Entre nous (137)
Jeudi 2
octobre 1997
Je vais, à jeun, à neuf heures, passer une échographie abdominale. Rien. Tout est normal. Tant mieux.
Je n'en saurai pas plus sur mes douleurs régulières "au sternum". Mais ça ne fait rien. Je n'ai pas apprécié qu'une secrétaire me fasse mettre torse nu sur la table d'examen
"en attendant le docteur"... Voir quelqu'un pour la première fois, un homme, lui habillé,
et moi nue, cela n'est pas naturel. Les premiers mots échangés sont inéquitables. On se sent devenir un corps et rien d'autre. Je
ressors contente de ne pas avoir, pour l'instant, besoin de me replonger dans
cet univers-là. L'après-midi j'accompagne mon fils avec sa classe à une sortie au bois. Il marche et joue pendant une heure,
debout, soutenu à peine par ses béquilles. Ses camarades sont gentils, ils font attention à lui et l’intègrent du mieux qu'ils peuvent, et qu'il peut, lui, à leurs jeux de ballon. Ils me posent aussi pas mal de questions sur son problème de jambe auxquelles la maîtresse n'a pas su leur répondre. Les filles, surtout.
Puis, Serge,
que je retrouve après avoir raccompagné le gars à la maison : - Est-ce que tu
as lu le billet de Poirot-Delpech ? - Non, pas eu le temps. C'était à propos de quoi ? - Tiens, tu
liras... Il se tourne et attrape le journal sur la banquette arrière. C'est sur la repentance de l'église vis à vis des juifs... - Ah, c'est
gentil d'avoir pensé à moi... Tu penses que ça va me changer les idées ? - Ça ne t'intéresse pas ? - Si, si... Je lirai. - Oui, et tu me diras après ce que tu en penses.
Vendredi
3 octobre
Écrit, le matin ("Mon bel
Ilizarov", récit sur le traitement d'allongement de membre : par la voix de l'enfant ). Dérangée par le téléphone : Serge qui cherche "un bon restau" à Paris pour y emmener des amis
(allemands) arrivant "aujourd'hui"... Pas d'idées. Pourquoi s'adresse-t-il à
moi pour ça, je me demande, je ne suis
pourtant pas spécialiste en la matière... Je ne sors jamais. Du coup (je vais le payer, je sais...) il
fait sa propre recherche sur Minitel avec son fils, et ne m'appelle qu'à trois heures seulement pour qu'on se voie : café du Lac, où nous avons repris nos habitudes.
On parle des enfants. Les grands. Et de leur avenir. Puis des intellectuels,
"à quoi ils servent"...
Notre société économiste, le chômage... Pas question, aujourd'hui, et c'est exceptionnel, de
maladie. Nous marchons autour du lac et un canard, une cane?, vient nous faire
la fête exactement comme le ferait
un chien pour que nous jouions avec lui, attendant elle plutôt je pense quelque chose à manger. Elle
nous saute après gentiment et nous suit
partout. La soirée : pansements de mon fils à refaire, après la séance de kiné. Dîner : chou fleur et poireaux en salade. Ma fille aînée a un baby-sitting (je vais donc attendre son retour, la nuit, avant de pouvoir m'endormir...).
Samedi 5
octobre
Matinée hyperactive suivie d'un déjeuner
dominical à treize heures en compagnie de
Georgette, qui a dormi chez nous. Poisson, pommes de terre sautées. Pas de vin. On a trop bu la veille, avec les lasagnes
(Mercurey 1983). Une demi-sieste pendant un épisode
de Derrick particulièrement endormant, même s'ils le sont tous, à vrai dire... puis je vais aux Puces de Saint-Ouen, avec ma fille aînée. Dans la contre-allée du marché, un type me klaxonne de manière intempestive. "Calmos", je lui lance. Et lui :
Faut t'pousser, hey, la vieille !... Il n'a pas (encore) vu ma fille, qui marchait devant et revient alors sur ses pas pour
l'engueuler vertement : "Eh toi ! Comment tu parles à ma mère, ça va pas !" Elle le menace du poing. C'est un jeune,
il ne sait pas qu'elle fait de la boxe... Vu son allure, ça ne doit pas être évident à deviner d'ailleurs... Une si
charmante et grande jeune fille. S'il descend, ça
va chauffer... Mais il redémarre en faisant crier pour
lui et à sa place sa vieille caisse
pourrie, musique rap à fond, dont il remonte le son encore plus.
Comme on n'a rien trouvé aux Puces, nous nous rendons
aux Galeries Lafayette, ouverte un dimanche. Je m'achète deux T-shirts Gap et de l'eau de toilette. Retour
maison. Repassage. Dîner pâtes-jambon. Georgette m'énerve
avec ses clopes roulées (mal) qui puent, empestant toute la maison. On dirait un bonhomme, vautré sur la banquette attendant l'heure du repas, journal ouvert dans les mains qu'elle déplie dans un froissement de papier agaçant... J'ai envie de crier : Georges, à table!
Lundi 6
octobre
Dur de
faire lever le fils, couché trop tard la veille, comme
tous les dimanches soirs, et comme tous les élèves. Dans la chaise roulante, en le poussant jusqu'à l'école, je l'entends
pleurnicher. Je trouve un oiseau sur le trottoir. Mal en point mais pas de
blessures apparentes. Je le pose sur les cuisses de mon garçon qui râle mais soudain cesse de pleurer. À l'école, l'ascenseur est en
panne. La maîtresse, en colère. Je sens qu'elle en a marre de tout ce système mis en place pour pouvoir accueillir un élève handicapé (un de plus sur 26) ce qui complique ses journées.
