Entre nous (148)
Mardi 9 décembre 1997
Le matin
je prépare la place pour installer
le sapin dans le salon puis je relis "Félix
ou l'intimité", puisque Christine m'en
a reparlé la veille et que l'ayant écrit depuis plus d'un an, je ne m'en souviens plus
tellement. C'est un réel plaisir. Car Félix, c'est Serge. Je l'avais presque oublié. Enfin, c'était Serge. Félix en soi a pour ainsi dire disparu mais pas tout à fait puisque par ce dialogue je le fais revivre. Moi
aussi, j'ai changé, et je crois qu'aujourd'hui
je ne supporterais plus tous ces atermoiements de l'amour. Il me plaît de les revoir, de me pencher à nouveau dessus, quelquefois c'est drôle, mais pas plus. Je ne le regrette pas. C'est peut-être dommage. Enfin, l'après-midi,
je vais avec Félix-Serge acheter le sapin à Auchan. Il faut réussir à le faire entrer dans la voiture, il fait presque deux mètres et sa flèche arrive sur le pare-brise
avant. Serge a mal au poignet et est "hyperfatigué". En fait, il ne pense qu'à son fils. Ça le mine.
Mercredi
10 décembre
L'aller
et le retour à la séance de kiné relèvent de l'expédition à cause de la pluie et du vent. À midi, je me plonge dans la relecture de "Les yeux
ouverts" et de "Pas d'histoire(s)" que j'ai écrits il y a quelques années
(je me relis pas mal en ce moment...). En fait, j'ai l'intention de donner à lire ces deux textes à Christine puisqu'elle dit avoir aimé Félix, mais lorsque j'arrive chez
elle en accompagnant mon fils afin qu'il joue avec le sien, je la trouve
tellement absorbée, envahie par ses bébés (dont l'un a la varicelle)
que je remporte mes romans sans même lui en parler. Ensuite je retrouve Serge et nous allons à Auchan. Il n'a pas le moral : son fils se serait évanoui au cours d'une manœuvre.
Lui et Agnès sont "effondrés".
Jeudi 11
décembre
La
voiture est bousillée : c'est à cela que je pense en m'éveillant.
François me l'a annoncé hier en disant : "J'ai eu un petit souci
aujourd'hui" (!). Un accident, oui... On avait bien besoin de ça... Je dispose les cadeaux pour mon fils sous le sapin dans l'espoir de penser à autre chose et pour que
"ça fasse fête", un peu. Cette année,
personne n'a l'air très motivé ni prêt à voir descendre sur lui ou sur elle, l'esprit de Noël. Et surtout, on n'a pas d'argent. L'après-midi, je m'endors au son de la voix et des idées de Paul Ricoeur que j'écoute
sur France-Culture interviewé par Laure Adler. Je me réveille à trois heures moins le quart
et Serge ne m'a toujours pas appelée. Je dois, à quinze heures, aller cueillir mon fils devant l'école pour l'emmener à un concert avec sa classe. Le
concert est sympathique : le chef d'orchestre commente et fait le pitre. J'ai
appelé Serge avant de partir : il
dit que son fils semble aller mieux, "grâce au Lexomyl"...
Vendredi
12 décembre
À 9 heures je dois laisser mon gars
sur le banc à côté de l'ascenseur de l'école pour filer à mon rendez-vous à Nation chez la gynécologue. Rien de spécial. Tout va bien. Elle me donne néanmoins tout un tas d'examens radiologiques à faire que je ne ferai pas (le frottis suffira). Je fais
les comptes en rentrant. Il ne reste que 125F pour aller jusqu'au 3 janvier ! Du
coup je fonce à la Sécu dès 13h30 après avoir redéposé le fils à l'école, pour voir où en sont tous mes
remboursements en attente d'être traités. Ma copine Sylvie, au guichet, me rassure. En sortant, j'aperçois Salman, sur le trottoir d'en face (il se rend
probablement chez lui car maintenant il habite dans le quartier, s'étant séparé de Laura). Je m'apprête à le rejoindre quand, m'ayant aperçue à son tour, je le vois
subitement tourner les talons et s'enfuir en sens inverse... Je n'en reviens
pas. Qu'est-ce que je lui ai fait ? Serge m'appelle à trois heures. On va à Toys "R" Us acheter les
derniers cadeaux. Il me paye la dinde de Noël
de chez Picard ("que vous ayez au moins quelque chose à manger, la famille...", marmonne-t-il en sortant les billets à la caisse). Son fils rentre ce soir en perm'... Le temps passe. Il faut que je rentre. Lui aussi veut m'expédier, mais il le fait gentiment.
