
l'un et l'autre, l'un par rapport à l'autre, la bonne distance
qui permet de sauvegarder chacun notre identité
dans le couple. C'est un tour de force, et un juste équilibre difficile (très !) à maintenir. Notre œuvre commune nous y aide. Et
cette œuvre, ce sont nos enfants.
Rien d'autre. Pour les élever, nous avons besoin de
complémentarité. Et de vivre ailleurs, sinon. En dehors de tout ça.
Certains
jours je suis fatiguée physiquement à un point tel que je m'en étonne.
Ça peut donc aller jusque-là ? D'autres, je le suis
moralement, et parfois les deux en même temps... C'est à cause de la pression qui
s'exerce chaque jour sur moi quand nous sommes au Centre. Deux mois complets d'été à nous y rendre, alors que nous pourrions être à la plage ! On l'aurait bien mérité pourtant, après cette année monstrueuse de tracas, de
souffrances et d'ennui... Mon fils va bien. Ça
vaut tous les étés. Il marche avec ses béquilles
et n'a presque plus besoin du fauteuil. Nous ne l'emportons plus à la maison en revenant du centre le soir. Mais quand il va
bien, lui, quand il est dans ces phases ascendantes que je lui connais
maintenant, je compte toujours pouvoir me reposer un peu, moi, me relâcher et me détendre, et je suis à peu près sûre alors, avec l'expérience, qu'il va y avoir une
nouvelle difficulté qui va se pointer. Et ça ne manque jamais d'arriver. Donc, je suis toujours plus ou
moins aux aguets. Des pansements douloureux, brusquement, alors que depuis
quelque temps, ça se passait sans problème, Pas dans la joie, mais presque. Et je vois alors mon garçon reprendre son masque de
douleur, le visage bouffi d'avoir crié, les cheveux trempés et des larmes coulant par moment le long de ses joues
roses, longtemps après que les soins soient finis.
Comment pourrais-je "me reposer", comme dit l'infirmière, pendant ce temps-là des soins de broches ? Je
sens plutôt monter en moi une sorte de
rage et d'impuissance confondues. Mais pourquoi lui fait-on encore mal ? Ça va durer encore longtemps cette histoire ? Comment se
fait-il que cette conne d'infirmière en chef ne soit pas capable
de faire ces pansements en douceur ? "Moi, je le fais bien, à la maison, et il ne pleure pas... "
"Bien, pas si bien que ça... La preuve, deux points de sortie de broches se sont
infectés..." me dit-on... - Rien
à voir, je réponds, excédée, c'est à cause de l'Augmentin que le médecin m'avait dit d'arrêter de lui faire prendre, alors que le chirurgien, lui,
pensait qu'il fallait au contraire poursuivre la "couverture
antibiotique"... Je n'y suis pour rien ! Et puis s'il pleure et crie, c'est
plutôt que vous ne lui parlez pas...
Deux
infirmières seulement sur sept, ici,
savent s'y prendre et ont pu établir une bonne relation de
confiance avec l'enfant. Elles sont parties en congé d'été, et, pas de chance, il ne reste que les trois les plus bêtes, maladroites et brusques... À cause de la continuation des
soins nous dépendons de ces trois imbéciles, et ça, j'ai du mal à le supporter. Nous n'allons plus au centre à 50 bornes de chez nous que pour les soins infirmiers et la
kiné, et comme Laurent va lui
aussi partir en congé je cherche une solution pour échapper à ces trajets quotidiens
fatigants, ces heures et ces heures d'attente qui s'enchaînent, et pouvoir enfin sortir de ce lieu qui ne présente plus d'intérêt en soi... Mais on ne fait pas ce qu'on veut.
"Un kiné en ville ? Une infirmière
à domicile ? Oui... me dit-on
(Dr Jeanne Rouffet), pourquoi pas ? Il faut voir... Mais (j'attendais le
"mais") qu'en serait-il alors de la surveillance médicale (son job à elle)... et l'allongement, et
la consolidation et la dynamisation
(tiens, c'est nouveau, ça)... si vous disparaissez de la
Fondation et qu'on ne voie plus l'enfant ?..."
