Entre nous (135)
Mercredi
24 septembre 1997 Kiné puis McDo. Fils chez son copain Jules
Je n'ai
pas pu voir Serge car il emmène Brigitte T., sa
belle-sœur, sculpteur, chez le ferrailleur de Ville d'Avray pour du matériel qu'il doit ensuite transporter dans sa voiture. Au téléphone quand il me l'apprend,
et pour faire passer ma déception, nous parlons du film Les dimanches
de Ville d'Avray. À la place, je vais faire des courses avec mon aînée (short de boxe et agenda d'étudiant...) puis thé à la maison avec elle. Je lis une interview de Laurent
Terzieff dans le Télérama.
Je résume un peu, mais en substance il y affirme : Je ne
m'intéresse pas... Il dit qu'il préfère ses frère et sœurs. Étonnant qu'il se livre ainsi à des confidences... Ce n'est pas tellement son genre. Serge
dit que c'est parce qu'il n'a plus sa mère pour le retenir. - Tu crois
qu'elle l'en empêchait, auparavant ?, je
demande.
- Je ne
sais pas. Je dirais plutôt qu'il s'est libéré. Ou alors c'est l'approche de
la mort, ou tout du moins de la vieillesse qui lui enlève un peu de sa réserve coutumière et de sa retenue légendaire. Il se laisse aller,
peut-être par panique. Et il est
peut-être au contraire moins libre qu'avant...
- Il
tombe dans cette nostalgie de l'enfance. On se livre et se retourne sur son
passé avec plus de complaisance...
- Qui
sait à quelles choses étranges pensent les gens, quand ils ne pensent plus qu'à la mort ?... La vieillesse a commencé d'être pour lui une sorte d'exil.
- Oui,
pour un homme de théâtre, il est devenu effacé. Il s'efface lui-même...
- La maîtrise de soi a toujours été un de ses dons. Ne pas sembler impressionné. Des failles se remarquent maintenant. Qu'il laisse
volontairement transparaître.
- Ça aussi c'est du théâtre, tu veux dire ?
- Oui,
enfin je ne sais pas. Je m'en fiche pour tout dire.
- Dans
n'importe quel mensonge il est possible (en cherchant bien) de retirer une part
de vérité, y compris dans les mensonges qu'on se fait à soi-même.
- Oui, je crois aussi. Et dans son cas, même blessé, saignant quelque part, j'ai toujours pensé que sans extérioriser une certaine colère en lui, ni hurler son chagrin, il traduisait sa douleur
en une observation délicate, pénétrante. C'est devenu son métier, quoi.
- C'est
ce qui se passe, non?, chez tous les artistes. Ils sont reconnaissants aux événements d'avoir apporté une amélioration, une intensification
de leur perception...
- Mais quelle émotion, moi je trouve, d'être réel, rien que réel !...
- Mais être réel, c'est aussi un choc. On se
retrouve plein de trous. De manques. Quand pendant presque une année j'ai été quelque peu séparée des membres de mon espèce,
si ce n'est coupée...
- À cause de l'hospitalisation de ton fils ?
- Oui...
eh bien "coupée", je l'étais non pas tant par notre enfermement réel, physique, matériel, que par des préoccupations trop différentes et trop éloignées de celles des autres - disproportionnées.
- Et tu étais
coupée de moi aussi. Maintenant je
te le dis. J'en ai grandement souffert. Je ne parvenais jamais à dire ce que je pensais. D'abord tu prenais rarement la
peine de t'arrêter de parler et d'écouter...
- C'est
un reproche ?
- Non,
nullement. C'était normal. Mais nos disputes
me manquaient. On ne se dispute pas avec quelqu'un qui a connu cela. Ce que tu étais en train de vivre... Et ça
m'ôtait même tout moyen d'être capable de m'exprimer clairement.
-
Pourtant, en théorie, on aurait pu en parler.
- Oui,
mais uniquement en théorie. Et ça ne s'est pas fait.
- Je
faisais tout pour m'en tenir aux faits. Pour économiser
du temps. J'ai appris pendant cette période à ne me divertir que par l'entremise de mes perceptions.
Quand je sortais, la vie n'était pas vide. Mais
entre-temps, les gens et leurs petits calculs, leur agressivité permanente ou au contraire leur positionnement presque
toujours sur la défensive, leurs impulsions,
l'esprit toujours occupé par leurs propres affaires,
me démoralisaient. Je ne voulais
pas avoir à y retourner, dans ce monde-là. Je n'y voyais plus que des somnambules enfermés dans leurs objectifs insignifiants et névrotiques.
