Entre nous (139)
Lundi 13
octobre 1997
Matinée tranquille que je passe à
l'ordinateur après avoir rangé la maison. Le temps est froid et pluvieux. J'ai mis le
chauffage en route la veille. Je me sens bien dans mon bureau, au calme. Mon
fils est à l'école, mes filles, l'une au lycée,
l'autre à la fac. C'est ainsi que
j'aime la vie de mère de famille. J'écris jusqu'à midi moins le quart. Je n'ai
pas vu le temps passer. À deux heures, Serge m'appelle
alors que j'étais sur le point de
m'endormir et nous allons à Bercy 2. Au café, on parle de la prostate, l'impuissance, la castration,
toutes choses qu'il a tendance à mélanger dans une grande confusion, ainsi que la plupart des
hommes font, qui ont une manière très fantasmatique d'aborder le sujet...
Cela va
nous mener assez loin, cette discussion... En gros, deux points de vue
s'opposent : celui qu'on appelle "la question de l'impuissance" (le
sien), et celui du "sentiment d'impuissance" (le mien). Le sentiment
d'impuissance (je dis) fait que l'on s'imagine toujours que seul l'homme est en
mesure de l'éprouver parce qu'il souffre
lui de "la question de l'impuissance", quand les choses se mettent,
"en bas", à ne plus fonctionner comme ils
voudraient ou en ont l'habitude... Problème que nous ne sommes pas censées, nous, avoir... Ce sont pourtant deux choses très différentes que le sentiment
de et la question de... Il faut les distinguer.
- Ah, toi
et ta manie toujours de vouloir tout expliquer..., il fait, en soupirant, rejetant
d'une main lassée le débat qu'il a pourtant initié
lui-même.
- Mais non, je ne cherche
pas à expliquer quoi que ce soit.
C'est distinguer qui importe.
"Distinguer", une bien plus haute activité qu'expliquer ou conseiller, comme toi tu adores faire...
- Que veux-tu dire par là ?...
- Un bon petit conseil que tu me donnes, j'ai
remarqué, t'émeut toi-même...
- Ah ah ah, elle est bonne
celle-là ! Tu me fais tellement rire...
Non, mais tu n'as pas vu ? Avant, oui,
j'adorais conseiller. Mais depuis récemment j'ai des réticences à le faire. Pour ce que ça donne... Avec le temps tu as appris à passer disons cinquante pour cent de ce que je te dis à la trappe. C'est cela l'impuissance.
- Alors, c'est bien ce que je dis, elle n'est pas d'ordre sexuel.
- Ah ben si, quand même... Je ne vois pas de quel autre "ordre" ça pourrait être...
- De l'ordre du
pouvoir, par exemple...
- Han han, petite maligne, je te vois venir...
- Tiens,
toi qui lis et aimes Saul Bellow, je t'ai noté
un passage de son Mr Sammler qui concerne là, ce passage, exactement notre sujet... Ecoute, je te lis...
"Tu
crois peut-être qu'il y a l'organe de
l'homme ? Fier, exposé de son plein droit, un objet à prendre en considération, destiné à imposer son autorité... Symbole de légitimité, de souveraineté. Mystère incontestable. L'explication à tout. En soi. Voilà le comment et le pourquoi.
Vous avez là la preuve... Oui, la preuve
ultime même, indiscutable. L'homme, ce qui fait l'homme, on le tient pour évident. Pourtant, de tels appendices sensibles et érectiles, les fourmiliers en sont munis aussi, mais sans
les complications nées des revendications de
pouvoir, même sur les fourmis..."
- Ah, c'est
joli, je trouve, "l'appendice sensible et érectile"... Malheureusement...
Et
ensuite, presque aussitôt, on embraye sur le procès de Papon, et sa mise en liberté. J'achète un collier avec plaque
d'identité pour Pacha, le chaton des
enfants d'Anna. J'ai peur qu'ils ne le perdent. Le soir, Urgences la série télé, en famille.
Mardi 14
octobre
Le matin,
je fais des petits achats "de meuf", comme dit ma fille. Maquillage
et Lutényl. Du coup, je ne commence à écrire qu'à onze heures. À midi, il faut s'arrêter. Dommage, j'étais bien partie. Serge ne
peut me voir qu'une heure seulement car c'est le grand jour de sa consultation.
On prend le thé en plein vent et sous un
soleil mitigé, au café du lac. À quinze heures, il lui faut
rentrer car Agnès l'attend pour filer à l'hôpital Cochin. Il est assez
anxieux alors qu'il ne va probablement rien se passer aujourd'hui. Il dit que même Agnès est "atteinte". Je
lui demande par quoi, car pour l'instant, on ne sait rien du tout. Il n'a rien.
Ce n'est encore qu'une simple consultation (ces deux-là réunis sont des accros du milieu médical, ce serait intéressant de savoir pour quelle raison mais je n'ai pas la force de chercher). Il me dépose
à la maison et jusqu'à seize heures trente je termine la rédaction de Mon bel Ilizarov.
Qu'est-ce que je vais en faire maintenant ? Le faire lire ? Mais par qui ? Le
garder pour mon fils plus tard ?
Mercredi
15 octobre
Mercredi
pluvieux. Je me réveille à 9h avec plein de bonnes idées
pour améliorer Mon bel Ilizarov. Après mon thé, je me mets tout de suite à l'ordinateur. Kiné ensuite, en fauteuil, et sous
la pluie. Au retour je trouve dans la boîte aux lettres le dossier pour
faire demande d'allocations enfant handicapé...
