Entre nous (140)
Mardi 21
octobre 1997
Quand la
mort arrive, la vraie, pas celle avec l'idée de laquelle nous jouons
continuellement, il n'y a pas de bonne attitude à
avoir. J'ai pu constater que Serge, tout comme Roberto, le petit copain de ma
fille aînée, a eu du mal à ne pas montrer que la
nouvelle de la mort tragique du jeune M'Bidi le contrariait surtout, quand je la
lui ai annoncée, parce que cela risquait de
changer le déroulé de nos échanges du jour. Il ne pouvait
ainsi pas décemment me raconter comme il
le fait actuellement chaque détail de ses péripéties téléphoniques avec la secrétaire de Zerbib. Et d'en être
empêché passait devant la perte terrible et cruelle que représente cette disparition pour mes filles et pour moi-même, qui le connaissions bien.
Il n'a même pas cherché à imaginer ce que peut être pour nous ce moment que
nous devons vivre ni à compatir, même vaguement, de loin, ne trouvant aucun mot à transmettre à mes filles, lui qui d'habitude sait toujours ce qu'il faut
dire. Certes, il ne le connaissait pas, ce n'est pas la même chose que pour nous. Un peu comme s'il avait écouté la nouvelle à la radio si c'avait été un joueur connu. Mais l'empathie, cela existe, et j'ai bien vu
(entendu) qu'il n'en avait pas. On ne dit pas : Bon, arrête s'il te plaît de me parler de ça car je suis déjà moi-même en plein dans des histoires
d'hôpital, avec tous ces coups de
fil que j'ai dû passer dans la matinée... Et on ne dit pas non plus : Oui, la mort vous surprend
toujours là où l'on ne s'y attend pas. C'est ce que je me disais l'autre
jour quand j'ai failli me faire renverser par un autobus alors que je craignais
d'avoir le cancer de la prostate... Je, je, je... il n'a que ces deux lettres-là à la bouche...
Au bout
du fil, car à cause du décès de M'Bidi nous ne nous
sommes pas vus : je dois rester auprès de mes filles, je reste
muette, abasourdie, redoutant de devoir reconnaître,
au-delà de son narcissisme habituel
que je sais assez développé et de son hypocondrie courante, ce qu'il faut bien appeler
une certaine forme de bêtise. La bêtise des personnes totalement démunies devant la mort et qui ne peuvent pas s'empêcher de l'ouvrir... pour dire n'importe quoi. Tenter de
prononcer des mots inutiles, pour la contrecarrer.
Serge est
celui qui pense que la mort est à sa recherche - lui, et personne d'autre - qu'elle ne
veut que lui; il ne peut pas voir qu'elle frappe partout ailleurs. Il est
incapable d'avoir de la peine pour le jeune homme qu'elle a emporté, et pour sa famille, si, d'une manière ou d'une autre, cette mort ne le ramène pas à la sienne ou à celle d'un de ses proches.
On ne
pense donc qu'à soi-même, toujours ? C'est donc ainsi ?
M'Bidi
est mort sur un terrain de foot, beau, jeune et j'ose espérer, heureux. Il a eu une mort "super classe",
comme dit ma fille. Mais il n'est plus en vie, lui qui l'aimait tant.
Il nous
laisse seuls avec notre peur de la mort, nos petits bobos, nos ridicules
petites histoires.
Jeudi 23
octobre
Journée affreuse. Ma fille cadette a vu, la veille, M'Bidi à la morgue, où le père du jeune homme les a conduits, elle et ses amis. Mak a
bien assuré, dit-elle, parlant au défunt au nom de tous ces jeunes gens qui l'aimaient et étaient présents. La vision des parents
devant leur fils mort, hurlant et se traînant par terre, l'a choquée. J'en rêve toute la nuit, de cette
disparition.
Mon fils,
lui, est malade, et se réveille plusieurs fois. Il faut
reprendre les antibiotiques, arrêtés depuis seulement six jours. Son pied est violacé et il souffre terriblement du genou et du mollet. Même le Di-antalvic
n'agit plus pour calmer la douleur. Je finis par appeler le chirurgien. "Antibiotiques
à nouveau, repos allongé ", dit-il, (qu'est-ce
qu'il croit ? qu'il court comme un chevreuil ?). "Si demain ça ne va pas mieux, il faudra me l'amener à Saint-Vincent-de-Paul afin que je l'examine." Deux
heures très très pénibles de 14h30 à 16h30, puis après, enfin, ça décroche.
Je ne
veux plus le voir souffrir. C'est insupportable.
Vendredi
24 octobre
Je le
vois souffrir plusieurs heures encore dans la nuit sans pouvoir rien faire, à part donner en alternance Di-antalvic, Doliprane,
aspirine et Valium, toutes les trois heures, au lieu des quatre "conseillées". Je dors près de lui sur une chauffeuse.
Je fais des rêves entrecoupés de réveils brutaux. Le matin à neuf heures, l'orifice d'une broche, au niveau du genou,
coule, laissant s'échapper lentement un filet de pus couleur
miel. Cela le soulage un peu mais toute la journée
il aura encore mal, par intermittence. L'après
midi je sors un peu pendant que sa sœur le garde. On va à Auchan avec
Serge. Il me fait attendre longtemps en plein vent avant d'arriver. Le soir,
avec les deux filles plus six autres jeunes gens, direction Mairie de Montreuil
en métro, puis autobus jusqu'au
temple des Évangélistes où a lieu la veillée funèbre pour M'Bidi. Je rentre en
taxi, laissant les filles sur place, à trois heures du matin. Mon
fils, réveillé, a mal. Je dors à peine quatre heures.