Elle lui donne un contrôle "à faire à la maison", étant donné qu'à cause de l'ascenseur qui ne fonctionne pas il ne peut accéder à la classe. L'oiseau fourré dans la poche, je ramène le fils à la maison, qui lui est maintenant de très bonne humeur. Je mets
l'oiseau sous une lampe dans un chiffon doux. Mon aînée, pas encore partie en cours, n'apprécie pas. Ça la dégoûte. Georgette (ses paroles incessantes et ses paquets de
clopes) s'en va. L'oiseau s'endort, la tête dans les plumes.
À 14h, le fils a pu retourner à l'école (on m'a appelée pour me dire que l'ascenseur avait été remis en marche), et l'oiseau
a pris son envol après une bonne sieste de cinq
heures au chaud. Avec Mak (copain des filles qui squatte chez nous de temps
en temps, son foyer à lui devenu trop juste depuis l’arrivée du sixième enfant, le petit Dinu), on lui a ouvert la fenêtre.
Je lui ai juste, du poignet, donné une légère impulsion en ouvrant la
main (c'était risqué : Mak disait "vous croyez ? il ne va pas s'écraser au sol "comme une merde" ? - Si, possible... Mais
tentons le coup, il n'y a que ça à faire...) et c'était très beau de le voir ouvrir ses ailes et "monter au
ciel".
L'après-midi, ensuite, se déroule de manière à peu près normale. Café du lac, avec Serge. Pas de ping-pong à cause du vent. Peu à peu, la vie reprend, je le
sens.
Mardi 7
octobre
Fatiguée en début d'après-midi, je m'endors jusqu'au coup de fil de Serge. Lui
aussi dormait. On ne se voit qu'une heure trente, de ce fait, et pour un bref
passage à Auchan Fontenay. Il fait quelques courses. Moi, non. J'ai
suffisamment dépensé ces jours derniers. Des allocs, qui sont arrivées ce matin, il n'y a déjà plus rien... Comment ferai-je, hein, quand je ne les toucherai
plus, n'est-ce pas, monsieur Jospin ?... Une loi est en cours pour les faire
cesser quand le "troisième" enfant a atteint sa
majorité (c'est-à-dire dans un mois, pour nous) et alors ce qu'il en restera sera réduit à portion congrue pour les deux
autres, pas encore majeurs, avec un montant tout à fait symbolique, et soumis au
plafond de ressources...
L'ascenseur
de l'école est tombé en panne de nouveau et un ouvrier a dû porter mon fils pour le faire descendre. Je crains qu'avec
cet ascenseur nous soyons embêtés pendant de longs mois. Le soir, pour finir, j'ai un petit
accrochage avec ma fille, justement celle qui va avoir dix-huit ans et sera
considérée "majeure", n'ayant plus besoin de moi, donc, d'après les allocations familiales... Elle s'est acheté uniquement le coupon
de sa carte orange, et pas la carte qui va avec... - Voilà pas l'drame! me balance-t-elle, outrée à chaque fois que je lui fais
une remarque. - Mais ça fait un mois que ça dure, cette histoire, et tu n'as rien fait ! T'es complètement à l'ouest en ce moment... À quoi tu penses ? C'est pourtant pas très compliqué... Tu n'as que ça à gérer.
Mercredi
8 octobre
Serge
m'appelle tard (14h30). Pas de ping-pong à cause du vent, comme souvent en ce moment. Alors on parle... Je ne sais pour quelle raison
particulière, là, aujourd'hui, nous revenons sur le passé. Le passé de notre histoire à nous.
- Comment
se fait-il que nous soyons restés dix ans sans nous revoir,
après une première rencontre, tu le sais, toi ?
- Tu veux
dire plein de "premières rencontres", car je te
rappelle : pendant un temps c'est tous les jours que je te voyais, lorsque tu
vendais tes journaux... Je n'ai jamais autant lu de magazines qu'à l'époque... Pourquoi ça s'est arrêté là, je ne sais pas... Des
dispositions séparées ont été prises. Probablement, ça
doit être ça...
- Oui,
mais j'avais toujours de mon côté un sentiment pour toi. Quelque chose de bizarre mais qui
ne s'estompait pas.
- Bizarre
comment ?
- Bizarre
comme par exemple, s'il y avait un lieu vide, quelque part, je pouvais m'y étendre, ne rien faire, dans le silence, en me disant
(parfois, hein, pas toujours) que mieux que seule c'est avec toi que j'aimerais y être.
- Sérieusement ?
- J'étais amoureuse de toi. Mais je me disais qu'il n'y avait
pas une chance sur mille que toi, tu puisses penser à moi. Je te voyais arrimé
à des sommets de l'intellect
qui n'avaient pas grand-chose à voir avec mes propres préoccupations, et j'étais persuadée, compte tenu de tes opinions très arrêtées sur les autres, toujours en complet décalage avec les tiennes, que tu n'avais rien à faire de moi et rien à faire avec moi... Peut-être, oui, m'aime-t-il, je me
disais, quelques petites choses me le faisaient croire, mais jamais je ne
saurais vraiment ce qu'il pense.
- Tu le
sais maintenant...
- Et tu
penses quoi ?
- Je
pense que je suis fatigué. Et je commence à penser aussi, de manière plus précise, à mon rendez-vous, mardi, avec
Zerbib, pour ma prostate... Mais ce que tu me dis m'émeut aux larmes (il tourne son visage vers moi. En effet...), je n'aurais jamais pu espérer, ni même imaginer, qu'il puisse m'arriver une telle chose... Dans
mes sentiments, quoi qu'il arrive dans mon existence, et quoi qu'il se passe dans
la tienne, j'ai toujours une ligne directe ouverte sur toi...

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