Samedi 13
décembre
Après avoir conduit mon gars à
l'école, tenant dans le fauteuil un cadeau sur ses genoux pour sa maîtresse, je reviens à la maison emballer mes derniers achats pour Noël. Je préfère m'y prendre à l'avance, et peut-être cela finira-t-il par me mettre un peu dans l'ambiance... Puis je
vais à Franprix où je me laisse aller à acheter un "bourguignon" sous prétexte qu'une bourge devant moi en commandait un au boucher
du magasin... C'est à 15h que je commence de
regretter cette fantaisie, quand je m'aperçois qu'il lui faut quatre
heures de cuisson, et pas mal de préparation. Mais qu'est-ce qu'il
m'a pris ce matin ? Je me mets donc "en cuisine" en plein après-midi, au lieu de prendre le thé tranquillement, en bouquinant. Pendant que "ça mijote", François, moi, et notre garçon en fauteuil allons faire un tour au centre ville dans
la rue piétonne où l'enfant achète son cadeau pour sa sœur chez Yves Rocher. À 18h, retour à la maison, j'ajoute dans la cocotte en fonte, les
champignons frais de Paris, fais cuire des pommes vapeur et compose une énorme salade de fruits. J'espère
que ce soir, tout le monde sera en forme !...
Dimanche
14 décembre
Tout le
monde l'était, en forme, sauf moi ! À minuit je me suis couchée
et n'ai pu trouver le sommeil avant quatre heures du matin. Était-ce
le "bourguignon", trop lourd pour un soir ? Était-ce mes règles qui hésitent à démarrer ce mois-ci ? En tout cas j'ai eu de nouveau des
contractions utérines jusqu'au matin. François, pour une fois, à partir de trois heures (avant
il dormait) s'est bien occupé de moi. J'avais l'impression
d'avoir un mari. Au bon sens du terme. J'ai fini par aller dormir dans le
bureau pour lui foutre la paix. Mais à huit heures, mon fils débarque pour y jouer à la console ! Huit heures, un
dimanche ! Je n'ai dormi que quatre heures, donc. Le matin, pourtant, ça va à peu près. Je n'ai plus mal, au moins. Ne ressens plus ces violents
pincements dans le bas du ventre. Et la peur, en plus, chevillée au corps, d'être enceinte... Ce serait la totale!
Lundi 15
décembre
Encore
une nuit sans beaucoup dormir, mais pas pour les mêmes raisons. Après avoir fait l'amour à minuit (bien gentiment), je me suis endormie, calme, mais
pas tout à fait : ma fille cadette étant à un baby-sitting à Saint-Mandé, je souhaitais me réveiller vers une heure pour vérifier
qu'elle était bien rentrée. En effet (horloge maternelle biologique), à 1h30 spontanément je m'éveille (un peu brusquement), et descends pieds nus et en chemise voir dans le bureau si "l'oiseau est au nid" : il n'y a que son
copain Chris, seul devant la console. Manette dans la main, il me lance, sans
s'arrêter de jouer ni de regarder l'écran, un Bonjour! sonore sorti d'une voix profonde, comme s'il parlait à un personnage du jeu qu'il est en train de faire. Je remonte me coucher et j'attends, les yeux
ouverts dans le noir, écoutant chaque bruit de
moteur (un des parents doit la raccompagner) jusqu'à 2h30... Enfin elle arrive,
juste au moment où, inquiète, je m'étais relevée. Je l'entends rejoindre son pote dans le bureau et les rires fusent, une grosse voix, et une plus claire et féminine... Après ce fut très compliqué pour retrouver le chemin de
l'endormissement. Pris un Euphytose.
