Entre nous (143)
Samedi 8
novembre 1997
L'amour
du samedi matin. L'inévitable, presque. Bien reposée après une assez bonne nuit et un
massage "musclé" (de sportive) la
veille, de onze heures à minuit, pratiqué par ma fille, qui m'a "défait pas mal de nœuds" dans le dos... La journée commence plutôt bien. Franprix à midi avec mon autre fille,
puis on déjeune toutes les deux. Fils
avec son père à son travail (le samedi, c'est possible et permis), sa sœur à un baby-sitting. Je sors
l'oiseau un petit moment. Il volette un peu, me fait beaucoup de
câlins, me crotte pas mal dessus
aussi, puis rentre dans sa cage spontanément. Sa "maîtresse", ma fille cadette dit "oh, tu l'as déjà rentré? moi qui voulais le tenir un peu...". - Je ne l'ai pas rentré, il est rentré tout seul... Elle revient d'une courte sortie et trépigne d'impatience en attendant le retour de son père pour aller à Paris avec lui. Moi je vais à Val de Fontenay (Auchan)
chercher un nouveau jeu pour mon gars. Je reste en rade à la caisse de 5 centimes, et la caissière ne veut pas me le vendre ! J'emprunte à une cliente, qui "n'en revient pas" et me tend la minuscule
pièce manquante, avec un sourire aimable. Je
ne dis rien, car entre temps, si moi il me manque cinq centimes, j'ai pu voir que la caissière, elle, c'est une
main qu'il lui manque !...
Dimanche 9
novembre
Ma mère arrive dès 10h30, en taxi. Elle sonne à l'interphone longtemps et puissamment comme si elle était restée le doigt collé à la Super Glue-3 sur le bouton.
Cela donne, en me stressant, le signal de départ de la journée. Elle ne se souvenait ni du numéro de notre immeuble, ni du code d'entrée, raconte-t-elle en entrant. La journée va être rude pour moi : je souffre de la voir tellement
vieillie. Préparer le repas sans s'énerver, respirer à fond, lentement, être zen... c'est ce que je me dis en épluchant les patates pour les frites qui m'échappent à plusieurs reprises de mes
mains mouillées dont elles glissent telle
une savonnette. M'évertuer sans y arriver
proprement à ôter la peau des filets de poisson laissée par le poissonnier du marché,
qui a encore une fois oublié de la retirer avec son long couteau spécial... Tout m'énerve. Tout m'irrite. Je hais les dimanches. Une fois le
repas de midi passé (dépassé, dirais-je même), cela va un peu
mieux. Il reste à débarrasser la table au plus vite (seule, bien sûr, il semble que cette
activité "n'intéresse" et ne concerne personne d'autre que moi) et emmener ma mère au cinéma à côté pour penser à autre chose... On va voir Le
pari, film avec deux des ex-Inconnus. Pas si mal finalement. Et après, François raccompagne chez elle
notre Maman, bien fatiguée, et contente de sa journée. Il ne faut pas traîner pour qu'elle y soit, dit-elle,
"avant la tombée de la nuit". Ouf ! Rentre bien...
Lundi 10
novembre
Ma
douleur au niveau du sternum s'est réveillée, fulgurante, à onze heures du soir alors que
je venais d'éteindre et me mettre sur le côté pour dormir; elle ne m'a pas
quittée jusqu'à près de deux heures du matin.
Pris un Déflatine, puis un Doliprane qui
m'a ruiné un peu plus l'estomac sans
rien faire d'autre. M'étais-je allongée trop tôt après dîner pour aider mon fiston à s'endormir de bonne heure, lui qui avait passé une nuit blanche la veille ("La nuit-Playmobil", à jouer chez son copain...)? Avais-je été trop tendue toute la journée
à cause cette fois de ma mère dont je découvrais une fois de plus le
vieillissement accéléré ? Impossible de mesurer les
causes (réelles et profondes) de cette douleur, lancinante, plus que "très
forte". Disons 6/10 sur la petite carte d'évaluation de la douleur qu'il y a quelques mois l'infirmière de l'hôpital tendait à mon garçon pour évaluer l'intensité du "mal" (question à laquelle il répondait invariablement 9, 5 espérant ainsi qu'on remettre en marche sa pompe à morphine, enfin je devrais dire la pompe à morphine car il n'y en avait qu'une dans tout l'étage pour une centaine d'enfants qu'on traînait de chambre en chambre...) Ma douleur à moi, c'est, si je devais la décrire : un pincement en profondeur dont on craint sans arrêt qu'il se produise. Et il se produit - régulièrement. Toujours est-il que cette nuit je
n'en menais pas large dans mon lit, face à une douleur incompréhensible et incompressible. J'ai beaucoup pensé à mon fils et tout ce qu'il a
pu endurer, lui qui alors, à cet instant présent, et ça me faisait moins fort ressentir mon propre mal, dormait comme un loir. François était silencieusement présent. Ne trouvait rien à
dire et à me dire.
