Entre nous (141)




Mardi 28 octobre 1997

Journée maussade. Le fils va très bien, mais à présent il s'ennuie. Les filles dorment jusqu'à 13 heures. Puis, après le déjeuner, l'une, la plus jeune, s'éclipse discrètement sans dire où elle va, et l'autre se rendort. Serge m'appelle pour me dire qu'on se verra, peut-être, mais plus tard (ne tient pas compte du tout de mes propres contraintes horaires : là, j'aurais pu sortir, mais après...) car pour le moment il se sent "trop fatigué". Il est alors 14h, et "plus tard", il ne rappelle pas. J'imagine qu'il a dû s'endormir. Demain, il part à Trouville pour toute la semaine.
Puisque nous ne sommes pas ensemble pour une fois, j'ai un petit moment où durant ces deux heures je peux penser à lui. À lui, maintenant. Tel qu'il est devenu ces derniers temps.
Le tracé de son menton (son "profil", que j'ai tant aimé et aime toujours autant) aujourd'hui ne se comprend plus qu'en remontant à sa forme antérieure. Je me demande ce qu'en lui j'ai manqué. Pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés plus tôt ? En même temps, la première fois, moi je n'avais que vingt-cinq ans à peine... et lui, le double. Du reste, je ne l'ai pas complètement "manqué" non plus... Mais il est devenu clair à présent que j'ai été en contact avec lui, année après année, à travers des rencontres qui étaient comme des sortes de consultations imaginaires. Même si nous, nous étions bien réels.
J'ai eu la chance, avec lui, rien qu'avec lui, de découvrir que certaines personnes qui peuplent votre vie de manière permanente, sont capables (pas toutes!) de suivre vos motivations les plus intimes et les plus profondément cachées - et surtout, de les comprendre. Ce qu'un premier amour peut faire... Comme effacer tous les autres, par exemple. Ceux passés ou encore à venir. et c'est assez injuste. Il vous frappe, telle une paralysie, attaquant le cœur et non la moelle épinière. Et pourtant, c'est étrange, il n'est nullement dévastateur. Il vous construit au contraire...
Tandis qu'il parle, son visage m'invite à faire ce que je veux de ses paroles. C'est ce qu'on appelle le dialogue. Un véritable dialogue. C'est fou, je me dis... je ne peux penser qu'à ça. Rien d'autre. Et tandis qu'il est là, justement, tiens!, en train de m'expliquer qu'il a toujours la crainte, greffée en lui depuis qu'il me connaît, que je note ou "rapporte" quelque part nos conversations, qui doivent rester entre nous, n'est-ce pas, rien qu'entre nous ("pour moi, dit-il d'une voix blanche, ce serait le divorce assuré, Agnès ne me le pardonnerait pas si ça lui tombait sous les yeux... mais d'un autre côté, pour toi = "la partie adverse", je sais bien que c'est ancré en toi d'écrire, je ne peux pas t'en empêcher, alors qu'y faire ?", fin de la citation et fermeture de la parenthèse), moi je ne pense à rien, je suis bien, je considère qu'il se fait du souci pour rien. Comme toujours. Comme à son habitude de vieux parano. Et je lui dis : "Elle n'en saura rien, pourquoi tu t'inquiètes... Je ne vois pas comment  d'ailleurs elle saurait... Et il répond : "Oh tu sais, elle est maligne, voit tout, comprend tout... tu ne peux même pas imaginer..." 
- Alors, c'est bien ce que je dis, ce n'est pas de ma faute pas plus qu'à cause de mes écrits si un jour (si ce n'est pas déjà fait) elle finit par comprendre... Tu vois bien... Donc, ne me mêle pas à ça, si possible. j'ai bien suffisamment de choses à assumer en ce moment. Ton divorce soi-disant "assuré", c'est ton affaire, votre affaire à vous deux, pas la mienne. En plus, je n'y crois absolument pas...

Fin du temps qui m'a été accordé pour penser et me remémorer nos derniers échanges. Je subis aujourd'hui le contrecoup des événements de la semaine dernière. Je suis à plat, m'endormant dès que je m'allonge, sur un des six lits de la maison. Quand je "fais les chambres", je tombe littéralement sur le lit qui m'appelle. Je suis soulagée que mon fils soit, encore une fois tiré d'affaire, mais en même temps je me sens en sursis. Un bref sursis, où il ne faut pas se relâcher. Mon aînée s'en va (à contrecœur) à la fac pour un cours d'anthropologie, "à 20 heures". J'irais bien à sa place. Pour changer, momentanément, de vie et d'horizon. Même si le cours a lieu paraît-il dans une cave... (quelle sorte de cours se donne "dans une cave"... Va-t-elle bien en cours ?... pff, plus la force de rien... surtout pas me poser des questions).