Le matin,
j'appelle Roger Grenier pour savoir quand auront lieu les obsèques de Claude Roy dont j'ai appris dans le journal la
disparition, samedi matin. Il ne veut ni ne peut rien me dire. Il paraît consterné par la perte de son ami. Je le sens à sa voix. On
ne sait pas quoi se dire. Et je raccroche après un appel bien laborieux avec mon ami. Je ne sais toujours pas où et quand auront lieu les obsèques. Tant pis. De toute façon je n'aurais pas eu possibilité d'y assister.
Mardi 16
décembre
Journée très froide (2°) où il ne se passe rien de bien
passionnant. Matinée à la Sécu pour obtenir la
notification de prise en charge à 100% de notre enfant handicapé. J'en profite
pour discuter avec Sylvie qui n'est pas ce matin tenue par la réception des assurés au guichet. L'après-midi, dormi bien au chaud devant tout un "Derrick" (d'habitude, je regarde au moins le début...). Puis Serge m'appelle et on va à Auchan. Le froid
lui fait peur à cause de son fils, reparti de
sa permission, et qui va devoir l'endurer... "Arras, en plus, non mais t'imagines..." J'essaye de lui parler pour le distraire.
Mais rien n'y fait. Il est exactement comme moi j'étais quand mon fils était interne au centre de rééducation. Rien ne paraissait me concerner,
je n'en avais rien à faire des autres et de leurs
petites histoires. Je n'étais obsédée que par une seule chose, un
seul être me manquait, je ne pouvais
parler que de ça, aucune autre conversation
ne m'intéressait, et en même temps celle-ci ("Comment ça se passe pour ton fils?") quand elle avait lieu me faisait mal. Le déroulement des jours (qu'ils passent, les jours, et vite !
c'est tout ce qu'on attend d'eux) était plus insupportable que si
j'avais été désespérée ou déprimée, car je n'avais pas le droit
de l'être. Il me fallait tenir, coûte de coûte.
Le soir
au retour je passe par la pharmacie m'acheter du Lysanxia pour ma prochaine
insomnie... à l'occasion d'un futur "baby-sitting", ou je ne sais quoi d'autre...
Mercredi
17 décembre
Je me réveille à neuf heures ayant (un peu) mal à la gorge. Il a neigé cette nuit. Maintenant les toits dégouttent sur nos têtes. Et c'est ainsi que nous
nous rendons chez le kiné. Comme en passant devant le
cinéma nous nous rendons compte
que le dernier James Bond ("Demain ne meurs jamais", pas mal, le titre...) est à l'affiche, on décide d'y aller l'après-midi. Heureusement, c'est
Chris qui s'y colle pour l'accompagner. Ouf ! Je me sens actuellement incapable de m'identifier au personnage, trop "blanc", trop "masculin", un bourgeois séducteur et cynique qui s'envoie des femmes en buvant du champagne, ni à prendre un quelconque plaisir à le voir "en action" (même pour mon fiston, je ne peux pas).
Pendant
ce temps je vais à Go Sport-Daumesnil
acheter un soutien-gorge de maintien pour ma fille, dont la poitrine
"souffre" à la boxe... Serge est
"hors service", il peut seulement m'y conduire, d'autant plus qu'il a appris que son fils doit dormir
dehors cette nuit... "là, la nuit qui vient, oui, dit-il, comme essoufflé, non mais tu te rends
compte ?... toute la nuit dehors... et après avoir creusé un trou dans la terre pour s'y fourrer...". Il veut
donc impérativement être rentré à 18h, au cas où il appellerait à la maison, comme la veille...
- Mais
d'où ? D'où il pourrait bien appeler, tu penses ?... je me risque à demander. Crois-tu qu'il y
ait des cabines téléphoniques tous les cent mètres,
sur un champ de manœuvres ?...

Commentaires
Enregistrer un commentaire