Entre nous (147)



Mercredi 3 décembre 1997

"Le 8000F nouveau est arrivé... sur ton compte" m'annonce un petit mot de François posé sur la table que je trouve en me levant... Donc j'achète une tondeuse - pas à gazon mais pour cheveux - des ciseaux de coiffeur et un cadeau Playmobyl au cas où la coupe soit ratée car ma fille aînée veut absolument couper elle-même les cheveux de son frère, afin, dit-elle, de m'économiser le coiffeur... La femme de ménage me téléphone pour donner sa démission (enfin!) et j'en embauche une autre dans l'heure qui suit. Serge ne m'appelle pas de la journée. Je fais le brushing de ma cadette et l'aînée coupe les cheveux du frérot en rentrant de la fac. Dans la salle de bain, c'est un véritable salon de coiffure. Au début, à travers le ronron du séchoir pour le brushing, je l'entends rire, puis après pleurer. Il n'est pas content du résultat, et sa "coiffeuse" à vrai dire non plus. Elle a le rouge aux joues, s'excuse auprès de son frère. Elle s'est "ratée". Demain, il veut que je lui prenne rendez-vous "avec une vraie coiffeuse". Mais euh... il n'y a plus rien, ou pas grand-chose, à "réparer".

Jeudi 4 décembre

Comme je m'y attendais plus ou moins hier soir, vu sa pâleur, mon fils n'est pas en forme le matin et ne va pas à l'école. J'ai peur qu'il ait chopé lui aussi une gastro-entérite car il a mal au ventre et à la tête. J'en veux un peu à sa sœur de lui avoir fait subir trois quarts d'heure de séance de tonte, torse nu et cheveux mouillés... L'après-midi, j'ai beaucoup de mal à le faire retourner à l'école. Il fait le mort dans le fauteuil (avec sa tonsure, c'est effrayant) et les gens dans la rue, en cette période de Téléthon, me regardent de travers comme si ce que j'étais en train de faire n'était pas éthiquement admissible... Il ne retrouve le sourire que lorsque nous arrivons devant l'ascenseur où il voit ses deux copains qui l'attendent et qui ont été désignés pour y monter avec lui par la maîtresse, car elle, elle est obligée selon la loi d'accompagner sa classe par l'escalier... Mise en orbite réussie ! Je me sauve.
Je vais à Bercy avec Serge qui me raconte, les larmes aux yeux, que son fils a dit au téléphone qu'il fallait "absolument le sortir de là" (de l'armée, où il fait ses classes). À cinq heures j'emmène mon fils se faire ré-ratiboiser, cette fois chez une vraie coiffeuse...

Vendredi 5 décembre

Depuis qu'on a fait une fois l'amour un dimanche à minuit, François me repropose sans relâche et en silence, le même créneau horaire... À la longue, c'est exaspérant et je finis par dire, en me couchant, à minuit, ivre de sommeil: - Écoute, c'est bon, là! je suis fa-ti-guée. J'ai eu mon compte aujourd'hui. Retrait immédiat puis il quitte le lit conjugal pour descendre se servir un porto. La fuite, toujours... Quand il revient, je suis agitée. Il demande, innocent : 
- Ça ne va pas ? 
- Non, je suis énervée. Quatre nuits que tu fais pression... 
- Tu m'excuseras !... (un peu faiblard, je trouve; en plus d'énervant il est ridicule, on dirait un ado sans aucune répartie).
Quand j'arrive enfin dans mon lit à minuit après avoir aidé notre fils à s'endormir, sans avoir eu le moindre moment à moi de toute la soirée (pas comme lui !), ce n'est certainement pas pour être soumise à encore un autre type de demande, un autre appel, un autre besoin...
Il fait une toute petite tentative de réconciliation (toujours muette) que j'ai du mal à accepter. Les accords sont rompus. Je ne trouve pas le sommeil avant trois heures du matin. Il ronfle.

