Entre nous (142)
Dimanche
2 novembre 1997
Il
m'appelle tôt le matin (5h) car il a mal
au mollet et n'arrive pas à dormir. Je reste à ses côtés et me rendors un peu. Mais revenue dans mon lit vers sept
heures, je ne parviens pas à trouver le sommeil et je suis
pourtant terriblement fatiguée. Levée à 9h30.
J'ai rêvé cette nuit que j'avais avalé l'oiseau alors qu'il voletait autour de moi et que j'avais
la bouche ouverte... Repas de dimanche midi avec les parents de François et son neveu. Poulet rôti,
riz au jus et vin de Pommard 88. Ma mère n'est pas venue, alors
qu'elle s'était annoncée et je m'en suis sentie déçue,
inexplicablement. Après-midi calme. Lecture sur le
lit de mon garçon qui n'a pas mal. Je termine
le livre de Bobin : triste et paisible. Repassage, pour finir. Le soir je fais
cuire des châtaignes que les parents ont
apportées. À l'eau, et avec du cidre, pour les manger telles qu'on les dégustait chez moi, ou bien pour ceux qui préfèrent, grillées au four, l'autre moitié, ainsi qu'on pratique dans la famille de François. Je fais les deux méthodes, au choix... Comme si la vie n'était pas si compliquée, déjà. Quand est-ce que je vais cesser de me surpasser ? De faire tout comme il se doit, en m'y épuisant... tandis que personne ne semble s'en trouver mieux ni y prêter une quelconque attention... Être parfaite. Ce n'est pourtant pas ça que je cherche spécialement. Mais peut-être je veux (encore) faire tout comme ma belle-mère a fait... Pas ma mère. Même si je me rends compte que c'est dépassé, n'a plus cours, est intenable. Pas une vie.
Lundi 3
novembre
C'est la
dernière journée des vacances scolaires. L'humeur de mon fils s'en ressent
qui commence de faire la tronche. Ma fille cadette travaillote. Je vais
chercher pour elle quelques phrases, sur un film de Fritz Lang, datant de 1950, parfaitement
inconnu, "The House by the River"... Je finis par trouver
trois lignes, dans un bouquin sur le cinéma américain de Bertrand Tavernier. Je les recopie en vitesse,
dans la librairie, car le livre coûte cher. Il est déjà trois heures. Je rentre
prendre le thé à la maison. Serge m'appelle. Il est de retour et prend des
nouvelles. On ne peut pas se voir car je dois accompagner mon fils chez le kiné à 17h. Il se dit fatigué (Serge). Il n'a même plus la force de lire les
journaux (sic!). À part la perspective de
regarder Urgences à la télé avec les enfants, le soir,
rien de ce jour n'est franchement plaisant. Je redoute la rentrée et l'énergie qu'il va falloir
transmettre à mon fils pour l'effectuer.
Mardi 4
novembre
Après une rentrée laborieuse (mon gars se
rendort dans la chaise roulante sur le trajet de l'école!... et j'ai dû dormir avec lui dans le
bureau la nuit tant il était anxieux et "à bout de forces"), la journée, finalement, se passe plutôt
bien. Le matin, je relis une dernière fois "Mon bel
Ilizarov" et en change tous les prénoms cités. Le midi, je retrouve le fils à nouveau écolier, en forme et plutôt radieux, qui ne grogne pas pour retourner en classe à 13h. Enfin je revois Serge après une absence d'une semaine. Il est tout câlin, comme il ne l'a plus été depuis bien longtemps. Il me regarde avec intérêt et émotion, comme au bon vieux temps, et du coup on se remet à parler de l'amour, de l'attachement, de la découverte de l'autre et de sa connaissance.
Tout est
pareil entre nous et pourtant tout est changé.
Ce soir au moins, juste pour ce soir-là, Serge et moi devons être ensemble sans rien laisser arriver qui puisse nous séparer. Et pourtant je sais (le sait-il, lui ?) que ce n'est
pas vraiment possible. Et pourtant, et pourtant...
Et
pourtant. Je sens son attente. Tout n'est qu'attente.
-
Qu'est-ce qu'on voit, tu crois ? Qu'est-ce qu'on voit réellement, je veux dire ?
