Entre nous (149)
Jeudi 18
décembre 1997
De la
pluie. De la pluie. Au matin six heures, j'ai la gorge en feu. L'ascenseur de
l'école est en panne. Je dois
aider mon fils à monter à pied les trois étages. Puis dans la matinée, il se remet à fonctionner. À trois heures, Serge m'appelle. On va à Bercy. Il est très tendu. Sans nouvelles de son
fils. Du coup je sens qu'il essaie de me préparer à l'idée qu'il ne pourra pas nous
accompagner à Saint-Fargeau dans l'Essonne,
lundi, pour la consultation mensuelle. Il a trop peur de "manquer quelque
chose" par rapport à son fils, en étant absent quelques heures. C'est "fils contre fils" que ça se joue aujourd'hui entre nous. Bien entendu, je
n'insiste pas. J'appellerai une ambulance, je lui dis.
À cinq heures et demi, j'emmène après l'école mon garçon en fauteuil sous la pluie
chez le radiologue, pour avoir un cliché de sa jambe avant la
consultation avec le chirurgien. J'en ai tellement marre de tout ça...
Vendredi
19 décembre
Cette
fois, j'ai le rhume. Mon nez a coulé toute la nuit. Je décide de ne pas aller comme il était prévu avec ma fille à Châtelet. Je reste au chaud après avoir conduit mon fils à
l'école dans le froid. Je téléphone à une de mes sœurs et écris à l'autre. J'ai un peu envie de
famille en ce moment, de voir ma famille à moi. Sans doute l'approche de
Noël...
L'après-midi je me traîne jusqu'à Serge, qui ne vaut pas beaucoup mieux que moi... Enfin,
bonne nouvelle, son fils revient pour le week-end et... il n'a pas couché dehors finalement, la nuit de l'entraînement sur le champ de manœuvres.
C'est souvent beaucoup de bruit pour rien, en ce moment... Mais je ne dois rien
dire. Ne pas commenter ni donner mon avis. Ne faire aucune remarque. Tout ce
que je pourrais dire se retournera contre moi. Mais Serge est vraiment très ennuyeux actuellement. Très
tendu. Cela le rend agressif, et je n'ai pas besoin de ça à l'heure qu'il est.
Dans l'amitié même quand elle est profonde
(je ne dis plus dans l' "amour"), on devient familier des manières de procéder. Je le vois user de ruses enfantines. Faciles à pardonner. Surtout à un moment pareil pour lui. Sous l'effet du stress, tout s'écroule, et des tas de petits morceaux de la personne semblent apparaître en se matérialisant. Sur le versant sombre, les courants rapides emportent tout le monde.
On ne peut pas rayer les gens d'un trait de plume et
les envoyer paître. Et quoi qu'il en soit, il est toujours vivant. Il ne s'en est pas tiré, car "s'en tirer" implique qu'on agisse, et il n'agit pas, ou il n'agit plus, mais tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il n'est pas seul à se comporter de la sorte : beaucoup comme lui rétrospectivement ont tendance à exagérer...
Je suis certaine que
Serge pense ainsi, tout comme moi, la plupart du temps. Il ne souhaite pas que
je cherche à le consoler, ni même à le distraire. Il préfère presque que je continue de
le railler pour ses retards, sa négligence brouillonne, ses
tremblements d'avidité et d'inquiétude permanents. Il n'a pas spécialement d'estime pour de quelconques motivations
aimables, généreuses, empressées. Pour ma gentillesse
idiote... Il n'a que faire de la gentillesse.
Comme
nous avons toujours depuis six ans maintenant été parfaitement francs l'un avec l'autre, que nous nous
sommes continuellement parlé ouvertement, sans nous
offenser, que rien entre nous n'est trop honteux ou trop personnel pour être dit, je me contente pour le moment (combien de temps
cela va-t-il durer ?) de le ménager. Mais cela me manque de
ne plus pouvoir être avec lui aussi carrée que je l'aurais été avec moi-même. Il y a comme une absence
dans ce qu'est devenue notre relation, ou plutôt
un manque dans le déroulement de nos rencontres.
Avant, il me dépassait et de très loin dans la compréhension de moi-même, et ce n'est plus le cas. Je me sens seule. En
permanence.
Où sont passées nos discussions
personnelles qui viraient toujours finalement à
la joute verbale affectueuse nihiliste ?
Samedi 20
décembre
Dans l'état où je me trouve (rhume,
toujours) je décide de ne pas sortir de la
journée sauf pour Franprix, que personne, je le sais, ne
ferait à ma place (et le soir on me
demanderait "qu'est-ce qu'on mange ?"). Du coup, la poubelle reste
toute la journée dans l'entrée sans que personne ne songe à
la descendre. Chacun passe devant après l'avoir légèrement poussée du pied pour ouvrir la porte... comme on fait reculer un chat ou un chien.
