Entre nous (146)




Vendredi 28 novembre 1997

À six heures du matin mon gars m'appelle : il a fait un cauchemar. Je n'arrive pas à me rendormir à ses côtés (je sens le long de ma cuisse le froid glacial des cercles d'acier qui entourent la sienne...) ni à retourner dans mon lit car il me "surveille" tout en dormant. Du coup je me sens fatiguée très tôt dans la journée. À onze heures j'essaie de me reposer mais le téléphone n'arrête pas de sonner, le plombier frappe à la porte, et en plus (tiens!) j'ai un peu envie de faire l'amour. Oh, pas le grand désir qui vous tenaille, non, juste une petite sensation faiblarde qui tente de s'imposer sans y parvenir, suffisante pour t'empêcher de trouver le sommeil. D'ailleurs il est bientôt midi et ce titillement léger va vite disparaître comme il est venu, tomber dans l'oubli des sensations abandonnées. Ne résiste pas en tout cas devant "Derrick", plus tard, où enfin je m'endors quelques minutes, après avoir ramené mon fils à l'école. Serge m'appelle. On va (encore!!!) à la recherche d'une carte d'Arras (non, mais ce n'est pas possible!, je pense qu'il espère que tant qu'on n'aura pas trouvé de carte de la ville pour son fils, celui-ci ne partira pas y faire son service militaire, ça doit être ça), puis nous allons à Bercy. Serge me demande si je suis toujours "tiers-mondiste" (pas de réponse) et me vole un baiser et me fait une minuscule séance de tai-chi car j'ai mal au dos, pendant que je lui raconte que le midi j'ai eu un peu envie de faire l'amour. - Tu n'avais qu'à t'adresser au plombier, il fait. Rhoo... faut toujours que je t'explique tout...

Samedi 29 novembre

Ce matin, exception n'est pas coutume, c'est mon aînée qui me réveille à six heures. Elle est malade. Une gastro-entérite, apparemment. Je cherche du Primpéran dans la maison, en vain. On se recouche. Pas moyen de se rendormir avant de se lever pour emmener le fils à l'école. C'est François qui s'y colle (décidément, ce samedi est très inhabituel...) après que je l'ai préparé, habillé, fait déjeuner (donc, que je me sois relevée : tout de même tout n'arrive pas en un jour : son père pousse juste le fauteuil dans la rue...). Je fais un ménage d'enfer, tout en m'occupant de la malade. J'ai manqué une carrière d'aide-soignante... L'après-midi, le fiston va à l'anniversaire de son copain Jules. Je me promène avec les trois autres (mari et filles, c'est rare que nous soyons tous les quatre). J'achète un pyjama pour ma mère. Nous tombons sur Salman et Laura, attablés au café. Cela me fait vraiment plaisir de les voir. J'ai oublié tous mes griefs à l'encontre de Salman. C'est toujours comme ça avec lui. Il a ce pouvoir-là sur moi, quoi qu'il fasse ou m'ait fait, ou se prépare à me faire ou plutôt ne pas faire, je le pardonne et j'oublie. Je retourne chercher ensuite mon fils chez Jules, et entre deux portes (c'est son père) j'aperçois Dominique. Il est particulièrement beau (mince!, et moi qui ai un gros pétard sur le menton!). Soir : pizza-maison en écoutant Barbara. Le fils est à une "boom" chez Carlos. Notre aînée, au lit.

Dimanche 30 novembre

Une nuit calme, enfin. Levée à 9h30. Pendant le petit-déjeuner, nous parlons, François et moi, de l'amitié et ses devoirs. C'est à propos de Salman, que François, bien entendu, défend. Il le défend tout le temps, quoi qu'il fasse. Il n'a "rien fait de mal" selon lui. Puis il va au marché et je reste seule à m'occuper de la maison. Je ne sais pas pourquoi je suis si tonique en ce moment pour nettoyer. Cela me défoule je pense. Pratiquer un art qui se situe entre l'exercice et la création. J'aime bien - vraiment - que tout soit en ordre. Ce n'est pas que ça me rassure mais je vois là après, quand c'est fait, une (infime) possibilité que dans un espace pareil - ordonné et clair - l'écriture puisse advenir. Je me repose néanmoins (au lieu d'écrire) après déjeuner en regardant sur la chaîne Planète du bouquet satellite une émission sur la douleur chez les enfants hospitalisés. Je n'apprends pas grand-chose, juste ça me replonge dans cet univers terrifiant. Territoires de la douleur (ce n'est pas le titre du reportage, mais celui que moi, je lui donne). En suite de quoi, je fais un brushing à ma cadette aux cheveux très longs, puis Laura, comme il a été convenu la veille vient pour le thé à la maison. Pas de Salman. Il s'est envolé. On continue la conversation amorcée hier, au café.  Repassage quand elle part. Le fiston s'ennuie jusqu'à l'arrivée du copain de ses sœurs, qui est devenu le sien, à 18h.
J'ai hâte d'être à demain.