Il faut aussi que j'appelle Serge car le nom d'anatomopathologiste que lui a
donné Zerbib comme étant celui qui lira sa biopsie n'est pas forcément "la bonne personne". Je me suis renseignée auprès de "celui qui
sait". Qui plus est, cette personne exerce à
l'hôpital Trousseau pour enfants
donc a priori la prostate n'est pas forcément son domaine... Je suis
devenue une pro (avec un peu d'aide) de tous ces éléments qui nous font défaut pour suivre efficacement,
et en maîtrisant un tant soit peu les choses
sans que l'on vous impose tout de A jusqu'à Z, son propre parcours de
santé... Serge est extrêmement content du "tuyau" comme il dit, je pense
que pour cela il m'adore, et il va demander à
Zerbib de le rediriger vers le Dr Vieillefond, qui est l'anapath avec laquelle d'ailleurs le Professeur travaille habituellement. C'est un bon tuyau, oui.
Je vais à la maternité des Bluets où a accouché Christine, la maman de Jules,
copain de mon fils, d'un petit Gaspard. Serge m'y conduit et me ramène. Je ne reste pas longtemps sur place. La jeune maman a déjà de la visite de toute façon.
Jeudi 16
octobre
Comme
tous les jeudis, très difficile de faire décoller mon fils pour l'école.
Quand, après le ménage et un coup de fil de Serge, je finis par me mettre
enfin à l'ordinateur, il est plus de
onze heures. Pas la peine d'espérer sortir grand-chose.
J'imprime les deux dernières pages (34-35) de Mon
Ilizarov, ainsi que la page de dédicace, Pour mon garçon, bien évidemment... Puis je file, "le garçon", le rechercher à
l'école. L'après-midi, sieste devant Derrick,
le plus puissant soporifique naturel de la terre, entrecoupée de deux coups de fil, un du syndic et un de ma belle-mère. Puis, avec Serge, je vais au café du lac. J'ai des points douloureux aux tempes et à la nuque. Il me fait des massages, debout dans une allée caillouteuse en pente, au-dessus du lac. Un peu de tai-chi puis on reprend l'auto. Dans celle qui est garée à côté de la nôtre, une fille est en train de sucer un type.
Vendredi
17 octobre
Encore
une véritable épreuve de force pour faire aller à l'école le petit. Mal à la tête, mal "aux
broches" >> Catalgine 0,50
et un Di-antalvic dans la poche...
J'ai l'idée, dans la matinée, de téléphoner à l'association Sparadrap, dépendant plus ou moins de Trousseau, pour le traitement de la
douleur chez l'enfant hospitalisé, afin de leur proposer Mon bel
Ilizarov qui est depuis hier tout
chaud fini à peine sorti du four... La
fille est preneuse. Je le lui envoie. Quand elle l'aura lu, on se rencontrera
pour en discuter et, peut-être, le publier. C'est un
premier ouvrage modeste mais je serai bien contente s'il devient quelque chose.
S'il trace sa route...
À une heure, impossible de
remettre l'élève handicapé à l'école : cette fois, mal au
ventre. Je vais quand même jouer au ping-pong pendant
que sa sœur reste avec lui. Serge me
file cent balles que je lui ai demandés pour rembourser quelques
petites dettes... Au café du lac, sujet du jour : la
scolarité pendant l'Occupation...
Dimanche
19 octobre
Comme
"c'est dimanche", l'amour au matin. Un peu trop tôt à mon goût, et surtout je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il me faudra après laver les draps, à cause des règles... Cela me déconcentre totalement. Ensuite, assez bonne matinée. De midi à onze heures, apéro avec deux membres de ma famille de province venus
manifester pour l'emploi à Paris. Une heure agréable et gaie. Après leur départ, je ne sais pourquoi, j'écoute
Ferré, Jolie môme, Quartier latin, Paname, La vie d'artiste... tout en épluchant les patates du dimanche. Je danse en faisant la
cuisine... Déjeuner en famille (la petite de famille = nous cinq) à une heure. Puis je m'éclipse pour aller au cinéma en solo voir le dernier Chabrol : Rien ne va plus.
Pas mal, sans plus. "Drôle, enlevé et caustique", comme on dit souvent des films de Chabrol...
Soudain, le téléphone sonne : Mak, le copain des filles, nous apprend que
M'Bidi est mort en jouant au foot. Il avait 17 ans.
Lundi 20
octobre
Journée de deuil et de tristesse. M'Bidi, le garçon le plus gentil du monde, sourire éclatant, yeux rieurs, est mort à 17 ans, sur un terrain de foot, pendant un match qu'il
n'aurait pas dû faire. Il avait un souffle au
cœur, récemment détecté, et son entraîneur n'en a pas tenu compte.
Il était zaïrois. Le foot... une nouvelle forme d'esclavage ? Les
filles sont bouleversées, pleurent toute la nuit et
pensent à leur ami sans cesse. Elles
n'arrivent pas à y croire encore. La journée d'aujourd'hui est encore pire : elles ont "réalisé". Leurs amis, qui étaient les amis de M'Bidi, sont tous "à la hauteur" avec elles, selon leurs propres mots, choqués
mais chaleureux. Ils se resserrent entre eux comme des chatons apeurés. Sauf Roberto, qui par là
se révèle être ce qu'il est : un imbécile
imbu de lui-même qui ne supporte pas, fût-ce en mourant, qu'on lui vole la vedette...
De 17h à 20h, nous allons au Centre avec mon fils pour qu'il voie son chirurgien,
en voiture avec Serge.


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