Mardi 11
novembre Ma fille a dix-huit ans
"La
part de la mère", le livre, que je
viens de terminer... Tout ce qui n'est pas dit concernant la chose, la maternité-maternalité, quand un(e) spécialiste psy s'en mêle pour en faire un bouquin...
C'est
quoi au fond être mère ?
La
sensation d'inertie. Réaliser que c'est la fin de la
fantaisie (j'étais heureuse il y a dix-huit
ans, lorsque qu'elle est née, mais le deuxième soir j'ai pleuré toutes les larmes de mon
corps, comme une sorte de deuxième placenta qui me quittait
pour la vie); le sérieux qui arrive, la fin des
coups de têtes, des envies saugrenues...
Le fait d'habiter alors dans un quartier animé,
où il se passe "plein de
choses", culturelles ou autres, politiques, sociétales, tout ça, l'être ensemble qui disparaît pour un moment, on ne sait pas jusqu'à quand... à quelle date on pourra reprendre ses activités.
Quand on
se retrouve à cinq heures de l'après-midi, sans même avoir eu le temps de
prendre une douche, s'épiler les sourcils, se faire
les ongles, ni se maquiller, ou faire un shampoing-brushing encore moins (les
cheveux, on se les attache vite fait alors il vaut mieux les couper), quand on a à peine pris le temps de déjeuner vite fait, le plus souvent debout, et qu'on se dit "pourvu que le petit ou la petite dorme encore, une demi-heure... je ne suis pas
exigeante, juste une petite demi-heure de rien du tout". Mais non.
En fait,
un individu tout seul avec un bébé, c'est inhumain. Nous ne sommes pas ce type de mammifères qui sont outillés pour ça. Personne ne l'est. Autrefois, la mère se faisait aider. Il faut du monde pour élever un enfant, même si seulement (normalement)
deux personnes pour le faire. La mère était rarement seule, comme je l'ai été il y a dix-huit ans, isolée de tous, sans environnement spécifique ni aucun parent proche. Les
parents, pour celles des mamans habitant la région
parisienne sont souvent en province. Quand ils viennent rendre visite, c'est
pour leur plaisir à eux, pour voir l'adorable
nouveau-né, et plus tard leur petit-enfant qui
grandit. C'est magnifique. Si tu l'allaites, ils disent "mais pose-le
enfin, ce petit..." ou "donne-le moi... je peux très bien m'en occuper.." Ou bien "laisse-le pleurer
un peu, ça ne te fera pas de mal, et à lui non plus... Occupe-toi de toi un peu... Tu ne
veux pas sortir avec ton mari ?... Nous sommes là
pour ça, tu sais..." "Si
tu le prends dès qu'il pleure, tu vas lui
donner de mauvaises habitudes. Vous n'allez pas vous en sortir... Après, ce sera fichu. Pense aux autres, un peu, quand tu vas
devoir "reprendre"... Il vaut mieux qu'il soit bien "démarré"..."
"Et
son père, hasarde-t-on, qu'est-ce
qu'il en pense ?"
- Le père ? Il n'est jamais là, le père. Il n'a même pas pris une seule des
quatre journées auxquelles il a droit comme
congé de paternité, alors... Et autrement, le reste de l'année je veux dire, je crois bien que trois semaines pendant les vacances d'été, une "petite" entre
Noël et le jour de l'An, semblent
lui suffire amplement... Et c'est pareil pour le troisième, tout comme ça l'a été pour les deux premiers...
Trois enfants. Pourquoi refait-on trois fois la même
erreur ? On y croit encore ? À un miracle ? Un changement qui serait radical... Mais non. Il n'y a rien à faire.
