Entre nous (144)





Mercredi 12 novembre 1997

Encore les règles, plein pot. Les dernières avaient duré trois semaines. Puis une semaine de répit, et ça recommence. Je suis fatiguée. Je m'endors devant la télé, comme les petites vieilles, à 13h. Serge m'appelle pour me dire qu'il a vu Zerbib en consultation et que tout va bien :"Je n'ai que des bonnes nouvelles à vous annoncer", lui a dit le grand ponte. Parfait, je commente sobrement. J'en étais sûre, mais lui, non. Il me rappelle plus tard vers cinq heures pour qu'on se voie. Mais je trouve qu'il est un peu tard. Pas envie de cavaler, ni d'attendre qu'il arrive au rendez-vous fixé, dehors, dans le noir. Et puis c'est "jour de pansements". Par contre, ma fille, elle, parvient à me faire ressortir pour l'accompagner à Val de Fontenay en RER s'acheter un jogging... On y va pour rien en plus car elle ne trouve pas ce qu'elle veut là-bas. Elle se rabat sur un Lacoste (blanc) dans la boutique juste à côté de chez nous... C'était bien la peine d'aller si loin...

Jeudi 13 novembre

Le matin, un "parcours d'orientation" en plein bois et par six degrés à peine, avec mon fils et sa classe. Il me faut pousser le fauteuil sur cinq kilomètres. Les règles coulent à flot, je sens les caillots de sang tomber dans ma culotte... Le midi, enfin rentrée, je dois me changer et auparavant laver les roues du fauteuil à grande eau dans la cour pour le faire rentrer à la maison. Elles sont trop sales, pleines de terre boueuse. Et l'après-midi, on repart. Cette fois, théâtre ("L'Avare") avec l'école du fils. La maîtresse a trouvé que même si ce n'était pas très pratique à cause du fauteuil, il fallait que son élève en situation de handicap assiste au spectacle car après, ils allaient travailler dessus en classe... Pas de pitié pour moi, donc... Je me "pose" enfin à 18h après une journée épuisante. Le téléphone sonne. C'est Serge, plutôt un ton agressif, qui veut me reprocher de l'avoir laissé tomber aujourd'hui, alors qu'hier il a "frôlé la mort"... Au début, je crois qu'il plaisante. Il a un humour inversé. Il dit souvent ce qu'il ne devrait pas dire, exagérant ce qui lui arrive, pour voir l'effet qu'il va produire, et en laissant planer le doute sur la réalité de ses propos. Après, si ça ne passe pas, il pourra toujours dire que c'était "pour rire"... Ce qu'il a "vécu" hier, c'était juste une consultation médicale mais à chaque fois qu'il consulte il touche véritablement (pour lui) la mort, en étant persuadé qu'il va mourir, et en effet en ce moment, elle le frôle assez souvent... Au début, je manque de raccrocher tant il m'énerve, puis je me calme, j'attends patiemment qu'il redevienne "normal". Car le son de sa voix m'apporte une sorte de paix dont je ne peux m'expliquer la cause.
Peut-être, si je suis en train de souhaiter réduire mon expérience à quelques phrases, et même à une seule, ce serait celle-ci : il m'apporte la paix, la dépose au fond de moi comme un précieux don qu'il me fait, sans même le savoir.
Je ne pourrais jamais lui dire ça, cette sorte de vénération que j'éprouve à certains moments pour lui, car cela fait partie des mots qu'on écrits mais que jamais on ne prononce. Et même sa (parfois) bêtise ne m'en décourage pas. L'imagination est par nature un pouvoir biologique cherchant à vaincre d'apparentes impossibilités. On le sait très bien que l'intérieur des gens n'est pas aussi simple que celui d'une pastèque - chair rouge, graines noires - mais on s'en contrefiche. Au fond, je me dis, aujourd'hui, là, dans l'instant, que je l'aime "à cause" de mes règles qui me plongent dans un état de grande faiblesse, et de cette fichue journée trop remplie qui m'a épuisée et m'a laissée sur le flanc, sans défense aucune. C'est tout simple. L'organisme commande. C'est lui qui décide de tout. Et dans le même temps, je réalise que je suis déjà sur la pente dangereuse au plan émotionnel, et je sais que je le payerai plus tard.
Que ça me plaise ou non, il fait partie du système. De mon système. Comme lorsqu'on est enfant, et que ses parents tant qu'ils sont en vie s'interposent entre la mort et toi; on sait qu'ils partiront d'abord, donc on se sent en sécurité, mais quand ils meurent, on comprend tout à fait, pas besoin de nous faire un dessin, qu'on sera les prochains sur la liste.