Jeudi 25
septembre
À dix heures, l'infirmière m'appelle pour que je vienne rechercher mon fils à l'école. Il est malade. Rhume et
"mal aux broches". Il reste à la maison l'après-midi. Je vais tout de même
jouer au ping-pong pendant que sa sœur le garde. J'en ai un peu
marre de cette rentrée aussi laborieuse. Quand est-ce
que ça va aller ? Cela me fait de
la peine pour lui qu'il ait encore mal, souvent. Je me dis que peut-être la consolidation de son os nouveau à la maison qui doit durer encore sept mois est un pari
impossible. Mais quoi d'autre ? Quelle autre solution ? Au Centre, on ferait
moins attention à ses douleurs (tout le monde là-bas en a, chaque enfant en souffre), mais lui, il crèverait d'ennui et moi de fatigue pour aller le voir
quotidiennement. Donc je me rassure, afin d'essayer de ne plus y penser, en me
disant que même si elle n'est pas des plus
faciles à conduire, cette solution,
qu'il soit chez lui et retourne dans une véritable école, la sienne, est la seule possibilité. Il n'y en a pas d'autre. Il faut tenir.
Vendredi
26 septembre
Je remets
mon fils à l'école, non sans difficulté
(avec un Di-antalvic). Mais cette
fois, c'est l'ascenseur qui tombe en panne. Celui de l'école. Il doit alors rester toute la journée, à cause du fauteuil roulant qui
ne prend pas l'escalier, dans la bibliothèque puis dans la salle des maîtres, situées au rez-de-chaussée. Il va un peu mieux mais
c'est dommage d'avoir fait l'effort de retourner à
l'école pour rien. Avec sa maîtresse, nous décidons d'une nouvelle
organisation (laisser le fauteuil en classe, puisque à la maison il n'en a pas besoin).
Je ne
vois pas Serge l'après-midi car il est parti avec
Agnès à Trouville pour profiter, dit-elle, et m'a-t-il rapporté au téléphone, "des beaux jours de l'arrière-saison"... Je reste donc à la maison et je prends le thé
avec ma fille. Ensuite, partant de l'école où je l'ai récupéré, j'emmène mon fils chez le kiné
de ville. Pendant sa séance, je traîne dans la rue. Je ne sais pas quoi faire et je n'ai pas
envie d'aller à Millepages. J'y vais quand même. Je suis comme écœurée par les livres. J'en vois un,
que je parcours : "100 jours à l'hôpital". Le repose immédiatement.
Samedi 27
septembre
J'emmène mon fils à l'école (on était bien, pourtant, un samedi
matin à la maison...). Je l'installe
mieux en salle de cours en allant récupérer dans une autre classe que la sienne une table pour
mettre devant son fauteuil, les autres enfants ayant des pupitres fixés ensemble à un banc. Mais avec trois élèves qui m'ont aidée à transporter la table, nous restons coincés dans l'ascenseur et on se
fait (en plus) engueuler par l'instit dans la salle de laquelle nous sommes allés chercher la planche sur tréteaux... (sur le conseil de l'autre instit, celle
de mon fils : "Prenez cette table, elle ne sert à rien de toute façon..."). Enfin la matinée s'écoule. Faire un remplissage à Franprix, et
hamburgers-maison pour le déjeuner de midi. L'après-midi les filles vont à
Pintel Jouets Nation acheter la nouvelle Nintendo 64 pour leur frère. Puis je sors avec ma cadette faire quelques courses. Le
soir, nous mangeons une pizza ("maison", encore, tout comme les hamburgers
: faut que j'arrête, me dis-je, en malaxant la pâte et la claquant sur le comptoir façon pizzaïolo, de vouloir tout faire
moi-même, pour compenser sans doute mon
absence d'une année... À trop vouloir en faire, je ne vais jamais tenir). La
pizza, copieusement arrosée d'un Cabernay rouge que je suis
allée chercher à la cave, arrange bien les choses... Les filles ont le
rhume. On discute jusqu'à plus de minuit du couple, de
la passion, de la liberté. Vastes sujets... Je dors
avec mon fils (père pas là, parti voir ses parents) dont l'appareil aux branches acérées déchire notre drap quand il se retourne... J'entends un
gros crac. Voilà ce que c'est de dormir avec RoboCop...



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