Entre nous (136)






Dimanche 28 septembre 1997  Le jour où ma douleur a débuté

En revenant du marché je m'arrête à la terrasse du café de la mairie afin d'y saluer le couple De Oliveira qui se dore au soleil de fin septembre. Ils m'offrent un café. Je n'ai pas le temps de demander plutôt un thé que le serveur, qui visiblement les connaît, m'a déjà mis le café devant moi. Nous discutons tous les trois un certain temps. Puis je rentre avec mon caddie chargé de fruits et de légumes. J'ai un peu de tachycardie sur le chemin du retour. Je ne bois jamais de café et pense que l'effet a dû être radical. Presque immédiat. L'après-midi je m'endors brusquement sur le lit de ma fille. À mon réveil, j'éprouve comme un malaise : cette douleur au sternum que j'ai ressentie le matin sera de plus en plus forte jusqu'à 22h.

Lundi 29 septembre  Consultation au Centre de Saint-Fargeau avec Zeller, chirurgien à la cravate "Winnie" (les "grands jours", il la porte) l'enfant, son père, "sa" médecin et son kiné... Nous sommes tous là.

Le rendez-vous a été fixé à 15h30, nous y sommes à 15h, et le chirurgien arrive à 18... Cela me donne le temps de revoir tout le monde... et pour moi surtout de discuter avec les mamans de Julia et de Julie, qui attendent aussi tout comme nous "le grand ponte". La maman de Julia me dit que nous avons droit à 600F par mois de la part des allocations familiales pour les frais dus au "traitement de longue durée". J'en ferai la demande dès demain.
Zeller, que j'ai vu depuis la salle d'attente sur le parking en arrivant jeter sur la plage arrière de sa grosse berline un chapeau de texan avant d'entrer au Centre, trouve que la consolidation est "en bonne voie". On le voit sur les radios, qu'il nous montre au bout de son long bras tendu sous la manche de la blouse blanche qu'il vient de passer sans la boutonner, vite fait, avant d'entrer en salle de consultations. "Regardez, vous voyez ?..." Oui, on voit. Son petit patient en est lui-même étonné. Il n'y a plus ce vide sidéral entre les deux parties de son fémur, et l'os au contraire paraît à présent homogène. Ça nous paraît "miraculeux" alors que tous autant que nous sommes, présents ici, savons très bien l'effort monumental qu'il a fallu fournir afin d'obtenir un tel résultat... Bien entendu, et chacun sagement l'admet, cet os-là, nouveau, n'est pas encore suffisamment solide pour que l'on retire l'appareil, mais "bientôt", dixit Reinhardt Zeller, ce sera le cas... Bientôt, quand ? - Oh, on ne peut pas dire encore précisément, ça dépend de beaucoup de choses, mais disons dans "environ une demi-année"... 
Retour à la maison à 19h30. Nous sommes épuisés. "Urgences", à la télé, en famille, la série "sentimentalo-médicale"... après une longue journée dans le réel des non-urgences...

Mardi 30 septembre  Fin (presque officielle pour moi) de ce qui a duré cinq mois pleins : le dur traitement d'allongement de membre...

Mon fils est si content d'avoir vu au Centre de rééducation fonctionnelle sur ses radios que tout allait bien qu'il n'a plus mal nulle part et marche tout seul en revenant de l'école à midi. Il s'appuie seulement un peu sur la chaise roulante qu'il pousse devant lui, et en fin d'après-midi, à quatre heures et demie il revient même à béquilles aux côtés de son copain Jules, le fauteuil que je pousse servant seulement à porter les deux cartables. En rentrant, ils jouent tous les deux à la nouvelle console qu'il s'est fait acheter samedi par ses sœurs, avec ses propres économies... Autonomie et joie de vivre retrouvées.
Moi, ce jour-là je me sens un peu drôle. J'ai l'impression de décompenser (ou décompresser, alternativement). Je n'ai pas vu Serge cet après-midi car il est rentré de Trouville seulement vers quatre heures quand moi-même je revenais, avec les garçons. Il m'a appelée sur l'autoroute pour signaler qu'il rentrait. Puis plus rien. J'ai dormi et regardé la télé
Pas écrit.

Mercredi 1er octobre

Vu, brièvement, un ami de longue date qui passe à la maison. Il s'est marié le 19 avril. Je n'en ai rien su. Les photos du mariage sont tristes. Lui, je trouve, il ne va pas trop mal, enfin mieux qu'auparavant. Il donne 1000F aux enfants pour leurs "étrennes" (toujours aussi décalé, mariage ou pas, ça n'a pas changé, mais toujours aussi marrant et sympa) dont 500 à ma fille aînée "qui a eu son bac"...
À quatre heures, je pars rejoindre Serge au métro Bérault pour l'accompagner au Grand Palais voir une exposition de Georges de La Tour. "Pas mal, mais beaucoup de copies", déclare Serge. Ce doit être Agnès, je me dis, qui lui a fait connaître ce verdict d'amateur d'art, car pour moi c'est totalement passé inaperçu, qu'il s'agissait de "copies"... Juste, l'inconvénient, je me trouvais là mais j'aurais pu tout aussi bien être ailleurs. Et il y a trop de monde. Je fatigue. 
En sortant, Serge me dit qu'il doit "téléphoner". Station Georges Clémenceau. J'attends. Il revient. - Alors ? Elle va bien ? je demande. Il esquive la question d'un léger haussement d'épaule. Je voudrais savoir qui il a bien pu appeler mais en même temps j'ai la flemme de me renseigner plus précisément. Je m'en fous à vrai dire. Comme il me connaît parfaitement, il devance une possible demande d'informations et balance : Comment va Dominique ?
Puis c'est le retour. On parle peu. Je pense, moi, à certaines choses. Son visage long, comme taillé à coup de serpe, paraît toujours calme, détendu, loin de tout (sans doute parce qu'il revient de vacances), mais est pour ainsi dire absent, alors que sa machine à calculer interne tourne toujours à vive allure. Je le vois bien. L'âge conduit parfois au laisser-aller et à l'affaissement des traits chez certains hommes, mais lui, il est clair qu'il conserve toujours la maîtrise de son apparence. Depuis des années maintenant, j'ai plusieurs fois par semaine des rencontres et des conversations (parfois imaginaires, parfois bien réelles) avec cet homme-là. Et je n'en sais pas plus sur lui pour autant.
C'est quelqu'un qui se situe au-dessus de l'opinion générale. Il balaie la vieille moralité, les vieilles idées et les vieilles règles. Celles sur la crédulité notamment, ou l'âge, ou la virilité...
Parfois il se montre même un peu idiot. Les hommes sexy sont souvent stupides, j'ai remarqué. Et la stupidité peut passer pour un charme supplémentaire et devenir une force importante quand elle se présente dans le langage sous la forme d'une totale indépendance, et aussi bien sous celle de l'émancipation. 
Si l'on assimilait le désir à un alcool, je me trouverais alors avec lui dans un état d'ébriété permanente...
Ce qu'on appelle (en psychiatrie, tout comme en psychanalyse) les "objets d'amour" ne se trouvent pas si fréquemment qu'on le pense, ni ne s'abandonnent comme ça aussi facilement. La distance (et même la mort, il paraît) n'est qu'une formalité. L'esprit ne s'en aperçoit pas vraiment. 









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