Entre nous (150)
Mercredi
24 décembre 1997
J'ai un
peu de mal pour me lever suffisamment tôt afin de faire les truffes au
chocolat avec la pâte que nous avons préparée la veille, mon garçon et moi, à dix heures et demi du soir...
Mais j'y parviens en faisant un effort. Il veut apporter des petites boules
bien rondes roulées dans le chocolat amer à son kiné, Marc. Retour à la maison à midi trente. On déjeune tard et brièvement, puis assez vite vient
le moment de se mettre en cuisine pour le réveillon.
Je mets la dinde au four dès cinq heures. Je fais une
salade de fruits, prépare la table de fête. Je me rappelle alors les "24 décembre" des années passées où, coûte que coûte, Serge et moi cherchions à nous voir, avant de plonger dans nos familles respectives.
Comme nous étions heureux lorsque nous y
parvenions, ne serait-ce qu'une demi-heure, ou même
dix minutes dans l'auto, serrés l'un contre l'autre... Là, il n'a même pas appelé, et le pire, je n'en suis pas triste. Ainsi finit l'amour.
Ainsi
finit l'amour ?
Jeudi 25
décembre
Ainsi finit
l'amour, et commence autre chose. Je suis tout à
fait gaie, me sens légère et à l'aise parmi les miens, sans
arrière-pensées. Sans penser à quelqu'un d'autre. Nous
passons un bon réveillon tous les cinq, ouvrant
les cadeaux au coin du feu, en riant, s'exclamant... Même François participe plus que d'habitude et joue avec nous jusqu'à minuit (un exploit !) au jeu de Love Trivia que nous a
offert notre fille. Je reste avec les enfants jusqu'à deux heures du matin, ce qui fait qu'à huit heures quand François
me réveille doucement pour faire
l'amour, je fais la sourde oreille. Ah non ! Tout de même pas ! Après quelques tentatives pour,
dit-il, "faire du feu dans cette cheminée-là" (très drôle), il finit par se lever pour aller lire en bas. Je ne me
rendors pas vraiment mais tiens à rester au lit et pour mon
estime personnelle je ne me lève qu'à dix heures seulement, en pensant que cette nuit ou plutôt ce matin à l'aube naissante, j'étais toute seule pour tout ranger dans la cuisine après les ravages culinaires de la veillée... Nous déjeunons rien que tous les deux
jusqu'à onze heures puis nous
remontons nous coucher pour cette fois faire l'amour... C'est dur, très compliqué même, de trouver le bon tempo entre nous. Il ne faudrait pas
que je cède ainsi tout le temps (je
commence d'y penser) aux habitudes conjugales qu'il a tendance à appliquer sans réserve, et que plutôt je l'oblige à un rythme et des séquences qui tiennent un peu compte de l'autre. Des besoins
et envies de l'autre, qui pour lui apparemment n'existent même pas. Difficile de s'accorder, mais parfois nous y
parvenons, et généralement "ça en vaut la peine".
Enfin, je crois. Je ne sais même plus ce qui vaut la peine
ou pas...
[une
autre fois, je parlerai de la règle des "3 B", qu'il
respecte scrupuleusement sans même en avoir conscience. Bosser-Bouffer-Baiser. Jusqu'à ce qu'un jour (ça arrive, c'est arrivé) il stoppe brusquement la machine, s'avance vers toi et
lance : Je suis malheureux (air
abattu). Ou bien : Ça ne va pas du
tout (sourcil froncé). Et que je réponde : Oui... Et ? Ça t'étonne ?... Crois-tu que je puisse quelque chose pour toi
? Est-ce ma faute à moi ? C'est toi-même qui t'es fichu là-dedans, qui t'infliges et
m'infliges un tel régime... (c'est arrivé aussi).
Mais là, c'est Noël, laissons donc la magie de
Noël opérer. Puisqu'il paraît qu'elle existe...]
Vendredi
26 décembre
Réveillée en sursaut à dix heures. J'étais en plein rêve. Au lendemain de Noël, je suis un peu triste. On a
brûlé le sapin dans la cheminée
la veille pour ne pas avoir à le descendre par l'escalier
ou "avec une corde, par la porte-fenêtre", selon une élucubration fantaisiste de François... J'ai voulu en garder le tronc qui se dresse, un peu
penché, au milieu du salon. Tous ces
arbres qu'on abat pour faire la fête autour seulement quelques
heures... Je ne ferai peut-être plus de sapin aux Noël prochains. J'en ai marre. Ma sœur m'appelle pour me dire qu'elle ne viendra pas, avec
notre mère, pour le réveillon du Nouvel An. Je vais donc être seule avec mon fils. Je pense alors à inviter Salman qui m'a téléphoné l'autre jour longuement afin
de me fournir une explication plus ou moins alambiquée pour son long silence de huit mois... (je n'ai pas bien
compris la "véritable" raison, qu'il ne
m'a pas donnée du reste, il s'en est bien
gardé). Donc l'envie est modérée (de l'inviter). Je pense
ensuite à mon père qui sera sans doute seul, ce soir-là. Trop compliqué. Finalement je renonce à tout et me traîne toute la journée. Serge appelle pendant que je suis en kiné avec mon fils. Je rappelle chez lui mais : "Il est
parti en course", me dit froidement Agnès.
Samedi 27
décembre
Après m'être couchée à plus de deux heures du matin,
je dois me lever à neuf pour faire effectuer le
ramonage des cheminées de l'immeuble (en tant que
présidente du conseil syndical).