Samedi 25
octobre
Le matin,
je suis dans le cirage. Je n'ai pas suffisamment dormi. J'essaie de faire comme
si de rien n'était, la vie continue, c'est-à-dire ménage, Franprix, etc... Mais
vers 14h j'ai un véritable coup de pompe. Je
m'inquiète aussi pour mon fils qui ne
va pas véritablement mieux et dont les
broches de son appareil sont sales et croûteuses. Mais comment le déplacer pour lui faire prendre un bain ? Avec sa sœur, la plus grande et la plus musclée, on s'y colle. Il est bien coopératif car il a envie de pouvoir marcher l'après-midi pour aller à Auchan avec son père qui lui a promis cette nuit, s'acheter deux autres
manettes pour sa console de jeux. Il nettoie bien lui-même la broche infectée dans l'eau du bain où j'ai mis en quantité importante un désinfectant chirurgical, puis on le retransporte sur son
lit. Peu de temps après, il est en mesure de se
lever, et j'ai l'impression que nous sommes enfin sortis de ce nouvel épisode douloureux. Je dors une heure, de cinq à six, quand la maison est vide et parfaitement silencieuse.
Cela me fait le plus grand bien.
Dimanche
26 octobre
C'est
dimanche et mon souci se lève. J'ai dormi avec mon fils
dans la banquette du bureau. Il ne s'est réveillé que deux fois, à quatre et six heures du
matin. Doliprane et Catalgine. On a pu se reposer vraiment.
Depuis hier, j'ai comme une douleur au bas du dos, type lumbago. Au petit-déjeuner je parle avec François
de Mon bel Ilizarov, le texte,
au titre éponyme de l'appareil qui fait
souffrir notre fils mais aussi grandir sa jambe, et de l'association Sparadrap qui va le publier. Il lit le
texte puis s'en va faire le marché. Déjeuner de midi agréable, poisson, pommes de
terre. L'après-midi on écoute les cassettes des enfants enregistrées quand ils étaient petits - et
insouciants... Touchant et drôle. Je m'éclipse pour aller dormir une demi-heure, de seize heures
trente à cinq heures. J'emmène ensuite mon fils chez son copain Carlos. En son absence,
repassage. Le soir nous mangeons une fondue que François prépare. Pendant que nous dînons, le téléphone sonne : Chris, copain des filles de la bande à M'Bidi, est à l'hôpital : il s'est fait une triple fracture de la clavicule
en jouant au foot...
Lundi 27
octobre
Une bonne
nuit de repos complet. Je dors dans le bureau avec mon gars. Il est guéri. Il a très faim toute la journée et est bien fatigué. Je l'emmène chez le kiné à cinq heures et bien qu'il n'en ait pas du tout envie, après, il se sent encore mieux. Les filles passent l'après-midi à l'hôpital, au chevet de leur ami Chris, puis le soir elles vont
en boîte à un concert. Ne rentrent que vers six heures du matin. Mon
garçon et moi, nous regardons
seuls Urgences; il aime cet univers
hospitalier, quand il est devant lui, "à
la télé"... Surtout Mark Green, le médecin urgentiste.
À dix heures du soir, Salman
sonne pour venir récupérer les clés de l'appartement de Laura
dont j'ai un double. Il a oublié les siennes. Il n'a pas donné de nouvelles depuis huit mois, m'a complètement laissé tomber. Aussi je l'accueille
très, très fraîchement et je retourne aussitôt
les clés remises regarder Urgences... La nuit, je ne dors pas très bien, mais dans mon lit. Mon fiston, dans le sien, fait
une nuit d'une seule traite.
Je pense à Serge, que je ne vois plus beaucoup ces temps-ci. Il me
manque. Pas le Serge qui parle tout le temps de son "compte de sommeil", l'autre.
Il est obsédé par ça. Le sommeil, la santé... Peut-être c'est normal. C'est l'âge. Je ne sais pas. Je suis tellement hors de tout ça en ce moment. J'ai du mal à
comprendre les autres. Pas le temps ni l'envie de me pencher sur leurs petits
problèmes.
Les
pouvoirs et les limites du cerveau, le fait que ceux-ci ne soient pas
expansibles à l'infini, la capacité qui ne fait que décroître, à s'intéresser aux événements nouveaux... Pensée
du soir où je suis à peu près tranquille, je me dis : mais oui, bien sûr, c'est de cela qu'il est atteint, Serge !...
L'esprit en lui se restreint alors que les jambes en même temps faiblissent, et que l'air tout autour semble se
raréfier.
Ses expériences, dignes de respect... La
guerre. L'holocauste. Ah non, il préfère qu'on dise "la Shoah"... Je ne sais pas s'il faut l'écrire avec un grand S, ou un
petit... Il ne faut pas faire de faute de goût. Attention! Une erreur de style, de mot ou d'interprétation, et hop! ça signifie pour lui erreur complète de compréhension... Avec lui, c'est comme ça. En même temps je comprends. C'est important. Les souffrances...
Ses
instants à lui de lucidité stérile. J'y repense. Sait-il ?
Bien sûr que oui. Il est humain et il
sait. Il connaît par cœur tout ce qui relève de l'humain. De l'humain
qui souffre. Quelle que soit la souffrance qui est la sienne. Mais il fatigue.
N'a plus envie de s'investir. Il sait composer, comme beaucoup. A la fois savoir
et ne pas savoir. Ne pas
vouloir savoir. L'accommodement le plus fréquent que chacun peut faire.
Et moi ?
Cette petite douleur lancinante entre les côtes
et la hanche, celle que je ressens depuis un mois, qui m'oblige à surélever mes jambes, même couchée, surtout couchée, étendue enfin, pour tenter sans y parvenir de soulager la gêne. Mais ça revient tout le temps.
Je
pleurerai plus tard. Un jour je pleurerai.
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