Bref, on ne va pas nous lâcher comme ça. Il ne faut même pas y compter. 53 millimètres de gagnés, et il faut parvenir à
80... Il y a encore du chemin à faire, et des grosses vaches
d'infirmières à se taper... Du coup, le soir, je suis épuisée, mal aux jambes, mal à la tête, parfois même légèrement la nausée... Plus rien ne me concerne,
ne m'intéresse. Mon énergie se concentre jusqu'à
plus de vingt-trois heures sur le confort (relatif) de mon fils dans son lit,
et quand enfin il s'est endormi je peux me reposer, je le pourrais... si toutefois les filles n'étaient
pas sorties et si je ne m'inquiétais pas de leur retour, les
attendant jusqu'à plus d'une ou deux heures du
matin...
Serge est
en vacances. Il m'a appelée deux fois. Je te serre dans mes bras tout contre moi.
Seule phrase que j'ai retenue du premier appel. Et du second : Je t'aime beaucoup. Je pense à toi.
Il me faudra me nourrir de ça... Ce sont mots on ne peut plus simples qui m'ont fait tout
drôle. Comme si, à travers la carapace que je me suis faite pour résister aux débordements sentimentaux je m'étais persuadée que ces mots-là ne pouvaient plus se frayer un chemin. Jamais. Que c'était fini. Eh bien si ! ils passent encore et Serge a bien
fait de me les dire. D'oser me les dire. Lui et son cynisme, lui et sa lucidité, sait encore, non pas trouver les mots, mais les dire,
tout simplement. Et la vie prend alors une autre couleur, passe sous un autre éclairage. Le bonheur revient, comme à portée de main, en tout cas, pas
loin, pas si loin... Il suffit d'attendre. Non, même
pas attendre : il est déjà là. Il n'était jamais parti.
Serge dit
(aussi et à part ça) qu'il me faudrait un amant. "Un jeune, bien foutu
et pas trop cultivé. À quarante-quatre ans, tu dois encore pouvoir trouver, mais il faut faire vite. Après... il faudra que tu te contentes de plus vieux..."
Je confirme, en riant (cela me détend ce genre de conversation, au téléphone) : - Oui, un type jeune mais pas dépendant, pas le genre qui cherche une mère, quoi. Qui soit léger, libre et robuste... Bon
sang ! Où je vais trouver ça ?... Au centre, tu crois ? Il n'y a que là où je suis tous les jours...
Mais au fait ! qu'est-ce que je ferais de lui, tu peux me le dire ?...
- Comment ça ! Tu ne sais plus ?
- Non, j'ai tout oublié.
- Je te ferai un dessin quand je rentrerai. Moi aussi, j'ai
un peu oublié, mais il me reste de vagues
souvenirs. On révisera ensemble...
Ma
libido, comme on appelle cela, "revient", semble réapparaître, vaguement, à certains moments, quand mon
fils n'a pas mal. Mais je ne sais alors vers quoi, vers qui la diriger. Ça me prend la nuit, assez tard, dans la moiteur de l'été. Le corps réclame. Je l'ai assez oublié.
Mais il n'est pas suffisamment sûr encore de ce qu'il veut pour
le demander à celui qui dort, à côté. Silence. Le silence spécial
des couples. Celui où l'on ne peut exprimer ni les
doutes, ni le désir, encore moins le doute du
désir. Accepter de grandir seul.
Protéger le couple par le silence
des paroles trompeuses.
Les
filles sont parties en vacances à la mer. Conditions optimales, tout a été pensé-repensé, garanties sécuritaires quasi totales mais
pourtant le soir j'ai peur qu'il ne leur arrive quelque chose. Je dois me
raisonner, il n'arrivera rien, pour parvenir à
m'endormir. Mon esprit est bloqué, et reste en boucle, coincé sur la touche enfoncée Inquiétude pour tout... Je n'étais pas comme cela avant...