- Ce qui
se trouve sous nos yeux. Le présent. L'objectif. Le bien réel.
- Et l'être éternel, celui qui sera toujours là, peut faire alors son apparition...
-
Apparition, hélas, seulement temporelle...
- Oui,
mais qui pour se produire doit quand même se soustraire à
la servitude des apparences et de la forme. Et faire aussi abstraction de toute
projection... Indispensable, ça.
- On est d'accord, mais n'oublie pas, le seul
contact possible avec l'éternel se fait par l'entremise
de la liberté... Et tu en es où, côté écriture ?
- Nulle
part. Je me contente de dresser l'inventaire de mes obsessions. En soi déjà, ça me prend beaucoup de temps. Ah! J'ai terminé Mon bel Ilizarov
, et depuis je considère que l'on ne doit faire
confiance, dans l'écriture tout comme dans sa
vie, qu'à la seule expérience. Ne pas s'en laisser compter, quoi. N'écouter personne.
- C'est
bien... Et j'ajouterais même ne faire confiance qu'à l'expérience de sa propre mobilité, physique et intellectuelle, et à son errance perpétuelle, aussi...
-
Errances sentimentale et sexuelle ?
- Oui, et confiance dans les rencontres, qui nous changent...
- Et croire aux
méandres de son propre vécu. La fêlure intérieure de notre genre, aussi...
- Fille
ou garçon, tu veux dire ?... Être homme ou devenir femme ?
- Voilà, oui...
- Moi, ce
qui m'occupe, ce à quoi je pense, ce sont les
blessures de l'amour dont les cicatrices ne guérissent
- et encore même pas sûr - qu'après qu'on se soit immergé totalement dans un passé
qui n'est plus mais qui reste notre seule issue de secours devant l'incertitude
de ce qui va suivre. Mais ça, c'est parce que je suis bien
plus vieux que toi...
Mercredi
5 novembre
Après une seule journée de rentrée, c'est déjà mercredi. Fiston dort jusqu'à
10h30. Il est bien reposé et va faire en fin de matinée une bonne séance de kiné. On arrête en plus l'Augmentin, enfin la prise du matin. Il n'en
prendra plus qu'un cachet le soir. Après le déjeuner de midi il va jouer chez Carlos en emportant sa
console. J'attends un appel de Serge que j'ai prévenu
de ma "liberté", entre deux et cinq
heures. "- Trois heures ! C'est énorme !... dit-il. Mais je te
préviens, je vais mettre
longtemps à démarrer... Je suis toujours aussi fatigué... à cause de nombreux coups de
fil que j'ai reçus et passés..." Je n'ose jamais lui dire les choses aussi
directement que lui s'autorise à le faire. Me lâcher comme ça qu'en quelque sorte certains échanges avec des personnes
qu'il ne connaît pas, passent avant notre
fabuleux et irremplaçable échange à nous... Je pense à la dernière fois où j'étais moi-même au téléphone longuement avec "un
autre" (sûrement Salman), ce qui voulait
dire "ligne occupée" pour lui (et il
appelait et rappelait) : il m'avait alors fait toute une scène de jalousie... Ne pouvait plus s'arrêter. Passons...
On va à Bercy 2 , comme hier, mais ce jour, il nous
manque la grâce. L'éclaircie aura été de courte durée. Je m'ennuie un peu.
L'impression d'être mon fils dont on aurait
garé la chaise roulante dans un
lieu et devant un spectacle ou une situation qui ne le passionne pas spécialement, ne l'enchante guère
et ne lui apporte aucune distraction ou réconfort quelconque. Je n'y
suis pas vraiment. J'attends que ça se passe. On n'a pas
grand-chose à se dire et le fond sonore du
centre commercial m'abrutit. Nous allons voir à
Go Sport s'ils ont des gants de boxe pour mon aînée, pour lui offrir à son anniversaire. Il n'y en a pas. Retour en auto, à la nuit tombante. Je n'ai qu'une envie en fait : m'acheter
des trucs, plein de choses... Je crois qu'il me faudrait ça pour me consoler. De tout.
(Mais pas
de sous)

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