François ne m'épargne pas la plaisanterie éculée sur le "ramonage", et on se lève. Je passe en fait la matinée
à les attendre, les
ramoneurs... Je ne peux aller alors faire "le Franprix" qu'à plus de midi. Nous déjeunons à deux heures. J'ai un coup de
blues tout à coup. Sans doute parce que je
n'ai pas assez dormi, qu'il pleut et que mon fils est patraque, débutant semble-t-il un rhume. J'aimerais bien m'allonger devant la télé, un bon téléfilm commençant à trois heures, mais je dois me mettre (encore) en cuisine
car le soir une amie que nous n'avons pas vue depuis longtemps qui vit seule et
a passé le réveillon au travail (elle est sage-femme) arrive, les bras
chargés de cadeaux. Foie gras,
champagne, toasts, bouchées à la reine, salade d'avocats, compote de pommes que j'ai épluchées moi-même, c'est un véritable réveillon-bis... Mais à onze heures, tout le monde se
couche et j'ai le cafard. Un cafard énorme, digne de
"Kafka" (en pensant cela, j'arrive à
me faire sourire moi-même, donc tout n'est pas
perdu).
Dimanche
28 décembre
À deux heures, cette nuit, j'ai
pris un Lysanxia pour éviter l'insomnie bien connue : celle de l'attente de retour
nocturne d'une de mes filles (cette fois l'aînée, à une heure), attente après laquelle généralement je n'arrive pas à m'endormir. J’anticipe donc mais le cachet pris n'a aucun effet. On se réveille à dix heures le matin, et François a clairement l'intention de faire l'amour. Je suis
encore dans le cirage. Je me demande ce que ça
va donner. C'est à la fois trop long et trop
court. Trop long le temps que je me mette en route, puis trop court quand j'ai
enfin démarré. Question de rythme, toujours. De décalage entre nous. Nous nous levons à onze heures. Petit déjeuner avec notre amie
Georgette, copieux. Du coup personne n'a faim avant trois heures de l'après-midi. François a acheté " chinois". J'évite
ainsi - heureusement - les traditionnels filets de poisson à préparer, et pommes de terre sautées du dimanche...
J'ai
l'impression que ma vie est en train de sombrer.
Lundi 29
décembre
Dans
l'intimité de mon lit, ce jour, je
reviens, un bref instant, à cette rage que j'éprouve fréquemment.
Un luxe.
Je me vois me lever, de la main lisser le drap, remonter la couette en la
rabattant bien sur les côtés. Je ne laisse jamais un lit défait. Je voudrais que je ne le pourrais pas. Dommage ! À savoir dommage d'être ainsi toujours cognée, renvoyée sans cesse d'une tâche à une autre, d'un homme à un autre (dans mon esprit), comme une balle entre deux
excellents joueurs... ou d'être soumise à des événements proprement incontrôlables. Qui ne dépendent jamais vraiment de moi.
Lui : -
De quelle nature tu crois est la rage, cette rage que tu ressens ?
Elle : -
Trop de choses brisées à l'intérieur. Pour certains, l'expérience est une mine d'enseignement; les problèmes ont une valeur inestimable. Éducative. Moi, je n'ai jamais désiré de telles richesses...
Lui : -
Qu'y a-t-il de "quotidien" dans la "vie quotidienne"? Que
se passerait-il si l'on cessait de s'y atteler ? Si l'on trouvait son énergie ailleurs ? On sombrerait dans la folie, tu crois ?
L'esprit que l'on dit "agité" (celui du fou, ou de la
folle) fuit l'oppression de la "vie quotidienne" afin de se séparer de son espèce, de la vie de son espèce, ou alors il se fond en elle, il disparaît dans ses tréfonds souhaitant par-dessus
tout que rien ne bouge, que tout reste bien en place sans quoi il pressent
qu'il n'y survivra pas.
Elle : -
Que faire alors ? Et comment faire
surtout ?
Lui : -
L'idée est que la bonne conduite en
toutes circonstances est un très mauvais signe que l'on veut
se donner avant tout à soi-même. Le truc du ou de la parfaite névrosée obsessionnelle...
Elle : - Être humain, c'est être séparé, mutilé. Je suis attirée par les comportements déviants. En particulier quand l'amour y a sa part. Ou le désespoir. Le désespoir de l'amour. En
guettant l'amour, en tombant en permanence amoureux, et pas "pour la
vie", on recherche la moitié de ce que l'on a depuis
longtemps perdu...
Lui : -
Tu places très haut le désir, dis-moi...
Elle : -
Le plus simple des êtres humains est radicalement
mystérieux, on ne sait jamais tout
de lui, et toi, en plus, tu es un homme très, très complexe...
Lui : Et
la quête de sa moitié perdue est sans espoir, c'est cela que tu veux dire ?
Elle : -
L'étreinte sexuelle permet un
abandon temporaire, mais quelques instants plus tard, la douloureuse conscience
d'être mutilé reprend le dessus. On ne trouve jamais son véritable complément.
Lui :
Moi, j'y crois. Regarde, nous deux... Mais tout ce que tu viens de dire ne répond pas à ma question du départ. D'où te vient cette rage ?
Elle : Je
ne peux pas en dire plus parce que je ne suis pas capable, comme certains (suis
mon regard...), de me souvenir des moindres détails
de ce que je pense ou ai pensé...
Lui : Je
vois... Alors quoi ? Qu'est-ce qu'il te reste ? Enseigner ?
Elle :
Tout enseignement, même des plus grands philosophes
(par exemple) n'en reste pas moins une forme de vulgarisation. Alors, non.
Lui : Écrire ? Devenir écrivain ?
Elle :
Les écrivains sont censés faire rire et pleurer. Ça
non plus, je ne saurais pas faire...
Lui : Bon, alors viens dans mes bras. Je connais un remède
excellent à toutes ces questions-là... dont on débat depuis une heure.
Le temps
passe, tu sais. Bientôt il faudra nous quitter.
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