Mon fils me réclame souvent, y compris la nuit, alors aucune régénérescence possible... Nous nous maintenons en pleine fusion.
Quand il a mal, je souffre. Quand il a peur, je me sens sous pression.
Lorsqu'il en a marre, je suis fatiguée, comme lui. Il lui faut
encore gagner deux centimètres, et ça il ne peut que le faire tout seul. Après quoi, on arrêtera l'allongement. Mais ce ne
sera pas terminé pour autant. À quand la liberté de bouger son corps,
l'autonomie retrouvée, la douleur oubliée?
Je n'ai
plus la force de rencontrer qui que ce soit. Je vis telle une recluse mises à part mes relations avec les quelques personnes qui, comme
nous, passent beaucoup de temps au Centre de Rééducation
Fonctionnelle. Et seules présentent un intérêt à mes yeux celles qui ont un handicap, quel qu'il soit,
qu'elles sont en train de dépasser. Avec celles-ci, il me
plaît de parler. Les autres, les
"normaux", m'irritent ou m'ennuient. Je ne supporte plus ma propre mère, par exemple. Sa confusion mentale de future vieillarde
me met dans un tel état de colère que je dois fuir le moindre contact avec elle. Je ne me
sens pas la force, actuellement. Cela reviendra. Quand elle me l'impose, ce contact, à la fois je n'ai pas le courage de dire non et en même temps je me sens immédiatement
en danger, sur la défensive, comme si quelque part, je devais sauver ma peau. Je ne l'ai pourtant pas vue durant quatre mois...
Comme c'est étrange de ne rien ressentir
pour sa mère, ou plutôt d'avoir à se dire que l'amour qu'on a
certainement pour elle puisse dans certaines conditions prendre cette allure-là, une semi-indifférence que masque mal une énorme culpabilité. En tout cas ressentir ce besoin vital
de se tenir à distance sans quoi on coule,
on éprouve le sentiment de couler... De
quoi donc puis-je lui en vouloir à ce point ? Et c'est la même chose avec mon père, mais lui, c'est comme ça depuis toujours. J'y suis habituée. Et il ne se manifeste pas.
Vendredi 1er août
Une période est en train de s'achever et je voudrais pouvoir
commencer autre chose. Dans quelques jours l'allongement de la jambe de mon
enfant sera terminé. Il aura gagné sept centimètres de plus sur sa jambe
droite, qui elle grandit normalement. Plus de chaussure compensée ! Je l'ai fait raboter par l'orthopédiste du centre. Il gardera néanmoins
son appareil pendant encore six mois, mais ce ne sera plus la même chose. Il va reprendre une vie normale, et moi également. Cette année fut lourde et pourtant riche
d'enseignements. Je dirais presque, enthousiasmante. La jambe a grandi, certes,
mais pas que la jambe. Nous aussi, et pas seulement notre fils et frère, nous avons grandi... Lui, de chrysalide est devenu
papillon, et moi une femme qui désire à présent ardemment que son petit
homme vole très bientôt de ses propres ailes. Mais ce temps-là, de mûrissement tout en même temps que de "grandissement",
pour avoir été effectué à vitesse anormalement accélérée fut parfois (toujours ?)
douloureux, comme précipité. Pas mon rythme à moi du tout. Ni le sien. Il m'a fallu m'y adapter et au
prix de méchants efforts, faire en sorte
que cette précipitation médicale ne nous fasse pas trop mal et ne nous contraigne pas
de façon illimitée et tout à fait excessive. Insupportable.
Ces huit mois furent
lourds, et les mots que j'ai pu poser pour les décrire
en portent la trace. Je préfère arrêter là. Passer à autre chose.

Commentaires
Enregistrer un commentaire