Samedi 6 décembre

L'argent est enfin arrivé (réellement) sur mon compte - 10 000F). François a emmené le petit à l'école. Je vais à Franprix. C'est une journée sans états d'âme. Pas comme hier où j'étais fatiguée et très vulnérable. Cette nuit, j'ai bien dormi, enfin. Il faut donc toujours se battre pour que les autres n'empiètent pas sur votre espace privé, et cela surtout au sein du couple... Et c'est une lutte qui n'a pas bonne presse, si l'on peut dire, car les intrusions de l'autre, en amour, se présentent toujours sous la forme et les attraits d'un désir innocent. De l'intimité caressante : que du bon. Du bon droit et du bon sentiment... Comment la suspecter, cette intimité caressante-demandeuse, d'être horriblement égoïste, de ne chercher à satisfaire que des besoins élémentaires sans aucun altruisme, de vouloir faire céder l'autre, quels que soient son envie et son état du moment ?...
L'après-midi, je vais avec ma fille cadette faire le plein de jouets pour Noël. Le soir on ne dîne que tous les trois, François, notre fille et moi. L'aînée est à Paris et le gars avec Carlos dans la pièce à côté à jouer à la console en grignotant des petits trucs. Pour nous, c'est lasagnes et Chassagne-Montrachet, 1983... S'il vous plaît.

Dimanche 7 décembre

Hier soir, quand je me suis couchée à minuit, j'étais agitée comme tout et n'arrivais pas à m'endormir. François rentrait du cinéma, et ce soir-là il semblait disposé à me ficher la paix. À force de me retourner dans le lit, j'ai fini par le réveiller. 
- Qu'est-ce que tu as ?, il demande, à l'avance déjà ennuyé.
- Je ne sais pas trop.
- Et "un petit peu", que peux-tu en dire ?
- Je trouve qu'on ne se parle pas assez et ça crée des malentendus entre nous...
- Dis, explique-toi.
- Je ne sais pas si ça en vaut la peine. Et d'ailleurs, expliquer quoi ? Si on ne se parle pas suffisamment, il n'y a pas grand-chose à dire, justement... Je ne vais pas résumer les choses, là, tout de suite, en cinq minutes. Te faire la liste à minuit de tout ce que nous ne nous sommes pas dit pendant des mois... 
- On en parlera après, peut-être...
- Après quoi ?
Pas de réponse.
- Ah oui, j'y suis, bon sang! c'est bien sûr!...  après l'amour que tu es en train de commencer de me faire, tiens pardi!... Tu n'as vraiment que ça comme réponse à toute demande et inquiétude de ma part... C'est d'un ennuyeux...
Et après, rien, aucune question, aucun échange entre nous ne sont venus occuper le silence. Il m'a simplement dit "merci". Les hommes ne sont vraiment pas curieux. Ou bien, quand ils ont eu ce qu'ils voulaient et qu'on leur propose de parler, ils pensent qu'ils vont avoir droit à des reproches, devoir se taper une liste de griefs (ils savent très bien ce qui ne va pas), alors ils se défilent. Du mal à m'endormir, une fois de plus. Et lui, il ronfle. Je ne sais pas si je supporterai tout ça encore longtemps - éternellement. Un bouton d'herpès, sur le milieu de la lèvre supérieure, me "travaille". Et il n'y a pas que ça qui me travaille.

Lundi 8 décembre

Mon fils me réveille à 6h30 en disant, debout à côté de notre lit, mais de mon côté : "Papa, j'ai une broche qui saigne." Papa n'a pas bougé, pas entendu. Je me retrouve donc dans la chambre du fils qui se rendort peu après; moi, non. Le matin, coups de fil médicaux (pour ma fille) et au syndic. À trois heures, je retrouve Serge après avoir dormi un peu. J'ai encore "la trace du coussin sur la joue"... comme il fait remarquer, en mettant le contact. Nous allons à Auchan : un thé, vraiment infâme, dans un gobelet en carton, au Flunch de la galerie commerciale. Après le kiné, j'emmène mon garçon chez Jules. Je reste à bavarder pendant plus d'une heure avec Christine, sa mère. Je promène dans mes bras, tout en parlant, le minuscule bébé Gaspard. Le fils de Dominique, je me dis... Et justement, il arrive, Dominique, à sept heures. Il a l'air triste. Ou fatigué. Avec sa femme on vient de parler de nos hommes. Elle se plaint, elle aussi, du manque de parole avec le sien. De l'absence d'échanges véritables. Elle dit que l'homme et la relation idéale, pour elle, c'est celle qu'elle a découvert en lisant mon "Félix", que je lui ai prêté. Ce manuscrit qui est rempli jusqu'à ras bord de Serge...

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