Mon fils
s'ennuie déjà, pour son premier jour de vacances. On fait une partie de Labyrinthe, sans passion, ni rires. Ses
douze (!) cadeaux sont sous le sapin et il ne doit toucher à rien avant Noël... Mon aînée qui est allée hier dormir chez une copine va le soir chez une autre,
après s'être promenée toute la journée. Heureusement, sa sœur est un peu plus présente et on discute toutes les deux à deux reprises dans la journée.
Ce que j'appelle "discuter". Vraiment et en profondeur. Pas juste échanger quelques trucs entre mère et fille. Et à part ça, seul mon rhume m'occupe. Le soir, nous ne sommes que
tous les deux, les parents, pour dîner. Pizza-maison, sans vin pour moi, à cause du rhume.
Dimanche
21 décembre
Nous nous
réveillons à dix heures. J'ai le nez un peu moins bouché mais je me sens extrêmement fatiguée. Tout l'organisme sens dessus dessous. Déjeuner paisible. Je parle à
François de la linguiste et
grammairienne Nina Catach, décédée récemment et que j'ai eue comme prof, il y a longtemps. Du
coup, il dit qu'il va "m'acheter pour Noël" son Dictionnaire historique
de l'orthographe française. Devait manquer d'idées... Je fais un peu de ménage dans la salle de bain, après m'être douchée, "shampouinée" (est-ce que Mme Catach
accepterait ce mot ?). Quand je m'occupe de moi, de mon corps je veux dire, plus
longtemps qu'à l'ordinaire, j'ai remarqué que souvent cela se prolonge jusqu'à ce qui m'entoure, le lieu où
je me trouve, la pièce où je suis, comme si au fond je ne faisais qu'un avec ma
maison ou que les limites entre elle et moi en étaient
somme toute assez mal définies...
Déjeuner à midi, toute la famille au
complet ! Ensuite après avoir tout rangé, tout débarrassé, je vais enfin m'étendre sur le lit de ma fille
(celle qui a la télé dans sa chambre) où je regarde un téléfilm dramatique très réaliste (pour une fois) qui me
fiche le cafard.
Lundi 22
décembre
Évolution classique : je tousse
à présent. Levée à dix heures (au moins cela de bon, les vacances scolaires),
je passe plusieurs coups de fil à la Sécu puis je prépare mon gars pour aller chez
Jules. Christine est débordée avec sa marmaille. Je reste chez elle deux heures à promener le bébé sur mon épaule jusqu'à ce qu'il s'endorme, le temps que sa mère mange et s'occupe du plus grand (pas beaucoup plus
grand, deux ans à peine) et que nos vrais
grands, mon fils et Jules, jouent dans la chambre (l'unique chambre que les
trois enfants doivent partager dans ce petit appartement). Rentrés à trois heures, mon aînée me présente son "Arnaud", nouveau boy-friend, puis nous
partons en ambulance avec Didier (un VSL que j'ai réussi à obtenir en passant moult
coups de fil, notamment à la Sécu, pour être remboursée du prix du trajet), direction Saint-Fargeau, à la
consultation avec le Dr Zeller. Retour à 19h30. Serge a appelé sur le fixe pendant que j'étais chez Christine et ne me trouvant pas au nid m'a laissé un message sur mon Tam-Tam
que je n'avais pas pris avec moi. Dedans il dit que je dois "sans doute faire la
tête parce qu'il n'a pas voulu
m'emmener à Saint-Fargeau". "La tête"... S'il savait... J'ai bien d'autres soucis à l'heure actuelle que celui de bouder. Je m’accommode de toute situation plutôt... Ai-je le choix ?
Mardi 23
décembre
Je m'éveille à neuf heures et traîne au lit jusqu'à dix. Déjeuner en solo, en suite de quoi je fais les comptes. Il me
reste 439F. Je vais au marché acheter un pull pour ma
belle-mère (cachemire et soie), à 149F. Une toque de (fausse) fourrure pour moi : je ne sais
pas ce qu'il m'a pris. Je reçois au retour un appel
(matinal) de Serge. Je lui propose de nous emmener à Auchan, "nous" égale moi et mon fils. Il veut bien "dans l'idée" mais nous fait attendre tout l'après-midi avant de se décider à venir nous chercher. Je déteste
dépendre de quelqu'un. Je
regrette toujours d'avoir demandé quelque chose et qu'après on me fasse sentir qu'on a accepté à contrecœur ou juste pour me mettre provisoirement sous la coupe... Il
paye la moitié d'une panoplie d'armes que
mon garçon désire de toute son âme et que je n'ai pas les
moyens de lui acheter. Je ne suis pas d'accord, sur le fait qu'il paye, mais ça se décide en dehors de moi : 100F
chacun.
C'est à son propre fils qu'il pense. Je le vois bien.


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