Mercredi 29 octobre

Je me lève à 10h, ayant oublié qu'il y a "kiné" à 11h30... Du coup, il faut faire vite. Mon gars veut un nouveau jeu. Le poussant dans son fauteuil pour le conduire fissa à sa séance (j'ai dû un peu le bousculer pour qu'il se prépare avec mon aide) je lui en promets un pour son beau bilan : il est "troisième" avec 17,5/20... Ah non, fausse rumeur... en fait, il est 1er avec 18,7!... Déjeuner de midi, seule et tard, 14h. Fille cadette avec Chris chez ma mère qui les a invités, l'aînée, à la fac (cours dans un grenier?). Je vais acheter La guerre des étoiles pour le "premier de la classe" pendant qu'il joue, chez Anna. Retour à la maison vers cinq heures. Il y a du monde dans le bureau, dans le noir, devant la console : les filles et leur ami Chris, le fiston et son copain Carlos... J'aime bien la famille nombreuse, les rires, les exclamations, les cris... Ce soir, ça va mieux. Je ne suis pas abattue, comme hier. Je fais un grand plat de tomates farcies.
Serge m'appelle. Il vient d'arriver à Trouville où il fait beau et froid : "Moi qui étais un homme de plaisir, dit-il, tu auras fait la fermeture... connu les derniers feux..." - Traduction, je lui dis, tu n'as plus goût à rien... - Voilà, c'est ça. Tu as tout compris. C'est rare que tu comprennes si vite...

Jeudi 30 octobre

C'est mon gars qui vient me réveiller à neuf heures. J'entends le bruit des béquilles sur le parquet. La matinée va consister pour moi à essayer de joindre au téléphone le médecin qui le suit au Centre de rééducation, à propos des antibiotiques qu'il a recommencé de prendre depuis une semaine. Peut-on diminuer les doses, car ça fait une grosse charge pour son estomac ? Un an d'antibiotiques, pour un enfant de 9 ans, ce n'est pas une chose simple pour l'organisme, déjà mis à mal par ailleurs... Je négocie, mais rien n'y fait. Elle a reçu des consignes depuis "le château" = l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, où le grand Manitou Reinhardt Z. a été clair : il faut con-ti-nuer la couverture antibiotique...
À 13h, déjeuner avec Marc qui nous rend visite, des gâteaux de chez Joubin à la main : "Beaux, mais chers, très chers...", précise-t-il, ce qui fait bien rire les gosses... Il est en forme. On discute bien. Ensuite je passe l'après-midi allongée aux côtés de mon garçon, à lire le Nouvel Obs, pendant que lui joue à la console. Soudain, coup de fil d'une personne de l'association Sparadrap. On discute de mon texte, le Bel Ilizarov. Elle me rappellera quand les autres parmi ses collègues l'auront lu. 
Rien ne me fait vraiment plaisir en ce moment. On dirait que la source de joie s'est tarie. C'est comme si je devais d'abord me reposer de toutes les épreuves subies en me tenant juste à côté de mon fils, comme je suis là, en ce moment, mais sans plus, sans pouvoir désirer autre chose.

Vendredi 31 octobre

Après un début de journée assez ennuyeux (il faut bien dire), je finis par réagir en allant à la librairie Millepages. J'y renoue avec la littérature en m'achetant trois bouquins : le dernier "Bobin", le dernier "Lydie Salvayre", qui est pour moi le premier, et un livre de Geneviève Delaisi, "La part de la mère", dont le titre me plaît... Au retour, je passe par la pharmacie faire une réserve d'Augmentin, l'antibio maudit aux énormes cachets qui détraquent l'estomac de mon fils mais empêchent que les sorties de broches plantées dans sa cuisse ne s'infectent... Pour compenser, je lui prends en passant au McDo une bonne provision de frites, ça l'aidera à "digérer", car ça au moins je suis sûre qu'il le prendra avec plaisir...
À la maison, brusquement, je me retrouve seule avec lui, qui s'ennuie. C'est son mot, en ce moment. J'ai droit, pour lui faire plaisir (et essayer de faire quelque chose contre son ennui), à une démo d'une heure de Mario, alors que je voudrais lire, et que j'ai sommeil... Heureusement, sa sœur lui ramène Chris dans l'après-midi, qui vient jouer avec lui. Sauvés ! Et là, pour moi, miracle!, un moment de plaisir, dans la lumière du plein après-midi, je bois un thé à la mûre sauvage, en lisant Christian Bobin...

Samedi 1er novembre

L'amour à neuf heures. - Il est quelle heure, chéri ? - Regarde la grosse aiguille... - Ah, c'est malin. Très drôle. Ce que tu peux être con...
Après, de cette journée, il n'y a rien à dire, ou pas grand-chose. Franprix (850F) aidée et accompagnée par ma cadette (bien joyeuse), hamburgers-maison du samedi, reportage à la télé sur le suicide des ados... François va à la boulangerie et achète bien trop de pain, pour tout un régiment de caserne... Cela me contrarie. Il ne sait pas doser. Soit il "n'y pense pas", soit il en prend trop. Ce n'est tout de même pas très compliqué. Ma fille la plus jeune qui fait ses coups en douce disparaît tout l'après-midi sans demander son reste et sans s'être acheté deux bouquins qu'elle doit lire "d'ici deux jours"... Et je vais, avec mon aînée, pour couronner le tout, à Châtelet (je déteste l'endroit) lui acheter des chaussures... Elle en choisit des mastocs, style cosmonaute, qui ne me plaisent pas du tout, et encore moins à son père. Bref ! tout est lourd comme la tourte à la patate que je fais pour le dîner. Mais quelle idée j'ai eue ? Qu'est-ce qui m'a pris ? Je me demande bien, car comme "étouffe-chrétien", musulman, juif, bouddhiste ou je ne sais quoi, on ne fait pas mieux... Et c'est long à préparer, en plus... Heureusement un Tavel 92 bien frais fait pétiller un peu cette fin de journée.

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