Entre nous (138)





Jeudi 9 octobre 1997

La journée commence en beauté puisque dans la rue je rencontre Dominique. Nous parlons un petit moment. Je rentre ensuite à la maison et travaille à la dactylographie de Mon bel Ilizarov. Je pense, quand ce sera fini, l'envoyer peut-être à Guénolé, la pédiatre des enfants.
L'après-midi je vois Serge assez tard. Sur un banc dans le bois il me fait une mini-séance de tai-chi et quelques massages à l'épaule droite qui, depuis deux jours, me fait mal. À quatre heures et demie, je récupère à l'école un petit gars grognon et qui s'ennuie. Il fait la tronche toute la soirée. Il a fini son jeu de Mario sur Nintendo...

Vendredi 10 octobre

Je ne parviens pas à emmener mon fils à l'école. Il se dit grippé, des vertiges, "mal à la tête". Il avait préparé ça depuis la veille. Il passe la matinée à s'ennuyer devant la télé. Moi, j'écris. Je corrige et relis Mon bel Ilizarov. Il fait un temps pourri. Aucune lumière. Un des poissons rouges dans le bocal est en train de crever. J'ai un gros pétard sur le menton que j'ai trituré la veille au soir. Tentative, à 13h30, pour remettre le gars à l'école, au moins l'après-midi. Que je puisse faire autre chose que le garder. En vain. Il fait celui qui ne tient pas debout et a "mal au cœur". Ce serait cruel de le faire aller travailler dans un tel état... pour aller retrouver son amoureux... Mais je sais qu'il ne va pas si mal. J'ai acquis avec le temps cette préscience, ce savoir intime. Entre nous, on ne peut plus rien se cacher. Admettons, alors. Il n'a pas le moral. Et c'est une vraie chose. Un état réel, effectif. Je le fais monter dans sa chambre où il reste jusqu'à quatre heures (fin de la journée d'école pour les autres... après, il s'autorise à redescendre).
Serge m'appelle à deux heures et demie. - Tu es prête ? - Non, le petit ne va pas fort. 
- Compris. Je te rappelle plus tard alors...
"Plus tard", il est à Auchan avec son fils. J'entends le brouhaha de la galerie commerciale quand il m'appelle de la cabine, où je le visualise parfaitement. - Chacun avec son fils, donc, dit-il d'un ton désabusé, et les vaches seront bien gardées...
Le beau temps est revenu. J'emmène mon petit veau bancal chez le kiné, mais la séance est écourtée car il dit avoir mal.

Samedi 11 octobre

Avec la perspective d'achat d'un nouveau jeu vidéo (ce qui marche mieux que le Di-antalvic) je parviens à faire aller à l'école le fiston. Franprix, tôt et seule, après l'avoir déposé. Serge m'appelle au retour, dès le matin. Cela fait très longtemps qu'il ne m'a pas appelée le samedi matin. Il pétoche pour son rendez-vous de mardi à Cochin mais "préfère que nous n'en parlions pas". C'est dire s'il a la trouille... L'après-midi, je vais seule au cinéma voir Nettoyage à sec, film pour le moins dérangeant, audacieux. Un mélange du pasolinien Théorème, et du flaubertien Madame Bovary. La scène où le mari se fait enculer par l'amant de la femme, sur la table à repasser, le fer à la main, est très réussie. La réalisatrice a osé. Souvent les femmes qui filment vont plus loin, osent plus de choses, des choses moins classiques, moins attendues, j'ai remarqué... C'est beau, et tragique. Pas grotesque ni provocant. En rentrant à la maison, j'ai envie de sortir l'oiseau de la cage. Il se promène dans le bureau, court sur moi en voletant à petits coups d'ailes. Il a l'air content.

Ils désirent être eux-mêmes les oiseaux au plumage chatoyant, les poissons rouges aux formes étranges, tout comme les spécimens humains ridicules... 
Je ne sais plus où j'ai lu (à peu près) ça...

Dimanche 12 octobre

L'amour, au petit matin. Bien. La dernière fois c'était jeudi, à minuit. Juste un échange de caresses, et moi je n'étais pas partante, ça ne me disait rien. Mais alors rien du tout. Partante, je ne le suis jamais, et après, j'en redemanderais presque. Avec l'idée qu'il doit bien y avoir encore quelque chose à retirer de ces échanges nocturnes. Mais non, il n'y a peut-être plus rien de spécial à en attendre. Ça me rend triste. La journée qui s'ensuit est des plus ordinaires. Je me maquille un peu, pour une fois, et selon le conseil de ma fille (l'aînée), je mets du mascara. Mais je n'aime pas cette sensation de lourdeur, d'avoir chacun de mes cils enveloppé, gainé, ce qui donne plus de poids encore à mes paupières qui voudraient se fermer. Ni la sensation qu'ils soient plus ou moins collés entre eux... Je me trouve assez belle et après mon shampoing, j'ai les cheveux tout bouclés, ce qui fait rire ma fille (la cadette) car je lui ai dit il n'y a pas si longtemps que l'orgasme faisait friser les cheveux à "tendance naturelle bouclés"... Thé chez Anna, à trois heures pendant que nos garçons jouent ensemble. Au retour, pliage de linge, repassage, devoirs fiston, pour lundi... Que la vie me paraît fastidieuse à certains moments.
La nuit, je rêve que Serge est gravement malade. Teint gris et cheveux jaunis, il déambule dans la rue sans me reconnaître. Agnès, que je croise, m'annonce qu'elle va "le faire hospitaliser". Antonin, leur fils, dans le rêve âgé seulement d'une dizaine d'années, pleure.
Il est clair (je me le suis dit en tout cas au réveil) que ce rêve anticipe non pas la mort effective de Serge, mais plutôt cette sorte de misanthropie poisseuse à laquelle un jour je m'attends à avoir droit (de la part d'Agnès ou je ne sais pas qui) et qui sous-tend la notion de "cher disparu", consistant pour beaucoup, y compris les plus proches, les plus "aimants", à se délester d'une façon assez désinvolte de la plupart d'entre nous... 

"L'humanité est incapable de supporter l'absence de futur (qui donc a dit ça ? ah oui... Bellow, Saul Bellow, mais il n'est probablement pas le seul : un classique). Et pour le moment, la mort est le seul futur visible."






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