Vendredi 14 novembre

On en revient à une journée normale, comme je les aime. Pas d'agitation. À 14h, alors que je sens le sommeil me tomber dessus, Serge m'appelle : "J'ai le manteau sur les épaules, je pars." Je l'attends tout de même dix minutes dans le froid... On va à Bercy 2, café-thé Segafredo. Du mal à se parler à cause du bruit : deux haut-parleurs diffusent chacun une musique différente et nous sommes entre les deux ! J'ai (peut-être à cause de ce fond sonore) un léger accrochage avec lui, qui jadis m'aurait fait souffrir toute la soirée (et lui aussi) mais qui ce jour ne fait que m'agacer-m'amuser. Les temps changent.
Toujours la même plainte de sa part : "Je vais te dire ce qu'il y a, il y a que tu ne t'intéresses plus à moi, il n'y a que mon argent qui t'intéresse (!) et comme je n'en ai plus, tu te détournes..." Le soir, il rappelle, il ne veut ni ne peut rester sur une "mauvaise impression", avoue-t-il. Je dis, fraîchement : Tu veux dire je suppose que tu ne veux pas que moi, je reste sur une mauvaise impression...
Il rit.

Samedi 15 novembre

Alors que commencent les approches au lit pour le rituel du samedi matin, notre garçon arrive dans la chambre avec une seule béquille (tac-tac-tac sur le parquet, heureusement qu'on a pu l'entendre...). Il est neuf heures. On se lève peu après. De toutes manières, franchement, j'étais bien trop fatiguée pour un quelconque rapprochement conjugal. On s'en passera. Devenu trop habituel, pourquoi après tout ce rapprochement ne pas le rendre irrégulier, ce serait bien, et un peu "surprenant"; mais hyper rapide, de plus en plus rapide pour faire tout "comme d'habitude", l'habitude qui rassure, ça non! Je m'y oppose. En plus, à trois heures du matin, j'ai eu une véritable hémorragie. Mon époux serait-il quelque peu "vampire"? Des fois, je me demande... Et la nuit, flottant-surnageant dans tout ce sang, au moins dans l'idée (on a beaucoup d'idées quand on dort), c'est d'un sommeil haché, avec l'impression d'être engloutie, que j'ai tout de même réussi à dormir.
La matinée est alors lancée. Je vais à Franprix, seule, les filles s'étant couchées à trois heures. Traditionnels hamburgers du midi à faire. Je regarde à deux heures une émission sur les bébés. Les larmes me viennent souvent aux yeux en les voyant. Pourquoi suis-je si sensible à ce propos, c'est usant. Puis à seize heures nous partons, les filles et moi, au cinéma voir le dernier Resnais, On connaît la chanson... Le soir, repas de crêpes (qu'il faut faire aussi, comme les hamburgers du midi...) Le père et sa fille aînée, sans dire pourquoi mais ça se voit, n'ont pas trop le moral. Les autres, moi y compris, ça va. Ça semble aller en tout cas...

Dimanche 16 novembre

Pour François, ne serait-ce que passer l'aspirateur en sa présence est un crime de lèse-majesté : il part en claquant la porte non sans vous avoir lancé un regard foudroyant... Il faudrait faire ça discrètement, quand il n'est pas là ("merde, c'est assez souvent que je suis au travail !... balance-t-il excédé, j'ai bien droit à un peu de paix le week-end, non?"). Toutes les choses auxquelles il estime "avoir droit"... La liste si on devait la faire serait interminable... Il voudrait  sans doute que je fasse le ménage en son absence comme une technicienne de surface s'y met, dans les entreprises, le soir ou le matin très, très tôt, une fois les bureaux désertés... En tout cas pas le dimanche, non, pas le dimanche ! Sa mère, très catholique, n'a jamais fait le ménage le dimanche, "Jour du Seigneur" (enfin... voyons ma chère belle-fille, comment pouvez-vous...), ni ne repasse le linge (je le sais, c'est elle qui me l'a dit; lui, il ne s'en est jamais aperçu, en bon fils de la maison préservé, ignorant de ces choses). Moi, si. Je ne repasse même que le dimanche. Justement. Ce jour de non-liberté où les boutiques sont fermées et les familles repliées sur elles-mêmes, qu'il faut bien employer à quelque chose. Ce jour d'enfermement. 
Pourtant, cette nuit, c'est étrange, on a bien fait l'amour. (comme il est plus facile, je me dis, de bien s'entendre au lit, ou de croire que l'on s'entend bien, que de vivre au quotidien, côte à côte...)

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