Lundi 1er décembre

C'est in extremis, ce week-end, qu'on a "pensé" à faire l'amour : dimanche soir, à minuit. Avant, on n'avait pas eu le loisir... La semaine peut commencer. Le matin je vais voir (à trois reprises) au distributeur d'argent de la Poste si les 8000 balles sont arrivés. Rien. Il me reste - 6,49F, et c'est tout ! À quatorze heures, comme convenu, je me rends à l'association Sparadrap et je signe mon premier contrat d'édition pour Mon bel Ilizarov. Mon premier contrat ! Je suis contente en sortant, à quatre heures. J'ai le rose aux joues et j'ai hâte à présent de voir "l'objet". Le livre. Ou plutôt le fascicule. Un "livret", m'a dit la responsable des publications, dans la série "Témoignage," que Sparadrap édite. Le format et la maquette me plaisent. Il y aura même, peut-être, ce n'est pas sûr encore, des illustrations... Il faut que j'en choisisse quelques unes et les leur rapporte, me dit-on. Pas de problème... Son prix sera de 35-40F, et l'argent reviendra à l'Association. 
Au retour, j'aperçois Serge à Millepages ("tiens-donc, vous zici...") on parle un peu comme deux vieux amis, pendant que mon fils est en séance de kiné. Je n'ose pas évoquer mon contentement pour le bouquin en préparation, ni la signature de mon tout premier contrat, car son fils à lui "part demain à l'armée", et il en est malade... Quand je l'embrasse (sur la joue) avant de m'en aller rechercher le petit, il n'esquisse pas de mouvement de recul, non, alors qu'il considère, je le sais, qu'on est rarement dans l'état d'esprit requis pour simplement se faire la bise (ne m'en fait jamais, lui) et que la plupart du temps il reçoit cela comme un geste de profanation, un rappel du bonheur simple, enfui... mais cette fois mon baiser, alors que je suis dressée sur la pointe des pieds pour atteindre sa joue (il ne se penche pas le moins du monde pour le recevoir), je sens que c'est bien pire : il le réceptionne avec un détachement indulgent, le détachement des adieux pour longtemps - presque, du départ de la Terre... Son esprit est en voie de devenir une sorte de marécage boueux avec des lumières névrotiques dansant au-dessus. Voilà ce que je me dis, en remettant mes pieds à plat, où sur la Terre, moi, je suis irrémédiablement vissée. 

Mardi 2 décembre

Ce matin, il pleut, il vente, il neige. Qui est ce "il" qui n'en fait qu'à sa tête ?
Je passe la matinée bien au chaud à relire un cahier que j'avais tenu l'année de la naissance de mon garçon. J'y redécouvre des choses étranges, drôles, émouvantes, que j'avais totalement oubliées. J'ai bien fait d'écrire. Depuis que j'ai signé ce contrat je vois l'écriture un peu différemment. Je fais (enfin) la différence entre ce qu'on écrit pour soi et ce qu'on écrit pour les autres. Ça "élague" pas mal. Il y a un tas d'éléments qui "chutent", qu'il vaut mieux ne pas laisser. On doit faire le tri. Tout n'est pas intéressant, quand c'est pour les autres. Les lecteurs. Vaste contrée... Étendue de paires d'yeux et d'esprits en marche qu'on ne connaît pas, foulant d'un pas léger ou attentif la vaste étendue de vos écrits, qu'ils soient "intimes" ou plus ou moins théoriques, voire proprement "militants", comme celui-ci l'est.
Mon bel Ilizarov est ainsi mon premier texte "pour les autres". Je ne l'ai pas écrit pour moi, ni pour mon fils. 
Jusqu'à maintenant j'écrivais pour lui et sur lui, Serge. Un autre que moi. Un sujet dont je savais pertinemment que pour l'approcher du mieux possible il fallait procéder au coup par coup. C'était la seule et la meilleure des méthodes. Il nous fallait non pas tant et tant discuter, ni rassembler quelques données sur ses parents et ses jeunes années ("remonter" dans son passé) pour que j'avance dans cet essai biographique (je ne souhaitais pas avoir plus de détails que je ne pourrais en utiliser moi-même : je n'avais pas les compétences pour un tel travail d'historienne) mais il me fallait l'écouter, le deviner, le voir vivre et "survivre", bref le sentir plutôt que d'être tout à fait au point et complètement familière en tant qu'auteur des grandes lignes de l'histoire de sa vie. Il était "mon sujet". Le mien, à moi seule. Personne n'écrirait jamais sur lui. Et lui-même pensait qu'il me donnait un sujet, peut-être le meilleur que j'aie jamais eu, peut-être le seul qui fût réellement important.
Mais pourquoi est-ce que je parle de toutes ces choses au temps de l'imparfait, maintenant ? Il n'est pas mort, que je sache... Pas encore. Ah oui... C'est que, par moment, je le vois parti, "à la place de son fils"... faire la guerre à Arras... Celle de 1997.
L'après-midi, pensant à toutes ces menues choses, je m'endors en attendant son appel - celui de mon sujet - appel qui ne viendra seulement qu'à trois heures. Je me demande, entendant sa voix, terne, morne, s'il va me falloir "ramasser les morceaux" à cause du départ imminent de son fils. Nous allons à Bercy et il ne semble pas aller trop mal sauf qu'il demande : On va à Arras ?... au lieu de "Bercy"...
Nous partons d'un commun et grand éclat de rire et nous nous embrassons, riant encore, nos lèvres appuyées, dents entrechoquées. 

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