Avant,
j'avais des activités intéressantes et enrichissantes. Maintenant je me
retrouve avec un bébé, pour seul horizon. Je ne trouve plus à ma vie aucun attrait, aucun but que celui de me vider les
seins toutes les vingt minutes pour éviter l'engorgement des
mamelons; dormir, une heure (ou moins) par-ci, par-là, dès que j'en ai la possibilité... de nuit, comme de jour. Car les bébés ne connaissent pas la différence, nous dit-on, et on veut bien le croire... Je me nourris uniquement pour pouvoir refabriquer en
mon intérieur du lait, et quand je
vais aux toilettes j'ai l'impression de chier du verre à cause des hémorroïdes, conséquences doucereuses de
l'expulsion par devant d'un assemblage humain d'une densité
de huit livres... Je n'ai plus aucune satisfaction narcissique. Tout est passé dans le bébé. Je suis plus que vilaine, toute moche, entièrement défaite... Oui, mais quel bel
enfant!, me dit-on, ravi et enthousiaste.
Il
faudrait au moins qu'il y ait quelqu'un à mes côtés pour rire avec moi de la
situation, la trouver, comme moi, désastreuse... Mais il n'y a personne. Ce quelqu'un qui
pourrait être là, qui devrait être là, il me semble que ce serait
juste, la bonne part des choses, n'y est pas. Il a pris la poudre d'escampette.
Ce quelqu'un mange au restaurant le midi, avec ses collègues, après une réunion professionnelle, ou à
la cantine du bureau. Il lui arrive d'avoir des problèmes avec les confrères ou consœurs, mais qui s'arrangent tout le temps en prenant "le temps
de parler... n'est-ce pas, tu comprends, c'est comme ça la vie professionnelle, tu as de la chance de ne pas avoir ce souci-là"... Lui, déjà, il a des collègues. J'aimerais bien avoir à m'engueuler ou simplement échanger
ou rire avec mes collègues, moi... Certaines de ses
relations professionnelles à la longue sont devenues des
amis-ies. Il rapporte de leur part des petits cadeaux (idiots et inutiles) pour
le bébé. Jamais rien pour moi. Il ne comprend pas ce qui ne va
pas, pourquoi je ne souris plus. Il ne vit pas, lui, dans une prison qui sent le
lait en permanence quand ce n'est pas l'odeur aigrelette des régurgitations, et celle, "beurrée", écœurante, des couches sales tapissées jaune-citron, dont le sac poubelle posé au pied de la table à langer se remplit en permanence...
Devenir mère n'est pas évident, ni simple, ni
automatique. C'est certain. Mais être père, ça se fait comment, au fait ? Mystère. Et pourtant, n'est-ce pas, père ils le sont tout autant que nous nous sommes mère... Comment peut-on devenir père avec un tel absentéisme, quotidiennement renouvelé. Quelque chose de bien récurrent,
là. Qu'on ne pourrait pas
changer, même avec des lois, la meilleure
volonté du monde, une discussion approfondie dans le couple parental, ou même la menace... Ce sentiment qui te
donnerait presque l'envie de mourir... pour voir ce que ça ferait, si tu te barrais.
Définitivement.
Un absentéisme,
permanent le jour, et "naturel" la nuit. "Enfin, voyons, chérie, la nuit, il faut bien dormir, non ?" - Ah bon,
sans doute, si tu le dis... Je ne savais pas. J'ai dû oublier.
L'abîme qui se crée entre l'homme et la femme,
moi, devenue mère, pendant les trois premières
semaines de la grossesse, les trois premiers mois puis les neuf en tout, et
encore les années à suivre, jusqu'à ce que l'enfant soit devenu
un jeune adulte...
Mais ne
nous laissons pas entraîner dans les idées noires de ce que l'on appelle "la dépression post-partum" (un mot d'homme, encore une
fois, les mots des hommes qui se veulent savants sur ce que ressentent les
femmes).
- Bon
anniversaire, ma grande !
- Ah
merci... C'est quoi ?
- Ouvre
tu verras. Tu ne devines pas ?
- Oh une
paire de gants de boxe rouges ! Merci Mam'... Trop bien!
(sers-t'en toute ta vie, crois-moi...)

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